MALGRÉ LUI
Ces deux pièces que nous réunissons ici, renferment une satire contre les médecins du temps, fort méritée et même modérée, si Ton en juge par les traditions et les documents qui nous sont restés. Voyez les Mémoires de Guy-Patin. On a besoin de s'en souvenir pour excuser la verdeur des attaques. Ainsi, dans V Amour médecin^ le dialogue entre le médecin Tomes et la suivante Lisette :
M. TOMES
Commenr se porte son cocber?
LISETTE
Fort bien. Il est mort.
M. TOMES
MortP
LISETTE
Oui.
M. TOMES
Cela ne se peut.
LISETTE
Je ne sais pas si cela se peut, mais Je sais bien que cela est.
M. TOMÈS.
11 ne peut pas être mort, vous dis-je.
LISETTE
Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré.
M. TOMàS.
Vous VOUS trompez.
423 MOukRB^
LISETTE
Je Tai vu.
H. TOMES
Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu*au quatorze ou au vingt-un; et il n*y a que six jours qu'il est tombé malade (4).
Vient la scène de la consultation :
M. DESFONANDAÈS.
Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu.
M. TOMES
Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours.
M. DBSFONANDRÈS.
J*ai un cheval merveilleux, et c'e^ un animal infatigable.
M. TOMES
Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été, premièrement, tout contre l'Arsenal; de TArsenal, au bout du faubourg Saint-Germain; du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu; de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place Royale.
M. DBSFONANDBÈS.
Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui ; et de plus j'ai été à Ruel voir un malade.
M. TOMES
Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deui médecins Théophraste et Artémius P car c*est une aflEsiire qui partage tout notre corps.
M. DESFONANDBÈS.
Moi, je suis pour Arlémius.
(I) Acte II, scène n.
HOUiRB. 4S3
M. TOUÈS.
Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n*ait tué le malade, et que celui de Théopbraste ne fût beaucoup meilleur assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devait pas être tl'un autre avis que son ancien. Qu'en ditesvous?
H. DESFONANDRÈS.
Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver.
M. TOMES
Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis; et l'on nous assembla un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation, où j'arrêtai toute Tafifaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses D'allaient dans l'ordre. Les gens de la maison faisaient ce qu'ils pouvaient, et la maladie pressait; mais je n'en voulus point dé* mordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation. Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins.
SGANARELLE, rentrant.
Messieurs, l'oppression de ma fille augmente ; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu (4).
Sous le couvert des médecins, Molière attaquait en général Tabus de l'autorité dans les matières scientifiques, et le mépris, disons mieux, la haine de Tobservation et de l'expérience. Convenons-en cependant : de toutes les classes ridiculisées par Molière, aucune ne supporta ses attaques d'aussi bonne grâce que les médecins. Cela devait être, puisque le poëte île pouvait leur ôter ni leur crédit, ni leurs pratiques. Une profession peut se rire des satires, lorsque ses succès sont fondés sur le plus impérieux et le
0) Acte II, scënea UI et IV. »
plus universel des sentiments, l'amour de la vie. Toutefois Molière contribua peutrêtre à dissiper le pédantisme, l'entêtement qui déshonoraient alors cette noble et utile classe de savants.
Dans le Médecin malgré lui^ farce très réjouissante, se trouvent plusieurs mots heureux et célèbres, tels que celui de Martine à M. Robert : « Il me plait a d'être battue (1); » celui de Sganarelleau sujet de la place du cœur et du foie : « Nous avons a changé tout cela (2), » et d'autres encore. Mais indépendamment de son mérite propre, cette pièce fait époque dans l'histoire de la littérature dramatique, parce qu'elle servit d'introduction et de passe-port à l'un des chefs-d'œuvre de Molière, au ilisanthrope,