‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 77 sur 93 · DEUX VIEILLARDS ATHÉNIENS · texte numérisé non relu

DEUX VIEILLARDS ATHÉNIENS

Pour le peu de bon temps qui nous reste, Rien n'est si funeste Qu'un noir chagrin.

Le plaisir se présente, Chantons quand on chante, Vivons au gré du Destin.

L'affreuse vieillesse Qui doit voir sans cesse La mort s'approcher, Trouve assez la tristesse Sans la chercher. Achevons nos vieux ans sans alarmes, La vie a ses charmes Jusqu'à la fin (2).

Quinault lui-même nous a fourni dans quelques vers de l'opéra d'Armide les expressions les plus propres à caractériser son genre. C'est Renaud qui pénètre dans les jardins de Tenchanteresse :

(0 Alceste, acte Y, scène m. (3) Thésée, acte II, scène Vn.

PHILIPPB QUINAULT. 477

Plus j*observe ces lieux, et plus je les admire.

Ce fleuve coule lentement Et s'éloigne à regret d'un séjour si charmant. Les plus aimables fleurs et le plus doux zéphire

Parfument l'air qu'on y respire.

Non, je ne puis quitter des rivages si beaux ; Un son harmonieux se mêle au bruit des eaux ; Les oiseaux enchantés se taisent pour l'entendre. Des charmes du sommeil j'ai peine à me défendre.

Ce gazon, cet ombrage frais, Tout mMnvite au repos sous ce feuillage épais (1).

Oui, la muse de Quinault est une Armide; ses opéras sont ces jardins enchantés où la vertu, où la volonté s'endort. Boileau, si favorable à Racine, serait-il ici inconséquent et partial? Non, Messieurs. Racine, en nous manifestant la faiblesse de Thomme, nous offre un enseignement véritable et précieux; c'est par là qu'il est réellement moral, et, pour ceux qui savent réfléchir, salutaire. Mais Quinault ne fait que nous amollir le cœur; sa poésie n'est que la poésie de la volupté. Elle respecte les bienséances toutefois; c'est un point qu'il faut signaler. Aucun oubli de la décence ne gâte ces vers charmants ; mais pour être mieux déguisé, le danger serait-il moins réel?

Au point de vue littéraire, nous n'avons rien à

retrancher des éloges donnés à Quinault, surtout au

dix-huitième siècle, par les critiques de sa nation.

C'est depuis cette époque qu'il a été apprécié à sa

juste valeur. Voyez YÊpître aux Poètes, de Mar-

montel :

Chantre immortel d'Atys et de Renaud, 0 toi, galant et sensible Quinault,

(f ) Armide, acte II, scène lU.

Villusion, aimable enchanteresse, Mêla son philtre à tes vives couleurs.

Le dieu des vers, le dieu de la tendresse, T'ont couronné de lauriers et de fleurs. Dans tes tableaux quelle noble magie I Dans tes beaux vers quelle douce énergie \ Si le français, par Racine embelli.

Doit à ses vers sa grâce, sa noblesse, Il tient de toi, par ton style amolli, Un tour liant et nombreux sans faiblesse.

,. La structure des drames de Quinault est heureuse. Elle u'a pas dû, sans doute, lui coûter de grandes combinaisons ; mais les proportions en sont justes, les ressorts bien choisis ; le sens esthétique y est évident. Quinault est à la fois homme de goût et com* positeur judicieux. Mais son principal mérite ce sont ses beaux vers. Entendons-nous sur ce mot : les beaux vers de Quinault ne sont pas les beaux vers de Racine; ils ne possèdent en général ni le tour savant, ni la splendeur majestueuse, ni la précision exquise^ ni la force énergique mais voilée de ces derniers ; ce sont, pour l'ordinaire, des beautés un peu vagues, musicales pour ainsi dire, des vers doux, coulants, mélodieux, suaves. Cette molle suavité, cette grâce parfaite ne se sont guère rencontrées dans les vers français ailleurs que chez Quinault, avant l'époque de M. de Lamartine. On pourrait dire que déjà l'accent des Méditations s'annonce dans les beaux opéras de l'auteur d'Armide. La première moitié du dixseptième siècle avait vu paraître des vers aimables et gracieux, aisés, parfois heureusement descriptifs^ non sans beauté , mais d'une beauté sans caractère.

Quinault, selon les situations, a su imprimer à sa versification plusieurs caractères, sans jamais s'écarter de Taisance heureuse qui le distingue. Il a surtout celui de la suavité; aussi ce mot revient-il comme de soi-même quand on parle de lui. Écoutez ces vers de Topera d'Isis :

L'inconstante n'a plus Tempresscment eictrême De cet amour naissant qui répondait au mien ; Son cliangement paraît en dépit d'elle-même.

Je ne le connais que trop bien ; Sa bouche quelquefois dit encor qu'elle m'aime; Mais son cœur ni ses yeux ne m'en disent plus rien.

Ce fut dans ces vallons où par mille détours Inachus prend plaisir à prolonger son cours;

Ce fut sur son cbarmant rivage Que sa fille volage

Me promit dem'aimer toujours.

Le zépbyr fut témoin, l'onde fut attentive Quand la nymphe jura de ne changer jamais; Mais le zéphyr léger et Tonde fugitive Ont enfin emporté les serments qu'elle a faits.

Vous juriez autrefois que cette onde rebelle Se ferait vers sa source une route nouvelle. Plutôt qu'on ne verrait votre cœur dégagé : Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine; C'est le même penchant qui toujours les entraine; Leur cours ne change point, et vous avez changé (1).

Mais ce mérite n'est pas le seul. Quinault a quelquefois des vers, des périodes, d'une facture large et savante, témoin le début de Pr oser fine ;

Goûtons dans ces aimables lieux Les douceurs d'une paix charmante.

Les superbes géants armés contre les dieux Ne nous donnent plus d'épouvante ;

ii)l9i8, acte 1, scènes II et m.

liSO PHILIPPE QUnfAULT.

Ils sont ensevelis sous la masse pesante

Des monts qu'ils entassaient pour attaquer les deux.

Mous avons vu tomber leur cbef audacieux

Sous une montagne brûlante ; Jupiter Ta contraint de vomir à nos yeux Les restes enflammés de sa rage mourante ;

Jupiter est victorieux, Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante (1).

Ailleurs on rencontre des vers d'une véritable énergie; ainsi, dans Persée^ le monologue célèbre de Méduse :

J*ai perdu la beauté qui me rendit si vaine;

Je n'ai plus ces cbeveux si beaux

Dont autrefois le dieu des eaux Sentit lier son cœur d'une si douce chaîne.

Pallas, la barbare Pallas,

Fut jalouse de mes appas Et me rendit affreuse autant que j'étais belle; Mais Texcès étonnant de la difformité

Dont me punit sa cruauté

Fera connaître, en dépit d'elle,

Quel fut l'excès de ma beauté.

Je ne puis trop montrer sa vengeance cruelle. Ma tète est fière encor d'avoir pour ornement

Des serpents dont le sifflement

Excite une frayeur mortelle.

Je porte l'épouvante et la mort en tous lieux : Tout se change en rocher à mon aspect horrible. Les traits que Jupiter lance du haut des cieux

N'ont rien de si terrible

Qu'un regard de mes yeux.

Les plus grands dieux du ciel, de la terre et de Tonde, Du soin de se venger se reposent sur moi. Si je perds la douceur d'être l'amour du monde, J'ai le plaisir nouveau d'en devenir l'effroi (2).

Écoutez encore, Messieurs, comme exemple de

<f ) Proserpine, acte 1, scène I. (2) Persée, acte III, scène I.

PHILIPPE QUIRAULT. 481

précision, ces vers de l'opéra à^Alceste^ chantés par les suivants de Pluton :

Tout mortel doit ici paraître ;

On ne peut naître

Que pour mourir.

De cent maux le trépas délivre :

Qui cherche à vivre

Cherche à souffrir.

Venez tous sur nos sombres bords !

Le repos qu'on désire

Ne tient son empire Que dans le séjour des morts.

Chacun vient ici-bas prendre place ;

Sans cesse on y passe ;

Jamais on n'en sort.

C'est pour tous une loi nécessaire.

L'efforl qu*on peut faire

N'est qu'un vain effort.

£st-on sage

De fuir ce passage ?

C*esl un orage

Qui meneau port (4).

Quoique la pensée de fournir les éléments d'un spectacle fût le but principal de Quinault, tout chez lui ne se rapporte pas uniquement à ce point de vue. Il déborde son cadre ; il a des mouvements, des situations, qui prouvent que le talent du drame ne lui était point étranger. Plusieurs fois il a su développer la passion; dans -irmtde, par exemple, il Ta fait avec énergie et vérité ; aussi l'on peut dire qu'ilrmide est une tragédie en raccourci, et que, dans ce raccourci même, l'auteur a très bien indiqué la suite des mouvements du cœur, la série naturelle

(0 Alceste, acle IV, scène III.

des moments de la passion. Dès que la peinture fidèle de la passion se rencontre daas une œuvre d'art, il y a, nous l'avons remarqué, un élément sérieux ; ce n'est plus la volupté pure ; c'est, en un sens, une sorte d'enseignement. De plus, Armide et peut-être Alceste sont les seuls opéras de Quinault dont le dénoûment soit moral ♦

Le talent propre du style dramatique n'a pas, non plus, été refusé à Quinault ; il en fait voir plusieurs exemples, entre autres l'entretien d'Atys avec la nymphe Sangaride (1). Tous les mérites d'un dialogue dramatique se trouvent là : vérité, simplicité, pathétique, progression dans la situation. Ce dialogue est tout au long dans La Harpe, qui en fait ressortir les beautés, et qui, d'ailleurs, sauf ce que nous avons réservé quant à la morale, a dit sur Quinault, dans son Cours de littérature^ ce qu'il y avait de plus juste et de mieux à dire (2).

Quelques autres opéras furent composés à cette époque. Corneille même s'en mêla. Mais nous avons déjà parlé de Psyché, la seule des œuvres de Corneille en ce genre, qui, pour la part qu'il y prit, mérite une mention.

J'aurais voulu pouvoir vous dire quelques mots de plus des Plaideurs, pièce où la perfection de la versification n'a été égalée par aucun auteur comique, et oii Racine lui-même s'est presque surpassé.

(1) Dans Topera à'Atys,

(2) L\ Haupe. Cours de littérature, IV> partie, liv. I. chap» VIU. Qm/iumlt,

PHILIPPE QUnfAULT. 4.83

Mais le temps nous presse, il faut nous tenir quittes envers la poésie dramatique. Nous avons vu que les comiques contempdrains de Molière sont de peu de valeur ; plus tard se rencontrent des noms dignes de remarque ; mais ils n'appartiennent pas à la période que nous traitons.

Le midi du siècle de Louis XIV ne compte plus que deux poètes : La Fontaine et Boileau ; nous allons nous occuper d'eux.

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