‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 49 sur 93 · II. — Théâtre de Molière. Remarques générales · texte numérisé non relu

II. — Théâtre de Molière. Remarques générales

Le théâtre de Molière renferme des pièces de plusieurs genres. Mais, dans cette étude, nous pouvons nous acqpiitter pleinement envers quelques-uns de ses ouvrages en nous contentant de les nommer. MéHcertBy la Princesse (TElidey les Amants magnifiques, Don Garde de Navarre , Psyché même, pour toute la part que Molière y peut réclamer, sont des divertissements dramatiques qui ne méritent pas de notre part beaucoup plus d'attention que ne leur en accordait leur auteur. Comment diviserons-nous tout le reste ? Non pas sans doute en comédies versifiées et comédies en prose : division superficielle et vaine. Celle qui distinguerait chez Molière la comédie de la

farce serait plus fondée, pourvu qu'il fût bien entendu qu'il y a dans les farces de ce grand poëte autant d'exœllent comique que dans ses comédies proprement dites. Je conviens très volontiers avec Boileau que,

Dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe,

On ne reconnaît plus l'auteur du Misanthrope (i).

Mais combien de choses dans Scapin^ dans George Dandin^ dans le Bourgeois genlilhomme^ sont d'un comique profond! M. Schlegel est allé jusqu'à ne trouver Molière hors de ligne que dans la farce; nous croyons, nous, que ses comédies, indépendamment de la valeur respective des genres, valent mieux que ses farces; mais ses farces mêmes sont d'un grand prix. Au reste, tel de ses ouvrages en prose se balance entre la farce et la comédie.

Il ne faut pas essayer de diviser les pièces de Molière en comédies de mœurs, de caractèce et d'intrigue. L'un de ces éléments peut dominer dans chacune d'elles; mais il ne domine presque dans aucune au point de la ranger décidément dans Tune ou l'autre des catégories. Ce sont des éléments qui se combinent dans des proportions différentes, mais dont aucun ne devient genre. Pourtant on peut dire que Molière a cultivé surtout la comédie de mœurs. Je ne vois que l'Avare et le Misanthrope qui appartiennent évidemment au genre, qu'on appelle la comédie de caractère. Le Tartufe lui-même est plutôt une comédie de mœurs. Pourceaugnac et Scapin sont

(1) VArt poétique. Chaot IIL

des pièces d'intrigue. Mais ces distinctions importent peu. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Molière a voulu peindre l'homme, et l'a fait avec autant de profondeur que d'énergie. Cette préoccupation, la plus digne d'un grand comique, lui a fait négliger Tintrigue. On a pu dire la même chose de quelques-uns de ses plus heureux imitateurs, de Picard, par exemple : qu'on se rappelle la Petite ViUe^ le CoUatéraly et bien d'autres comédies du même auteur. On a pu faire un reproche tout semblable à Walter Scott, et c'est à peine si l'on y a songé ; car à quoi bon? Nous passerons donc sur la faiblesse de l'intrigue dans plusieurs pièces de Molière, le romanesque ou l'invraisemblance du dénoûment dans presque toutes. Voyez VAvare^ Y Amour médecinj les Femmes savanteSy V École des maris. En général, il commence bien et il finit mal. Là où Molière est plus scrupuleux sur la vraisemblance , il ne cherche pas à ajouter à ce mérite celui des combinaisons ingénieuses ou de l'imbroglio savant, dont Corneille faisait tant de cas et où quelquefois il a excellé. Il est peut-être convenable d'observer, quant au romanesque des dénoûments, qu'il était alors assez à la mode, et que l'état encore imparfait des institutions sociales faisait paraître moins étranges les inventions de ce genre ; pour s'en convaincre, il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur les causes célèbres de cette époque. Quant aux invraisemblances de l'action, la comédie française n'en a jamais été avare ; la règle du vraisemblable n'existe, dans toute sa rigueur,

MOLIÀRB. 375

que pour la haute comédie et pour la tragédie. A mesure que l'objet est plus sérieux, Taction devient plus raisonnable. Pour tout le reste, il semble qu'on ait cru pouvoir étendre au théâtre ce que Boileau n'a dit que du roman :

Dans un roman frivole aisément tout s'excuse; C'est assez qu* en courant la fiction amuse (1).

Le principal mérite des comédies de Molière, c'est le comique, c'est-à-dire l'explosion de la vérité sous la forme du ridicule. Nous mettons volontiers de côté les bouffonneries, soit en paroles, et celles-là sont rares, « (Je n'avais qu'une femme, qui est morte) (2), » soit en action, comme les coups de bâton de Scapin, ceux d'Angélique dans George Dandin, le sommeil de Colin dans la même pièce, la cérémonie du Mamamouchi, et une certaine scène dans Monsieur de Pourceaugnac. Ce sont des concessions faites au mauvais goût du temps. Mais le vrai comique, qui consiste en révélations naïves et risibles des faiblesses du cœur humain, le comique du caractère rehaussé par le comique de la situation ou donnant lieu à ce dernier, voilà ce qui abonde dans Molière, et ce qui, à tout moment, éclate avec une énergie, une plénitude, qui nous font penser, malgré les différences des genres, aux traits sublimes dont Corneille est rempli. C'est la même franchise, le même élan, la même naïveté, dans un ordre de pensées et de sentiments diamétralement opposé. On cite

(I) L*Jrt poétique, chant Hl. (7) VAmtmr médecin, acte 1, scène I.

376 MOLIÀRB.

une quantité de vers sublimes ou d'apophthegmes héroïques de Corneille, mais pas plus que de traits célèbres de Molière. — Ainsi le : « Nous avons changé « tout cela. » — « Voilà justement pourquoi votre ce fille est muette. » — « Le pauvre homme! » — a Sans dot! » — « Mais que diable allait-il faire dans « cette galère !» — « Vous êtes orfèvre , Monsieur ce Josse? » et tant d'autres, qu'il serait trop long d'énumérer, et qu'on rencontre dans ses farces comme dans ses comédies.

Ce comique est un comique à grands traits et haut en couleur. Molière a laissé les détails et les nuances à d'autres comme par pitié. Par là il peut sembler quelquefois invraisemblable ; et c'est sous ce point de vue que Fénelon Ta taxé d'avoir parfois outré ses caractères. Mais le jeu de la scène fait accepter tout cela, et de plus il faut se dire qiie Molière a voulu peindre des caractères entiers, créer des types, idéaliser une passion ou un travers. Il s'en faut que Molière ait exagéré nos ridicules; il n'est pas un de nous qui n'ait rencontré des choses plus fortes ; seulement il nous a présenté toute chose en face, homogène et compacte. Je ne parle pas ici de certaines caricatures, 'comme celles des médecins dans V Amour médecin et dans le Malade imaginaire: mais ni Harpagon, ni M. et Madame de Sotenville, ni Tartufe, ni Alceste ne sont des caricatures.

Ce qui frappe encore, c'est combien Molière est rempli du moyen âge. Il a beaucoup emprunté à Rabelais, cela est certain; mais il a en lui-même des

HOLIÈRV, 377

affinités avec le quinzième et le seizième siècle; il a de la veine et de la verve des anciens fabliaux. Loin d'être, sous ce rapport, du siècle de Louis XIV, que, dès son entrée, nous avons vu rompre avec le moyen âge, Molière y retourne comme à la source du vrai comique.

Il y a dans le comique deux choses : la profondeur et la gaieté. Quant à la gaieté, il n'y en a certes pas de plus vive. Molière ne rit pas du bout des lèvres, il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe d'ivresse qui rappelle en efiTet Rabelais. Voyez, par exemple, le dialogue de Lisette et de Sganarelle dans V Amour médecin :

SGANARELLE

Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable.

LUCINDB.

Mais, mon père

SGANARELLE

Je n'ai plus aucune tendresse pour toi.

LISETTE

Mais

SGANARELLE

C'est une friponne

LUCINDB.

Mais

SGANARELLE

Une coquine qui ne me veut pas dire ce qu^elle a.

378 HOLlàRB.

LISETTE

C'est un mari qu'elle veut.

SGANARELLE, /aé^an^ semblant de ne pas entendre. Je Fabandonne.

LISETTE

Un mari.

SGANARELLB.

Je la déteste.

LISETTE

Un mari.

SGANARELLB

Et la renonce pour ma fllle.

LISETTE

Un mari.

SGANARELLB.

Non, ne m*en parlez point.

LISETTE

Un mari.

SGANARELLB.

Ne m'en parlez point.

• LISETTE

Un mari.

SGANARELLB.

Ne m'en parlez point.

LISETTE

Un mari, un mari, un mari (4).

Ainsi encore maître Jacques, répétant à Harpagon, par son ordre, les bruits qui courent sur son compte :

HARPAGON

Pourrais -je savoir de vous, maKre Jacques, ce que Ton dit de moi?

(1) Act« I, scène III.

MAÎTRE JACQUES

Oui, Monsieur, si j'étais assuré que cela ne vous fâcbât point.

HARPAGON

Non, en aucune façon.

MAÎTRE JACQUES

Pardonnez-moi ; je sais fort bien que je vous mettrais en colère.

HARPAGON

Point du tout; au contraire, c*est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

MAÎTRE JACQUES

f Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai francbement qu*on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n*est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L*un dit que vous faites imprimer des almanacbs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde; Tautre, que vous avez toujours une querelle toule prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien . Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le cbat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste de gigot de mouton; celui-ci, que l'on vous surprit une nuit en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux, et que votre cocher, qui était celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise P on ne saurait aller nulle part où Ton ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain e.t de fesse-Matthieu.

HARPAGON, en battant maître Jacques.

Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent (1).

Voilà bien la verve âpre et rude, mais ingénue du moyen âge. Ce bon et vrai comique, si simple, si pri-

(t) Acte III, scène Y.

mitif^ les farces de Molière en sont toutes pleines; elles n'en sont pour ainsi dire que le cadre. Nous vous avons rappelé M. Josse ; voyez encore dans le Mariage forcé Géronimo, et dans le Médecin malgré lui M. Robert. Tout cela est éminemment populaire; le rire vient aux lèvres et s'y perpétue sans que le spectateur ait besoin d'y entendre finesse. Les plus grands génies ont été populaires, et se sont fait goûter de tout le monde; leur cachet porte à la fois la double empreinte de la profondeur et de la popularité. Du reste, l'intrigue des farces de Molière n'est rien en elle-même; on sent que l'auteur a mis de côté la vraisemblance de plein gré, ne se souciant que de trouver matière à la peinture de nos travers. Son franc comique ne consiste nulle part en quelques étincelles jaillissant du dialogue; il est continu, développé; les caractères sont approfondis, les situations aussi, et de plus, elles sont traitées avec une variété de formes toujours nouvelle. La veine de Molière est abondante et large comme celle de tous les grands maîtres. On sent qu'il entre en plein dans les situations, qu'il en jouit, qu'il en est ravi tout le premier; cela est écrit avec joie, avec une sorte d'amour. Écoutons l'entretien entre Dorine et Mariane, qui se défend de déclarer à son père qu'elle se refuse, malgré ses exigences, à épouser Tartufe, qu'elle hait :

DORINE

Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Être à Monsieur Tartufe; et j'aurais, quand j*y pense, Tort de vous détourner d'une telle alliance.

HOLIÈRB. 981

Quelle raison aurais-je à combattre vos vœuxP^

Le parti de soi-même est fort avantageux.

Monsieur Tartufe! bol bo! n'est-ce rien qu'on propose?

Certes, Monsieur Tartufe, A bien prendre la cbose,

N'est pas un bomme, non, qui se moucbe du pied;

Et ce n*est pas peu d'beur que d'être sa moitié.

Tout le monde déjà de gloire le couronne ;

11 est noble chez lui, bien fait de sa personne;

n a Toreille rouge et le teint bien fleuri :

Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

VARIANE.

Mon Dieul...

DORINB.

Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme I

MARIANB.

Ab ! cessé, je te prie, un semblable discours ;

Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.

C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

DORINB.

Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,

Voulût-ii lui donner un singe pour époux. .

Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous?

Vous irez par le coche en sa petite ville.

Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,

Et vous vous plairez fort à les entretenir.

D'abord chez le beau monde on vous fera venir.

Vous irez visiter, pour votre bienvenue.

Madame la baillive et madame Télue,

Qui d'un siège pliant vous feront honorer.

Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer

Le bal et la grand' bande, à savoir, deux musettes,

Et parfois Fagotin et les marionnettes;

Si pourtant votre époux

Page 1