‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 54 sur 93 · IV. — L'Ecole des maris. (1661.) — Les Fâcheux · texte numérisé non relu

IV. — L'Ecole des maris. (1661.) — Les Fâcheux

L'Ecole des maris ^ d'un ordre littéraire bien plus ^levé que les pièces précédentes, ouvre la série des chefs-d'œuvre de Molière. L'idée principale de cette pièce est de montrer les avantages d'une éducation libérale pour les jeunes filles, en contraste avec les dangers attachés à un genre de vie rigide et trop comprimé.

Deux frères âgés sont chargés de l'éducation de

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deux sœurs, destinées à être un jour ]eurs femmes. La pupille de l'ainé, amenée à la vertu et à la déférence par une direction douce et complaisante, finit par épouser de plein gré son tuteur; l'autre est poussée au désordre et à la révolte par des traitements tout opposés. Au comique de caractère se joint le comique de situation, lorsqu'on voit le tuteur morose et grondeur se féliciter des soins qu'il prend pour s'assurer sa future épouse, tandis que la jeune fille se moque de lui, le fait porteur de messages entre elle et son amant, et finit par épouser celui-ci à la barbe du gardien berné. Mais Sganàrelle est tellement sot qu'on ne saurait rien conclure de ses excentricités. Au fait, à quelle conclusion Molière voulait-il arriver? Sauf peut-être quelques rares exceptions, a-t-il jamais prétendu prouver quelque chose? Peindre fidèlement des caractères, les idéaliser, les grouper, les faire ressortir par leurs contraires, voilà à quoi le poussait sa vocation de poëte. On était las de l'éducation roide et austère des siècles passés; Molière s'associa aux nouvelles tendances, et à cet égard il alla peut-être trop loin. Ariste, le sage de la pièce, est plus raisonnable que son frère, sans doute ; il le montre dans ces vers qui résument le dessein général de l'œuvre :

Leur sexe aime à jouir d*un peu de liberté : ' On le retient fort mal par tant d'austérité ; Et les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes et des filles : C'est rhonneur qui les doit tenilr dans le devoir, Non, la sévérité que nous leur faisons voir. C'est une étrange cbose, à vous parler sans feinte, Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte.

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En vain sur tous ses pas nous prétendons régner, Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner (1).

Tout cela est sans réplique ; mais voici qui pourrait l'être moins :

II nous faut en riant instruire la jeunesse,

Reprendre ses défauts avec grande douceur,

Et du nom de vertu ne lui point faire peur.

Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes ;

Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes;

A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti,

Et je ne m*en suis point, grâce au ciel, repenti.

J'ai souffert qu*elle ait vu les belles compagnies,

Les divertissements, les bals, les comédies ;

Ce sont cboses, pour moi, que je tiens, de tout temps,

Fort propres à former Tesprif des jeunes gens ; '

Et récole du monde, en Tair dont il faut vivre,

Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre.

Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds ;

Que voulez-vous? je tâche à contenter ses vœux.

SGÂNARELLE.

Quoi! si vous l'épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que ûUe on lui voit prendre P

ARISTE

Pourquoi non?

SGANARELLE

Vos désirs lui seront complaisants Jusques à lui laisser et mouches et rubans?

ARISTE

Sans doute.

SGANARELLE

A lui souffrir, en cervelle troublée, De courir tous les bals et les lieux d'assemblée ?

ARISTE

Oui vraiment.

(1) Actel, icènell.

4M MOLlItRB.

8GANARBLLB.

Et chez vous iront les damoiseaux f

ARISTB.

Et quoi donc?

SGANARBLLE.

Qui joueront et donneront cadeaux.

ARISTB.

D*accord.

SGANARELLE

Et votre femme entendra les fleurettes P

ARISTB.

Fort bien.

SGANARELLE

Et VOUS verrez ces visites muguettes D'un œil à témoigner de n'en être point soûl P

ARISTB.

Gela s'entend.

SGANARELLE

Allez, VOUS êtes un vieux fou (4).

Sans tout à fait souscrire au dernier mot de Sganarelle, on ne peut guère s'empêcher de trouver quelque imprudence dans le système d'Ariste. Ce sont deux excès opposés qui se font la leçon.

Quant aux tendances plus générales de V Ecole des maris, elles s'expriment dans ces vers d'Ariste :

Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, Et jamais il ne faut se faire regarder. L'un et l'autre excès choque , et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage,

Cl) Acte I, scène il.

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N'y rien trop affecter, et, sans empressement, Suivre ce que Tusage y fait de changement. Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, Et qui, dans cet excès dont ils sont amoureux, Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux : Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde. De fuir obstinément ce que suit tout le monde ; Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous, Que du sage parti se voir seul contre tous (4).

C'est bien, en effet, la morale du bon sens, accommodante par-dessus tout. Elle se montre d'abord à propos de vêlements et de langage, et si Fauteur s'en tenait là, il n'y aurait rien à redire; un plus sage que lui a décidé la question. Mais les derniers vers de la tirade en révèlent la véritable portée. Oui, Molière a suivi la loi des autres génies : il a devancé son siècle en goût, en style, en forme enfin; en morale, il n'a fait que le suivre. Sans parler de plusieurs maximes réellement immorales, bien des mots indiquent sa pensée de manière qu'on ne s'y peut tromper. Ainsi les derniers vers de la pièce, où Lisette s'adresse ainsi au parterre :

Vous, si vous connaissez des maris loups-garous, Envoyez-les aii moins à l'école chez nous (2).

Quid Itbet audendiy etc.

La même année vit paraître les FàcheuXy pièce en trois actes, conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours, nous dit Fauteur lui-même. C'est le premier modèle de ces comédies à tiroir ^ où une in-

( 1) Acte 1, icèiie I. (2) Acte ni, scène X.

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trigue à peu près nulle sert de cadre à une suite de scènes dans lesquelles se succèdent plusieurs caractères ridicules, indépendants les uns des autres. L'idée de représenter un homme occupé d'une aflfaire essentielle, et assailli par une interminable succession d'importuns, fat probablement suggérée à Molière par la nécessité d'avoir une comédie prête à jour fixe ; mais c'était néanmoins une idée heureuse et une invention. Des caractères comiques habilement dessinés ou indiqués, des détails techniques de jeu et de chasse admirablement vaincus par l'art du versificateur, un style généralement correct et pur, rendent la rapide composition de celte pièce plus étonnante encore.

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