XIII. — L'Avare
Voici, pour le coup, une vraie comédie de caractère; c'est, après le Misanthrope^ la seconde et la dernière du genre; car Molière a toujours incliné vers la comédie de mœurs. Ici, ce qu'on appelle mœurs n'entre presque pour rien ; nous voyons l'avare au milieu des siens ; il nous est montré dans une position avantageuse, voilà tout. Nulle part ailleurs nous ne rencontrons un contraste plus saillant entre le caractère et les situations. Harpagon n'a pas secoué les formes de la bonne société, mais il s'efforce d'y satisfaire au moins de frais possible. Contraint d'avoir un intendant, un cuisinier, des laquais, des chevaux, il fait mourir ceux-ci de faim et s'applique sans cesse à rogner sur la vie des autres. Est-il de
la noblesse? Serait-il plutôt de la haute bourgeoisie, de celle qui se rapprochait de la noblesse par ses usages et ses alliances? Nous ne le savpns pas au juste. Molière n*a prétendu nous montrera Tavare au sein de sa famille; il a d'ailleurs écarté tout ce qui pouvait s*écarter. Il déploie ici ujê^ force d'abstraction étonnante; rien ne dévie de l'unité d'intention; tout est subordonné au caractère principal ; tout y converge ; tout en dérive : on ne saurait imaginer un tout plus compact.
Nous ne nous arrêterons pas à la structure de la pièce. Molièrcj nous le savons, s'en occupe assez peu. Combinaison, contexture des événements, il dédaigne tout cela; son génie seul est le pilier qui soutient son édifice. Plus tard on donna plus de soin à la conduite de l'action comique; mais Molière est emporté vers un but plus élevé. Ainsi le dénoûment de Y Avare est vicieux sous plus d*un rapport; un dénoûment pareil, romanesque au plus haut point, sentimental sans toucher personne, suffirait à faire crouler une pièce de moindre valeur; mais V Avare est un chefd'œuvre, et tout y est sacrifié à la peinture d'une passion unique. Ici tout le monde convient que l'auteur est profond, vigoureux, incomparable. Mais chacun ne convient pas qu'il ait été suffisamment vrai; il a été accusé d'exagération par plusieurs critiques, entre autres par Fénelon : « Il a outré sou- « vent les caractères : il a voulu par cette liberté « plaire au parterre , frapper les spectateurs les « moins délicats, et rendre le ridicule plus sen-
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<c sible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque pas- « sion dans son plus fort degré et par ses traits les a plus viÉ^, pour en mieux montrer Texcès et la « difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature « et d'abandonner le vraisemblable. Ainsi , malgré « l'exemple de Plante , où nous lisons Cedo terliam, « je soutiens, contre Molière, qu'un avare qui n'est « point fou ne va jamais jusqu'à vouloir regarder « dans la troisième main (l)de l'homme qu'il soup- « çonne de l'avoir volé (2). » Ce reproche d'exagération, adressé à plus d'un grand génie, ne me parait pas plus fondé quant à V Avare que quant au Tartuft. Quelques traits, sans doute, peuvent sembler exagérés, quoique, au fond, les excès d'un vice pareil ne soient guère susceptibles d'exagération; mais surtout il ne faut pas oublier que Molière doit être jugé du point de vue de l'art et même de celui de la scène. Aussi bien que sur le Tartufe^ La Bruyère a porté son jugement sur YAvare^ abstraction faite du point de vue de l'art.
Une comparaison me fera mieux comprendre. Dans la conduite morale de la vie, dans l'accomplissement du devoir, par quel principe chacun de nous est-il tenu de se diriger? Sera-ce par les circonstances accidentelles? Nous laisserons-nous aller à la préoccupation exclusive des faits de chaque jour? Non , sans doute ; ce que nous aurons , ce que du moins nous devrons avoir en vue, ce sera l'idéal
(0 Molière ne dit pas la troisième main, mais leg autres.
{%) Lettre à M. Dacier, VU. Projet d'un traité sur la comédie.
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bien plus que les circonstances. L'idéal impose la règle; c'est lui qui doit inspirer les actes; les cir- <»nstances fournissent seulement le contour aux particularités de notre conduite; elles déterminent la forme de l'action, et si notre attention doit aussi se porter sur elles, c'est afin d'en obtenir secours pour nous rapprocher un peu plus de Tidéal. Transportons ceci, je vous prie, dans le domaine de Tart. S'agit-il, pour l'artiste, de reproduire exactement ce qu'il voit, de décalquer uniquement les scènes journalières de la vie? Non, le poète doit s'élever de Taccidentel à l'universel, du particulier au général; la vérité idéale doit être présente à son esprit, comme à la conscience de nous tous la règle inflexible du devoir.
Molière, dans Tartufe, ne prétendait pas représenter un hypocrite^ mais V hypocrite^ et même l'hypocrisie; dans Harpagon il nous donne le portrait de l'avare, ou plutôt de l'avarice. Mais en même temps, et au travers de ce qu'il y a de général dans sa peinture, le grand artiste a fait œuvre de génie ; il a personnifié l'idéal dont il était pénétré : Harpagon et Tartufe ne sont pas seulement des types, mais aussi des êtres vivants. Alceste, ce beau rôle, est un personnage réel, individuel, que nous voyons se mouvoir devant nous, quoiqu'il soit aussi l'idéalisation du misanthrope. Molière, je le répète, n'a exagéré ni l'hypocrite, ni l'avare; il est toujours resté dans la limite du possible; il a seulement écarté de son personnage tout ce qui, dans la vie, émousse d'ordinaire le plein développement de
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la passion, amortit les angles du caractère. Il a, tout au contraire, rassemblé autour d'Harpagon tout ce qui peut mettre son vice en saillie; c'est ainsi que, non content de nous le montrer riche, il nous le fait voir amoureux, et amoureux d'une fille pauvre. Il ne s'agit pas des invraisemblances de l'action ; Molière ne s'inquiète pas de la vraisemblance vulgaire : il voulait atteindre et il a atteint la vraisemblance idéale. Pour les gens qui ont, non pas le goût du vrai, mais la maladie du réel, cela n'est pas assez peut-être ; mais à ces yeux-là, jamais les œuvres de Molière, jamais celles des grands maîtres ne seront assez vraisemblables. Il va sans dire que nous n'enveloppons pas Fénelon dans cette catégorie.
Quant à la moralité de l'Avare^ vous vous souvenez. Messieurs, de ce que nous avons dit de l'indifférentisme de l'artiste, voyant ce qui est du ressort de l'art, et n'envisageant les choses qu'à ce point de vue. Mais, en cette occasion, les reproches positifs adressés à Molière me semblent déplacés. Qui voudra chercher de la moralité dans VAvare^ en trouvera, et beaucoup. Sans doute l'auteur y représente une fille impertinente, un fils prodigue, insolent, dérangé. Mais qu'est-ce à dire, sinon qu'au sein de sa famille, l'avare est comme une influence pernicieuse qui rayonne autour de soi , comme un vice qui engendre d'autres vices? Des enfants, qui non-seulement souffrent de la honteuse passion de leur père, mais qui le voient encore méprisé de tous, finissent par le mépriser à leur tour. Quand tout ce qui peut
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rendre odieux, déplorable, ridicule, est entassé pour la flétrissure d'une telle passion, une délicatesse timide et superficielle pourra s'alarmer de certains détails, mais une moralité supérieure s'inclinera devant la profondeur du grand peintre.
Après la scène de l'usure et celle de la supercherie employée par Harpagon pour découvrir l'amour de son fils, comment s'étonner de celle de la malédiction, apogée de la situation?
Remarquons encore que l'admirable instinct de Molière n'appelle ici l'intérêt sur aucun personnage. Sauf la jeune Mariane, qui n'est pour les autres qu'une occasion de développement, tous nous repoussent par quelque endroit; aussi ce dénoûment que nous avons jugé sévèrement au point de vue de l'art , a-t-il cela de bon , en fait de moralité , qu'il nous laisse parfaitement froids. Que nous importe, au fond, le bonheur ou le malheur de tous ces personnages ?
On a reproché à Molière d'avoir écrit V Avare en prose ; on a noté ce choix comme un stigmate d'infériorité. Chacun, en effet, préférerait les vers tels que Molière les sait faire, cela est hors de doute. Mais ici la nature du dialogue exigeait la prose. Comment mettre en vers des scènes telles que celles dUarpagon avec La Flèche (1), de ce même La Flèche avec Cléante, lorsqu'il lui fait l'énumération des vieilles hardes imposées à l'emprunteur par l'usure d'Harpagon (2), du commissaire avec Maître Jacques, puis
(1) Acte I, icëDe lU. (2) Acte II, scène I.
avec Yalère^ les beaux yeux de la cassette (1), enfin le fameux monologue d^Harpagon (2), vrai sublime du genre? La prose était commandée par la manière dont le sujet avait été compris et était traité.