XIV. —George Dandin
Peut-être faut-il être jeune pour s'égayer habituellement à la lecture de Molière, et en général des poètes comiques. Oui, la comédie en elle-même est plus triste, au fond, que la tragédie. L'objet de la tragédie est trop élevé au-dessus de nous pour nous affliger d'une manière très intime, à la réflexion du moins. Evénements et personnages, tout nous entraine vers la région de l'idéal; une teinte vaporeuse et dorée enveloppe tout l'horizon; la contemplation, l'admiration sont là pour amollir, pour parer les atteintes de la douleur. Mais l'objet de la comédie est la vie commune, le cours journalier de notre existence. A vrai dire, cela n est point gai, et cela a beau être assaisonné de sel comique, ce ridicule qui touche par un côté au péché, mal essentiel de la créature humaine, nous revient avec une impression pénible, dès que l'accès du rire est passé.
Rien, en un sens, de plus comique que Ge&r^t Dandin, et en même temps et par cela même, rien de plus cruel et de plus navrant. Quoi ! nous sommes en face de ce qu'il y a de plus sacré et de meilleur dans
1 ) Acte V, scènes U et UI. (2) Acte iV, wèie TH.
MOLIBRB. 453
les choses de la terre, de la famille, base de TÉtat, de la société, du bonheur de tous; et sous quelles couleurs ce tableau nous est-il présenté? Quel séjour que cette maison où les devoirs les plus saints sont foulés aux pieds, où l'homme le plus malheureux ne rencontre pas chez les autres un seul mouvement de pitié, où pas un homme de bien ne vient soulager la vue! Et cette maison, c'est, en un sens, la nôtre ; c'est la maison de l'un de nos semblables ; une vie pareille n'est pas hors de la vérité; nous avons pu, nous pouvons la rencontrer plus d'une fois! Et le génie de l'artiste nous contraint à rire de cette situation lamentable ! Nulle part Molière n'a montré plus d'objectivité; nulle part ne s'est déployé plus au large cet indifférentisme que nous avons signalé comme partie intégrante de la nature de l'artiste. Sans doute, la vérité de la peinture est servie par cette logique du génie qui, uniquement attaché à son objet, marche à son but sans s'inquiéter du bien ou du mal ; mais, dans l'auteur, que devient l'homme?
Du reste, l'unité d'intention est fortement empreinte dans George Dandin ; tout concourt à l'effet principal, malgré la variété des personnages et des ridicules. A côté du ridicule si profondément triste de la situation de George Dandin, quelle verve, quelle force, quelle ivresse de gaieté, quel entraînement de comique dans le tableau des travers de la noblesse campagnarde! Comme Molière serre sa proie, comme il la dévore, comme l'étincelle jaillit
h&ï MOLIÀRE.
SOUS l'étreinte! Voyez la scène entre M. et Madame de Soten ville et leur gendre (1).
Tout n'est pas gai cependant; le monologue de Dandin est d'un sérieux profond (2). Ce qui est plus triste encore, c'est la scène où Angélique soutient sans pudeur qu'une femme ne doit à son mari aucune fidélité, lorsqu'elle a été la victime d'un mariage de convenance (3). Plus ses plaintes sont fondées, plus est cruelle l'ironie jetée sur un état de société où de telles situations devaient se rencontrer souvent; et plus aussi l'on s'aperçoit que sans la morale le malheur est un abaissement profond.