‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 76 sur 93 · OPÉRA OU TRAGÉDIE LYRIQUE · texte numérisé non relu

OPÉRA OU TRAGÉDIE LYRIQUE

Qu'est-ce que Topera, Messieurs? C'est, pour nous servir d'une image plus juste qu'agréable, suggérée par le style même de Quinault, la tragédie désossée; ajoutons même que Quinault, c'est Racine désossé. En effet, il manque à l'opéra tout ce qui fait la force et la consistance de la tragédie : la puissance des combinaisons dramatiques, la force et la profondeur des pensées, le sérieux en tout genre ; c'est la tragédie réduite à satisfaire l'imagination et les sens, se mettant tout entière à leur service, et les flattant d'autant plus qu'elle donne moins d'aliment à la réflexion, à la contemplation, au cœur. L'opéra est bien caractérisé dans ces vers de Voltaire ;

Il faut se rendre à ce palais magique Où les beaux vers, la danse, la musique, L*art de tromper les yeux par les couleurs, L'art plus heureux de séduire les cœurs, De cent plaisirs font un plaisir unique.

PHILIPPE QUINAULT. Vli

Le seul fait d'être chanté modifie profondément un drame ; la musique transforme en sensations, en impressions du moins, ce qui, sans elle, appartiendrait d'abord à F intelligence. Gomment chanter un raisonnement? comment des phrases, des périodes, des discours où se marquent la suite et la vigueur de la pensée, pourraient-ils être mis en musique? que faire des siy des car^ des doncy de toutes ces particules qui donnent à la parole sa cohérence et sa précision ? Le style de l'opéra a sans doute en revanche sa perfection propre ; mais il ne pourrait, sans détruire l'intention du genre, se permettre les beautés fortes que cherche à réunir celui de la tragédie. Il n'ose pas user de toutes ses ressources , il doit s'ébrancher, s'écourter, s'amollir, se faire petit et pauvre, se subordonner à la musique , s'effacer jusqu'à un certain point devant les exigences de cet art. Ce n'est qu'avec peine qu'on a pu adapter des chants aux beaux vers lyriques de Racine; cette magnifique poésie a trop d'harmonie en elle pour que la musique n'en soit pas jalouse. Peut-être cependant l'opéra a-t-il découvert à la langue certaines ressources, certains charmes qu'on ne lui avait pas connus encore, une souplesse, une douceur, une fluidité, une suavité que per- ^nne avant Quinault n'avait su tirer d'elle, et que l'espèce de servage où elle se trouve placée dans l'opéra a tendu à développer. Mais je l'avoue, malgré ces acquisitions, je ne pense point que ce que la musique ajoute au drame puisse jamais compenser ce qu'elle lui ôte en privant la pensée de suite

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et de vigueur, et la passion de vérité, de hauteur^ d'énergie.

Quinault ne fut pas l'inventeur de l'opéra, né en Italie et apporté en France par Mazarin. Mais ce plaisir théâtral n'était pas considéré comme appartenant à une manifestation littéraire, à un genre constaté. Quinault fut le premier qui entrevit ce qu'on pouvait faire d'un divertissement jusqu'alors uniquement regardé comme un spectacle ; en l'élevant à la dignité d'un genre littéraire, il mérita d'en être envisagé comme le représentant et le véritable introducteur. Disons-le cependant, il y a des degrés dans ce genre ; l'opéra peut être plus ou moins sérieux, plus ou moins rapproché de la tragédie, s'élever davantage vers le drame ou descendre davantage vers le spectacle. Quinault Ta retenu, ce nous semble, dans une région inférieure, ce qui ne veut pas dire que personnellement il ne fût supérieur à ceux qui se sont efforcés d'ennoblir l'opéra. C'est son genre seul qui est demeuré inférieur au genre de quelquesuns de ses successeurs. Quinault n'a pas vu tout ce que l'opéra était susceptible de devenir, et cela fut heureux peut-être; il aurait fait presque des tragédies, et par là risqué de compromettre un poëme d'un ordre éminemment supérieur.

La vie de Quinault ne présente rien de remarquable. Placé sous l'influence de la cour, il consacrait son temps et ses facultés aux divertissements galants et magnifiques auxquels le monarque prenait

PHILIPPE QUINàULT. klS

plâi^r. N'oublions pas toutefois, que, malgré la na* tare de ses travaux, Quinault subit la même révolution intérieure que Racine, Corneille, La Fontaine ; il finit, comme eux, sa carrière dans de grands sentiments de piété, et se fit un crime de sa .gloire. Il a écrit de mauvaises tragédies, ce qui prouve encore mieux les limites de Tartdans lequel il a excellé. Un peu plus heureux dans la comédie (nous avons nommé la Mère coquette), il est pourtant dans ce genre, si j'en juge bien, fort au-dessous des auteurs du second ordre. Mais l'opéra convenait si bien à ses facultés, il était tellement nécessaire pour le faire valoir ce qu'il valait en eflfet, qu'on pourrait croire qu'il l'aurait inventé. Ni ses tragédies, ni même ses comédies n'auraient pu faire soupçonner ce dont il était capable. Il lui fallait ce genre pour se révéler à lui-même, comme à tel autre il a fallu tel ou tel sujet que le hasard seul lui a fait rencontrer.

De 1672 à 1686 Quinault a composé douze opéras, dont chacun est précédé d'un prologue allégorique consacré à l'éloge de Louis XIV. Le choix des sujets peut déjà faire pressentir le caractère de l'opéra chez Quinault. Ce sont les Fêtes de l'Amour y CadmuSy AlcestBy Thésée j Atys, i«ts, Proserpine, Persée, PhaéloUy Amadis, Roland, Armide. C'est la mythologie ou la magie, parfois la chevalerie, en un mot le merveilleux, ou le merveilleux antique, ou le merveilleux chevaleresque du moyen âge. La mythologie est prise fort en gros, ce qui lui donne bien plus d'éclat et de séduction ; il en est d'elle comme de ces sons rau-

vu PmUPPB QUINAULT.

ques, qui, entendus au loin, adoucis dans Tespace, produisent une agréable harmonie. Quinault a su tirer des fables mythologiques ce qu'elles ont de charmant, d'aimable, de voluptueux sans grossièreté; un parfum tendre, suave, amollissant, s'exhale de sa poésie, 6t devient Tesprit même de ses opéras. Il fait précisément pour la mythologie ce qu'il a trouvé tout fait pour la chevalerie, et ce dont il a su si bien profiter. Là il ne s'agissait que de continuer la transformation opérée longtemps avant lui ; la brutalité des documents anciens, la rudesse des mœurs barbares s'étaient transfigurées dans ces fictions brillantes où le moyen âge avait répandu la richesse et la grâce libre de son imagination. Rien de plus opposé au talent de Quinault que les brusques accidents de la réalité ; il lui fallait ces nuages d'or et d'iris dont un ciel d'automne adoucit la crudité des perspectives. N'oublions pas que sa notion de l'opéra n'était pas ce qu elle est devenue depuis lors. Des sujets tels que la Clémence de Titus^ la Vestale^ Fernand CorUz, Gtiiilaume Tell , ne se seraient pas présentés à sa pensée. Il cherche l'occasion et les éléments d'un spectacle dont son poëme n'est que le canevas, et ce qui peut étonner, c'est qu'en descendant à ce point de vue, il ait respecté autant qu'il l'a fait les droits de la poésie.

Sous le rapport de la moralité, ses opéras méritent en plein le reproche que leur adresse Boileau, quand il les désigne par ces mots, qui ont paru si durs, dans la Satire sur les femmes :

Par toi-même bientôt conduite à l'Opéra, De quel air penses-tu que ta sainte verra D'un spectacle enchanteur la pompe harmonieuse, Ces danses, ces héros à voix luxurieuse; Entendra ces discours sur Tamour seul roulants. Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands; Saura d'eux qu'à TAmour comme au seul Dieu suprême, On doit immoler tout, jusqu'à la vertu même ; Qu'on ne saurait trop tôt se laisser enflammer ; Qu'on n'a reçu du ciel un cœur que pour aimer ; Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que LuUi réchauffa des sons de sa musique (1)P

La Harpe, critique sévère en littérature, mais appréciateur assez indulgent en morale, récuse en grande part le jugement de Boileau, et propose de substituer aux deux derniers vers que nous venons de citer les trois suivants, « oii l'on a, dit-il, pris la « liberté de retourner la pensée de Boileau contre ce lui : »

Aux dépens du poète on n'entend plus vanter Ces accords languissants, cette faible harmonie Que réchauffa QuinauU du feu de son génie.

S'il ne s'agit que de musique, personne, à présent, ne niera que La Harpe n'ait raison. Mais nous, Messieurs, nous ne pouvons nous en tenir là; la question morale ne saurait être mise en oubli. Quinault, en eflfet, abonde en moralités ; dès que l'action se ralentit, il remplit la scène de maximes ; en voici un exemple qui nous permettra de juger si Tépithète un peu forte dont Boileau a flétri ces banalités, est absolument injuste :

(0 BoiLEAC. Satire X.

LYCHAS et STRATON.

Entre deux amants fidèles Choisis un heureux époux.

GÉPHISB.

Je n'ai point de choix à faire ; Parlons d'aimer et de plaire.

Et vivons toujours en paix.

L'hymen détruit la tendresse; Il rend l'amour sans attraits ; Voulez-vous aimer sans cesse, Amants, n'épousez jamais (1).

Ailleurs, voici une philosophie qui n*a certes pas plus le mérite de la nouveauté que celui de l'élévation :

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