GARÇON TAILLEUR
Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.
M. JOURDAIN
Votre Grandeur! Ohl oh! ohl Attendez; ne vous en allez pas. A moi, Votre Grandeur ! (J part,) Ma foi, s'il va Jusqu -à Taltesse, il aura toute la bourse. {Haut,) Tenez, voilà pour ma grandeur (4).
Voyez aussi, au commencement du troisième acte, «on entrée avec ses valets :
Suivez-moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voie bien que vous êtes à moi (%).
Déjà précédemment il s'était donné le singulier plaisir de les appeler :
M. JOURDAIN
Laquais! Holà, mes deux laquais!
(1/ Acte II, scèae IX. (2; Acte 111, scène 1.
460 MOUXKl.
FBBMIBR LAQUAIS.
Que voulez-vous, monsieur?
M. JOURDAIN
Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien. (Au maître de musique et au maître à danser.) Que dites-vous de mes livrées(4)?
Le Bourgeois gentilhomme est en quelque sorte le complément de George Dandin; nous continuons à observer le rapprochement des deux races, séparées par le préjugé, accidentellement réunies par l'intérêt. Le préjugé vivait alors dans toute sa force ; la noblesse, dépouillée de privilèges politiques, avait perdu toute importance active, mais conservé une grande influence dans la vie sociale. Comme toute vanité, la vanité nobiliaire est d'autant plus vive qu'elle s'appuie sur une base plus mince. La noblesse caressait le souvenir des temps où elle avait été. puissante; elle faisait plus que jamais étalage de son origine, de ses titres, de ses manières, de son langage ; et ces distinctions étaient d'autant plus enviées par la classe qui ne les possédait pas naturellement, mais qui, à son tour, grâce à l'industrie et au commerce, commençait à acquérir de l'importance. Argent d'une part, considération de l'autre, telle était fréquemment déjà la situation. La bourgeoisie voulait avoir une place dans la société; la trouvant prise, il ne lui restait de moyen de s'y faire admettre, que de mendier les alliances de la noblesse; et la noblesse profitait volontiers des res-
(i)Aclel, scène U.
MOLIÉRB. 467
sources de la bourgeoisie, mais sans rien rabattre de ses prétentions ; la bassesse des uns faisait Tin* solence des autres. C'était le temps des mésalliances et des conflits de tout genre entre la magnificence grossière et Télégance, souvent peu morale, de certaines mœurs. Molière est l'indicateur fidèle de cette phase de l'état social; il a pris le moment où le ridicule était dans sa fleur, et il a eu le courage d'aller jusqu'au bout de ses personnages. Il a ridjculisé la bourgeoisie; il a fait pis pour la noblesse, il Ta flétrie : Dorante, tout comte qu'il soit, n'est au fond qu'un chevalier d'industrie; et de la marquise Dorimène nous ne savons guère autre chose, sinon qu'elle se respecte assez peu. Boileau a pu dire justement que Molière avait immolé la cour au parterre ; mais Molière n'aurait pu aller jusque-là, si Louis XIV n'avait pas pris à tâche de réduire la noblesse au moindre taux possible.
La bourgeoisie riche et vaniteuse est donc personnifiée dans le rôle de M. Jourdain. Voyez, Messieurs, quels larges développements Molière donne à son idée. Son héros se chamarre de ridicule; il remplit sa maison de personnages grotesques dans l'espoir d'acquérir par des leçons, non-seulement de l'instruction, mais ce qu'on ne possède qu'en vertu du milieu dans lequel on vit, l'élégance des manières et la distinction du langage. Il veut « avoir de l'esprit, « et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes « gens(l). » Il faut le voir donner à son tour des
(1) Acte m, scène 111
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leçons aux autres, et mépriser ceux qui, un quart d'heure auparavant, en savaient tout autant que lui :
M. JOURDAIN
J'enrage, quand je vois des femmes ignorantes.
MADAME JOURDAIN
Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens-là avec l«urs fariboles.