VIII. — Don Juan, ou le Festin de pierre
Don Juan suivit le Mariage forcé. Ce mélodrame, sans action proprement dite, où l'horrible, le burlesque, le pathétique, le merveilleux se trouvent confondus, imitation du théâtre italien, et môme espagnol, était d'un genre nouveau pour la France. C'était la première apparition du romantisme ; mais celui-ci n'y fit pas fortune; son succès était réservé à d'autres temps.
Jamais Molière n'avait traité de sujet aussi grave. Don Juan est la personnification de l'athée conséquent, de celui dont Tesprit et le cœur ont dit également : a II n'y a point de Dieu ! » Mais on ne comprit pas la portée de ce sujet; on se laissa scandaliser par ce que la pièce contient de plus profond, la satire de l'hypocrisie :
S6ANARELLE.
Ah ! monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti! Il y a longtemps que j'attendais cela; et voilà, grâces au ciel, tous mes souhaits accomplis.
DON JUAN
La peste le benêt!
SGANARELLE
Comment, le benêt P
DON JUAN
Quoil tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche était d'accord avec mon cœurP
MOLlàRB. 419
SGANAMLLB.
Quoi! ce n'est pas... Voas ne... Votre... (à part) Ob! quel homme! quel homme! quel homme!
DON JUAN
L'hypocrisie est maintenant un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. La profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle... On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tons Jes gens du parti. Qui en choque un, se les attire tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont le plus souvent les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que J'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel ; et, sons ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle (4 ).
(0 Acte V, scène II.
420 MOLIÈRK.
C'était le prélude du Tartufe; mais on ne sut pas voir rintention de Tauteur. On ne prit pas garde à la richesse d'imagination qui brille dans toute l'œuvre; on ferma les yeux sur ce qu'il y a de verve, de talent, d'éloquence dans les discours dont elle est semée. II est vrai dédire que ceux-ci, peut-être, sentent trop le livre. On les admire en les lisant; mais pour le théâtre, ils sont trop longs. On goûta un peu mieux ce que la pièce contient de situations comiques ; ainsi la scène où Don Juan en conte à la fois aux deux jeunes paysannes. Celle où il éconduit M. Dimanche, à force de politesse, est restée un chef-d'œuvre ; elle a passé en proverbe ainsi que tout ce qui est excellent.
Thomas Corneille a mis Don Juan en vers ; il n'y a guère changé que l'exclamation de Sganarelle après la catastrophe de son maître. Molière, selon sa coutume, avait fait reparaître, au milieu de ce mélange de fantastique et de terrible, un élément comique. Sganarelle s'écrie : « Ah ! mes gages ! mes gages !
« Voilà, par sa mort, un chacun satisfait Tout le
a monde est content; il n'y a que moi seul de mali< heureux. Mes gages, mes gages, mes gages (1) ! » Thomas Corneille se contente d'une moralité générale :
Il est englouU! Je cours me rendre ermite. L'exemple est étonnant pour tous les scélérats; Malheur à qui le voit, et n'en profite pas (â; î
(0 Acte V, scène VII. (3) Acte V« icéDe IV.