I. — • PaCMIÈRES PIÈCES DE CoRNEILLE
Abordons enfin le vrai fondateur de la tragédie française, telle du moins qu'on l'a conçue longtemps. Corneille, en effet, a bien été T initiateur d'un genre qui a duré plus d'un siècle et demi. Ses successeurs, Racine et Voltaire entre autres, ont travaillé d'après les mêmes lois et reproduit le même type ; et malgré des différences faciles à signaler, il existe entre ces genres divers une ressemblance bien plus essentielle : ce sont les espèces d'une même famille.
Je vous dois. Messieurs, quelques mots sur le caractère de Corneille. Les vies des auteurs illustres prêtent à la légende et au mythe, car un penchant de notre cœur nous porte à identifier l'homme avec l'écrivain; tous les grands hommes ont une tradition plus ou moins glorieuse. Parce que Corneille a su concevoir les grandes individualités de Polyeucte, de don Diègue, du vieil Horace, on aime à le supposer reproduisant dans sa vie les sentiments de ses héros. C'est une brillante auréole dont il nous coûte d'obs.-
PIBaRE CORNULU, 5T
eurcir les rayons. Le mot si vrai de La Bruyère : « Quelle mésintelligence entre Tesprit et le cœur! » devrait nous aider à mieux distinguer entre Tâme et rintelligence. L'esprit et le caractère se poursuivent toujours sans jamais s'atteindre; peu de gens ont l'esprit de leur caractère; moins encore, le caractère de leur esprit. Corneille était respectable dans sa vie privée; elle fut pure et intéressante, et à cet égard les charmants vers de Ducis (1) ne font que lui rendre justice. Mais Ducis, tout pénétré de l'héroïsme des pièces de Corneille, n'a pas peu contribué à entretenir rillusion. Si quelques hommes perdent à rentrer dans la vie de famille, un plus grand nombre perdent à en sortir. Corneille était de ces derniers; ses excur- ^ sions dans la vie publique lui ont nui, non pas sans doute sous le point de vue de la probité, mais sous celui de la dignité du caractère. Ses rapports avec Richelieu fournissent à cet égard de tristes révélations. Après avoir été persécuté par le cardinal, nous le voyons complaisant et flatteur dans la préface des Horaces^ et l'on sait qu'il était l'un des cinq auteurs qui travaillaient aux pièces du grand ministre ej. en recevaient une pension. Le sonnet qu'il fit après la mort de Louis XIII ne va guère avec tout cela.
, Sous ce marbre repose un monarque sans vice,
i Dont la seule bonté déplut aux bons François;
Ses erreurs, ses écarts, viennent d*un mauvais choix Bont il fut trop longtemps Injustement complice.
CO Les bonnes femmes^ ou Le Ménage des deux Corneille, (Couvres 4e J,-F. Pcas. Paris, i826. Tome \\\, pages 331-339.)
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L'ambition, Torgaeil, la haine, Tavarioe, Armés de son pouvoir, nous donnèrent des lois; Et bien qu'il fût en soi le plus juste des rois, Son règne foi toujours celui de l'injustice.
Fier vainqueur au dehors, vil esclave en sa cour.
Son tyran et le nôtre à peine perd le jour,
Que jusque dans sa tombe il le force à le suivre :
Et par cet ascendant, ses projets confondus, Après Irente-lrois ans sur le trône perdus, Commençant à régner, il a cessé de vivre.
« Le sonnet a des beautés, ajoute Voltaire après « l'avoir cité. Mais avouons que ce n'était pas à un « pensionnaire du cardinal à le faire, et qu'il ne fal- « lait ni lui prodiguer tant de louanges pendant sa ce vie, ni l'outrager après sa mort (1). »
On a fort parlé de la simplicité, de la naïveté de Corneille. Elle était réelle, nous aimons à lui rendre cette justice, et si son amour-propre était aussi passablement naïf, ce n'est pas un crime, et ce n'est pas même une raison pour lui en attribuer plus qu'à un autre. Les poètes en ont beaucoup, dit-on, et Ton ne sait que trop qu'il n'est pas besoin d'être poète pour en être abondamment pourvu. Corneille était sur la défensive lorsqu'il disait :
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée, Et pense toutefois n'avoir point de rival A qui je fasse tort en le traitant d'égal (2).
Quels étaient ses rivaux alors? Scudéri et Tristan- THermite. Certes, on peut bien absoudre Corneille d'avoir traité de haut de tels compétiteurs.
(t) Voltaire, Commentaire tur les Œuvres ie ComeUU.
(Q) Excuse à Ariste.
flEARK CORHVltLK. 59
En définitive, n^oublions pas lô distinction entre Tantenr et Thonmiê, et souvenons-nous que le talent consiste précisément à exprimer avec bonheur des idées belles et vraies, qu'elles aient ou non passé dans la pratique de la vie. Reconnaissons toutefois qu'il y a toujours un degré de noblesse dans Têtre capable de les concevoir.
Mais quittons T homme et tenons-nous-en à l'écrivain. Corneille débuta à dix-neuf ans par la comédie de Mélite. C'était en 1625, trois ans avant VHypocon' driaque deRotrou; Sophanisbe n'existait pas. Alexandre Hardy vivait et écrivait encore; on a de lui des pièces postérieures à Milite et tout aussi barbares que les autres : Méliie ruina son crédit. Ainsi, entre Hardy et le grand Corneille, entre la barbarie et l'âge d'or, rien ni personne. ï\ est vrai qu'en elle-même Méliie vaut peu de chose; cependant le délire d'Érasle a de beaux traits et fait déjà pressentir le vers cornélien :
Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murniure confus, et qu'enlends-je burler? Que de pointes de feux se perdent parmi l'air! Les dieux ô mes forfaits ont déclaré la guerre, Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et pour leur obéir, son sein me recevant
M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant
Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux dieux. Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux, N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j*ose avec mes cris violer ton silence (4).
La première gloire de Corneille est d'avoir écrit pour les honnêtes gens, d'avoir créé une forme. Et si
(0 MéliUf Mt« tV, icèn« VI.
60 pusBu GoimnixE.
cette gloire loi a été commuDe avec Rotrou, la part de Corneille a été celle du lion, puisque la création d'un idéal nouveau n'appartient qu'à lui seul. Il Gsut en convenir, le théâtre, avant lui, était en arrière des mœurs. Mais c'était déjà beaucoup que de les suivre. On a supposé un prétendu rapport entre l'honnêteté et la grossièreté des mœurs. Cela n'est pas, quoique la corruption puisse s'allier à la politesse. Mais la licence des discours et des sujets annonce la licence des mœurs. Dans certaines civilisations c'est peut- ('Ire une nécessité de commencer par épurer et polir le langage avant de l'appliquer à des usages intéressants. Le contraire semblerait plus naturel ; le contraire arrive en effet quelquefois; l'élévation des sujets réagit alors sur le langage. Ici, néanmoins, ce fut la langue qui se forma avant les écrivains. Une forme, une simple forme, cela peut, au premier coup d'œil, sembler vide et frivole, et cependant c'est une œuvre immense. Dans le langage existe la pensée; un beau style, remarque Buffon, renferme à lui seul plus de richesse intellectuelle que beaucoup d'ouvrages sérieux. C'est de la pensée à l'état abstrait, mais enfin c'est de la pensée. Trouver un style vrai, il semble que ce ne soit rien. Voici des siècles que nous le cherchons : sommes-nous bien sûrs de l'avoir trouvé, de l'avoir adopté du moins? Quelles difficultés pour atteindre aux mérites les plus élémentaires ! que d'efforts pour arriver au naturel sans platitude, à la vérité sans trivialité. Éviter le ridicule en ce genre, c'est parfois atteindre le dernier but; le ridicule n'est
pas une chose qui se sente à volonté. Un écrivain, un artiste doit quelquefois appréhender le sort des martyrs livrés aux bêtes. Soyons justes toutefois, Messieurs : les ouvrages vivent par la forme; cela est vrai, surtout des arts du dessin ; mais il n'en faut rien conclure sur la valeur comparative de la forme et de la pensée. Téniers vivra; mais Téniers n'est pas Michel-Ange.
Ce dernier nom nous ramène à Corneille. Pour la forme et pour la pensée, Corneille a été créateur. Nous n'en sommes encore qu'à la première de ces gloires. Fontenelle le dit avec justesse dans la vie de son oncle Corneille : « Tel ouvrage qui est fort mé- « diocre n'a pu partir que d'un génie sublime; et tel « autre ouvrage qui est assez beau, a pu partir d'un « génie assez médiocre. Mélite, ajoute-t-il, est divine, « si vous la lisez après les pièces de Hardy. » Tout cela est vrai. Corneille trouva la forme avant de trouver ridéal, et des deux phases de sa vie dramatique, des deux révolutions accomplies par lui, la première n'éclate ou ne reluit qu'à la réflexion.
Les premières pièces de Corneille sont en général des comédies, oii Ton rencontre peu d'étincelles de comique, point de caractères, point de passion, mais des idées assez dramatiques, des situations qui, bon gré, mal gré, nous intéressent. Du reste, le plus bas étage de l'intérêt c'est celui des situations ; et si les sentiments des personnages ne sont pas en rapport avec les circonstances oii l'auteur les place, ces incidents ne sont plus qu'une suite de combinaisons dont
les variétés rappellent le jeu du kaléidoscope. Corneille n'est pas irréprochable quant à la convenance morale des situations qu'il invente, mais elles sont souvent bien inventées ; il noue fortement ses intrigues et les dénoue avec esprit, quoique fréquemment par quelque accident invraisemblable. Cette forte contexture du drame est encore un mérite partagé par Rotrou, et goûté du public français, accoutumé, lorsqu'il trouve de l'esprit, à faire bon marché du reste. N'exagérons pas ce mérite ; l'esprit est quelque chose, mais l'esprit seul est peu de chose. Je ne dis pas que, pour certaines âmes contemplatives, le spectacle des péripéties de la vie humaine ne soit pas d'un aspect saisissant; je reviendrai bientôt là-dessus; mais il est de fait qu'au théâtre et dans la littérature entière, les Français cherchent dans l'habileté de la contexture et dans la disposition des événements, les rapports logiques et la satisfaction de l'esprit. Ce mérite efface ou remplace à leurs yeux tous les autres, témoin ce vieux Roman de la Rose qui , dans ses vingt mille vers, ne présente rien ni pour l'âme ni pour l'imagination, et que nous avons vu subsister si longtemps comme les archives, disons plus, comme la Bible de la littérature. Après avoir pesé tout à la balance de Tesprit, on commence toutefois à en revenir; il n'en £aut pas conclure qu'on ait moins d'esprit; c'est en avoir plus, ou l'avoir meilleur, qu^e de comprendre que l'esprit n'est pas tout.
Si l'ordonnance savante distingua les premières pièces de Goroeille, on n'en saurait dire autant des
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règles d' Arislote. Elles étaient tonnées en désuétude, et quoique Corneille ait eu plus tard la complaisance de les observer, il en parle alors assez cavalièrement. Il est curieux d'entendre ce qu'il en dit dans la pré* face de la Suivante, Après avoir vanté la régularité de sa pièce^ voici ce qu'il ajoute :
a Ce n'est pas que je me sois assujetti depuis aux « mêmes rigueurs. J'aime à suivre les règles; mais « loin de me rendre leur esclave , je les élargis et « r^serre selon le besoin qu'en a mon sujet , et je V romps même sans scrupule celle qui regarde la « durée de l'action, quand sa sévérité me semble ab- « solument inccmipatibie avec les beautés des évéic nements que je décris. Savoir les règles, et en* « t^Mlre le secret de les apprivoiser adroitement « avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien dif- « lérentes; et peut-être que pour faire maintenant « réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié « dans les livres d'Aristoie et d'Horace. J'espère un « jour traiter ces matières plus à fond , et montrer « de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie « ces grands maîtres des autres siècles. »
En revanche , Corneille s'assujettit parfois à des règles bien frivoles. On peut le remarquer dans Mélitey et encore plus dans ClUandre^ tragédie, ou plutôt boucherie, où se versent des flots de sang, et qui n'est qu'un double ou triple galimatias plat et insipide, orné par-d par-là de quelques traits de bel esprit. Du reste, Corneille a reconnu lui-même les vices de cette composition, et dans VExamm impars
tial qu*il a joint plus tard à ses œuvres, il déclare qu'il n'a fait Clitandre que pour complaire au goût du public, qui reprochait à Mélite le manque d'évé* nements. Lope de Vega s'est honoré par un aveu pareil.
Toutes les pièces de cette époque se valent, c'està-dire que, prises en elles-mêmes, elles ne valent à peu près rien. Telles sont la Veuve , la Galerie du Palais^ la Suivante, la Place Royale^ V Illusion. Toutes portent les marques du goût barbare et de Taffecta*tion fantastique et efféminée qui régnaient alors. On ne peut s'empêcher d'être surpris que le vigoureux génie de Corneille ait subi ces empreintes.
Il faut distinguer Médée (1635), qui vint rompre la monotone tradition de ces comédies ou tragi*co* ' médies. Voltaire blâme les tragédies tirées de la fable; Tintervention des dieux, la magie lui déplaisent; il a porté sur Médée un jugement sévère, mais qui, à mon gré, ne Test pas trop.
Ce qui a fait la fortune de cette tragédie, ce sont les premières étincelles du génie de Corneille, queK ques traits d'éloquence et quelques beaux vers. Dès le premier acte il faut remarquer le monologue de Médée, malgré le ton déclamatoire qui s'y mêle :
Souverains protecteurs des lois de Thyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur, Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur» Voyez de quel mépris vous traite son paijure,
Et m'aidez à venger cette commune injure
Et vous, troupe savante en noires barbaries, Filles de l*Acbéron, pestes, larves, furies,
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Fières sœars, si jamais Dotre commerce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit, Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers; Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers; Apportez-moi du fond des antres de Mégère, La mort de ma rivale et celle de son père; Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, Quelque chose de pis pour mon perfide époux. Qu'il coure vagabond de province en province; Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince ; Banni de tous côtés, sans bien et sans appui, Accablé de frayeur, de misère et d*ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ; Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice; Et que mon souvenir, jusque dans le tombeau, Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie! et qui l'aurait pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'ose- t-il bien quitter après tant de forfaits (4)?
Plus loin, dans la scène III de l'acte III, on peut signaler l'explosion de Médée, quand elle rappelle à Jason les prodiges et les crimes accomplis pour lui, et surtout cette réponse au mot insultant de son époux :