III. — La Fontaine poëte
Tel fut l'homme, tel sera le poëte. Ici les deux êtres se rejoignent, et jamais pénétration mutuelle ne fut plus complète.
Le premier éveil donné au génie de La Fontaine, au sortir d'études imparfaites, fut l'émotion qu'il éprouva à la lecture d'une ode de Malherbe. Ce morceau lui révéla qu'il était poëte, mais il ne lui apprit
rien sur la vraie nature de son talent; au contraire, il faillit le perdre en faussant la direction de ses facultés. La Fontaine tenta le lyrisme; mais bientôt, guidé par un bon sens littéraire exquis, il quitta une voie qui ne pouvait lui convenir. Il faut l'entendre lui-même là-dessus :
Je pris certain auteur autrefois pour mon mattre;
Il pensa me gâter. A la fin, grâce aux dieux,
Horace, par bonbeur, me dessilla les yeux.
L'auteur avait du bon, du meilleur; et la France
Estimait dans ses vers le tour et la cadence.
Qui ne les eût prisés? J'en demeurai ravi :
Mais ses traits ont perdu quiconque l'a suivi.
Son trop d'esprit s'épand eo trop de belles choses :
« Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses (4). i»
Ailleurs il a dit que Malherbe «c pèche par être trop beau, » et cette expression indique bien le trait distinctif du génie de La Fontaine; il devait, par excellence, être le poëte naturel. Il étudia les anciens avec amour ; Tattrait qui le poussait vers l'antiquité était parfaitement sincère; aussi, parmi les poètes de sa nation, est-il Tun des plus antiques : il ressemble aux anciens par ce qu'ils ont de plus excellent, la candeur, Tingénuité, une élégance native qui n'a rien de cherché, et qui ne vient que du sentiment exquis de la beauté. Il étudia aussi les modernes, la littérature italienne, et surtout la vieille littérature française, le moyen âge, vers lequel des tendances naturelles, nous l'avons vu, le poussaient. Il a puisé
(1) Spttrt à Mgr Vévêque d'Avranches,'- Le dernier yers ett emprunté à MaOïerbe, avec une légère tariante lignalée par La Fontaine.
$sips guft 9^n origifiaUté y «t »ipn m^à^ •
Quelques imitateurs, sot bétaii, je Tavoue,
J*en usQ d*autre sorle: et, me laissant guider,
Souvent à marcher seul j*ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage.
Mon imitation n'est point un esclavage;
Je ne prends que ridée, et les touBS, et les lois
Que nos maîtres suivaient 0U|-mémes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endcûit pUia c\\&% eux d'en^dlenee
Peut entrer dans mes yers sans nulljs Yiolence,
Je l'y transporte, et ¥eus qu'il n^ait Bien d'afifeetè,
Tâchant de rendre mien cet air d-aotiquité.....
Je chéris TArioste, et j'eçtime ]§ Tasse;
Plein de Machiavel, entêté de Booeaee,
J^eji parie si souvent qu^on en est étoaidi.
J'en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi.
Won quHl ne ffiille un cboi» ^ans leqrs pips he^iix mm^^W-
L'éclectisme de La Fontaine fut véritablement celui de Tabeille, et il s'est bien caractérisé lui-même en disant :
Et fait du miel de toute ctiose (i).
Pe sptèfiîg il B'fn eut aucflp j le bofi §6^ §t Y\nj^T iQpcfi prése?#reRt Sâfl goût, ^^\ m fUt plftS WB^vmm\ et ip\m wtimepent poôte î la Bp^pjg, cj^ez lui, n'e^t P38 «R t^leiit âjfi^ï^ ^ riBdi\|4w, pt flg^t l'indir vidH peiit uspr ^ SQB gf^ ; je pflëte, e'eg^ l'hflffiae |«ir péme, pt c'est pfiïjpqupj i} a f^jj entpgf la réi\\\^ ^s^t gil pp^sje ^ UB degpé ipco^nu dp $o^ temg^, t§p(}j^ que d'autre part, toutes les vicissitudes, toutes les
(I) Épttre à Mgr pi^fj^ i4wmén: (?î Um h 'Élf 11
oceun^eneês de la vie, retentissaient en lui sous un mode ppétique. Peut-ètpe eette intime et indissoluble unipn de l^homme et du poète est-elle le trait le plus car^etérdstique de Tindividualité de La Fontaine. Chez aucun autre écrivain ft?ançaip, la poésie n^a si ayant pénétra la vie. Gorneille, Racine, Boileau même font des ^ers admirables, et alors ils revêtent la nature poétique : La Fontaipe est toujours poëte; mais de temps en temps seulement le po0te produit des vers, et sa poésie alors n^est que le prolongement et l'expansion de sa vie intérieure; elle fleurit au dehors comme sous un rayon de soleil. La poésie le complète, l'épapouit, le révèle tout entier à lui-même; elle le dilate, elle i^élève ; c^est dans la poésie que ee qu!il a de meilleur dans la pensée et dans l^âme prend l'essor; il lui a du des impressions mqrales que lii réflexion peutrêtre ne lui eût pa^ fournies ; il a ex-* primé en vers de belles maximes qu'il n^a pas mises en pratique, mais quHl a senties, et desquelles, grâce à sa nature exceptionnelle, il a réellement véefi. 6e eouronnement de sa vie iptellectuelle lui a prêté pap« fois des pensées grandioses, une âutqri0, une mâlq gravité, une majesté même, bien étrpingères au ton habituel de sa vie.
Cette pénétration mutuelle des deux moitiés de l'individu npus explique bien des chose^. Aipsi, par exemple, les couleurs si vives, si vjiriées, et en ipêmp temps si heureusement fondues de son style, la per-t fection de^ nuances, le mouvement sinueux de If pei)§ée, la peofondeur, la vérité du ton. il efface
sans secousse les limites de chaque sujet et de chaque genre ; à chaque instant il fait, sans détonner, joindre et se toucher le sublime et le familier, le pathétique et le plaisant. Il ne marche pas droit dans son sujet, il s'y promène, il y va par tours et retours comme dans sa vie; il est comme un cours d'eau abondant et continu, mais sans rives. Aussi n'a-t-il été poète qu'à la condition de sortir du genre dans lequel il écrit. Phèdre n'est que fabuliste; c'est un type du fabuliste dans sa nudité : La Fontaine fera volontiers une fable, mais il faut qu'il puisse en faire autre chose toutes les fois que cela lui conviendra. Il s'est beaucoup laissé aller à la rêverie dans ses compositions, comme dans sa vie ; mais il est remarquable que la rêverie, qui, chez d'autres, amène le vague de la pensée, ou, pour le moins, de l'expression, est jointe, chez lui, à un degré de précision admirable. C'est en cepi que se montre surtout sa supériorité comme narrateur; aussi l'on se demande comment un rêveur peut narrer dans cette perfection. La narration est son talent spécial; il y excelle, il y revient le plus souvent, pourvu qu'on lui permette de l'interrompre à son. gré. Il a tenté beaucoup de genres, il n'a pas réussi dans tous, mais tous les tons lui sont familiers et il sait prendre tour à tour celui de chaque genre. Il a des vers, des fragments épiques, il a même çà et là tous les mouvements tragiques, mais il ne les concentre et ne les coordonne pas. Il n'est tout à fait chez lui que lorsqu'il conte; mais son clavier a beaucoup d'octaves. Une région
seule lui est restée inaccessible : celle du mystère et de l'infini. C'est là sa faiblesse, et aussi sa force, au sens de la perfection harmonique, mais terrestre de son talent.
Si Ton cherche à se rendre compte des éléments internes dont la réunion formait ce génie si naturel et si varié, on trouve d'abord la sympathie. C'est toujours avec charme, c'est souvent avec un pathétique vrai que La Fontaine se mêle à tout ce qu'il raconte. Nul poëte n'entre plus intimement dans son œuvre ; nul ne s'identifie plus sincèrement avec les personnages, avec les êtres fictifs qu'il met en scène, qu'ils soient ou non les créatures de sa propre imagination. Ceci est un caractère unique ; c'est autre chose et plus que l'objectivité. La Fontaine fut le moins objectif peut-être des poètes, mais il fut le plus parfaitement doué de cette sensibilité poétique qui personnifie les êtres de la nature, qui répand sur chacun d'eux cette bienveillance, cette fraternité qui nous attire, qui nous ravit, qui sollicite aussi la nôtre, et qui, en même temps, est tout l'opposé des impressions maladives qu'à une époque plus voisine de nous, l'aspect de la nature a fait naître chez tant d'autres. S'il contemple, s'il dépeint un arbre, par exemple, à l'épais feuillage, au dôme majestueux, aussitôt il l'individualise; l'arbre devient à ses yeux un être, qui a, pour ainsi dire, son caractère. Ailleurs, cette sympathie se manifeste dans la facilité et la grâce avec laquelle l'auteur s'associe à
810 JBAl^ bÈ LÀ FÔKTAINB.
èes tiarratibnS} àùxpètièS drâfiîëSj tibn-sëtilëmetil èâ- <|Uidééâ par Itii, inaiâ le pliis sbùveiit peints àxec uilë isi rôlrë perfeetioii:
A chaque instant, ces associations ranièîiêht lé lëëteur au poôte, ou, si Ton veut, à l'homme. Car c'est encore la fusion du poëte et de Thdmmë qui dotine la clef du second caractère de cette nature d'une combinaison di heureuse, la naïveté. Ce ne sont pas seulement des naïvetésj c'est bien la naïveté. « L'un des «t premiers caractères du naïf; a dit Madame de Staël, «f c'est d'exprimer ce qu'on seilt ou ce qù'bn pense, a sans réfléchir à aucun résultat, ni tendre vers aua cun but. » En effets nous rencontrons à chaque pas^ chez La Fontaine^ l'expression spontanée, on pourrait dire inconsidérée de certaines impressions qu'un retour en soi-même n'eût peut-être pas côinprimée, mais que jamais la réflexion n'eût été capable de fournir. Et ces naïvetés fUssent-ëlles réfléchies, on les admirerait encore; Mais il est évident qu'en général, elles ne le sont paS; Quel charme dans des mots tels que celui-ci ! Il s'agit du trésor du ministre autrefois berger :
Petit cUàpeàUj jiipbti, paiiéUèrë, hbulëtlé^ Eti je pense, aussi sa musette (4)^
Et ceiit âtitrës pareils^ ai èbU^^ëiit félevëâ pài les 6Htiquéâ et les amateurs :
Un lièvre en son gîte songeait, €sir que faire eti un gtte â titèirii^ que roti lie songe [i]?
(i) LiYre Xj fable Xi (2) tlvre 11^ fiblë xlt;
JEAN t)ê ix toMjiim. 311
Il se faut entr'aider, c'est la loi Uë hdluH: L'âne un jour pourtant s'en ilioqda !
Et ne saià cbtiifhé il y nl^fiqua ; Garil est6bhhecrés[tttt>ë(1j:
Mais toutes les naïvetés de La Fontaine ne sont pas de ce genre; là plupart ISbiit paèsablëmétit ttialicieuses; ainsi :
k bës tnbts Fàniftiàl flërvèrs, C'est le serpent que je veux dire, Et rioâ l'KéJhÉè, On ^dhf ^ait ài§éihënt s'^ tf^liitiëb (I).
L'auteur est} ati fdod^ utit trdtltère malin qui retourne àii siècle dès feibliaiix ; el sôiîs ce ràpiport, Marot, qui en est plus {H*èsj ne s'en rapproche pas tant; sa naïveté à lui S pluS d'itigéii{iit6; de frfenchise, de véritable gaieté. VEpisire au kby pour avoir esté desrobé, fait saisir la différence ées deu* genres, et poiii^ îiia part, j'àvdiië ^lië la haïvélè de Maïdî me plaît encore davante^e;
Mais La FoEtâiiie est adniirëble àUsëi p^t titië autre sorte de naïveté : le parfait naturel, la soudaineté, rimmédiateiéf passez-moi ce barbarisme, Messieurs^ je ne sais comment rendre cette qualité, à la fois individuelle et littéraire, par laquelle aucun intermédiaire, aucun intervalle ne sépare l'impression de l'expression. Rien de rare comme cette pensée mise à nu, ce contact intime et constant de 1 idée et du mot, que le grand fabuliste possède au plus haut degré. Voyez la fable dédiée à Madame de la Sablière et intitulée Les deux RatSj le Renard et VOEufj qui, en réalité, au fond, est tout un essai de philosopiiie :
(1) Uvre Tffl, hifcfe X^!: (2) Livre X, fable H:
512 JBAlf DB LA FONTAIHE.
Quand la perdrix
Voit ses petits En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle, Qui ne peut fiiir encor par les airs le trépas, Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile, Attirant le chasseur et le chien sur ses pas, Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ; Et puis quand le chasseur croit que son chien la pille. Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit (4).
Voyez encore la fable Le Loup et le Chasseur :
Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux
Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux.
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage?
Quel temps demandes-to pour suivre mes leçons?
L'homme, sourd à ma voix, comme à celle du sage,
Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons?
Hâte-toi, mon ami : tu n'as pas tant à vivre.
Je te rebats ce mot; car il vaut tout un livre:
Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dès demain. —
Eh! mon ami, la mort te peut prendre en chemin;
Jouis dès aujourd'hui; redoute un sort semblable
A celui du chasseur et du loup de ma fable (2).
Et tout le reste de la fable est écrit du même ton. Certainement, ces deux petits poëmes n'ont pas seulement de la naïveté; ils sont naïfs d'un bout à Tautre.
Le goût de la nature est encore un autre élément de l'individualité de La Fontaine. Il aima la nature, il en jouit plus que nul autre de ses contemporains; ses œuvres en portent le témoignage. Non qu'il se plût aux longues descriptions ; ce sont deux ou trois vers, quelques hémistiches parfois, qui semblent lui échapper involontairement, mais qui révèlent le sen-
(I) Uvre X, fable 1. (a) LIttc Vffl, fable XXYII.
timent exquis des beautés naturelles, du calme, de la grâce, de la fraîcheur des prairies. La nature, à cette époque, avait des amis, mais peu d'admirateurs, et le genre d'attrait qu'elle exerçait sur La Fonlaine tenait plus encore de l'affection que de l'admiration. Né, d'ailleurs, dans la province peu pittoresque de la Champagne, il ne recherche pas les spectacles imposants, les beautés à grand fracas; il n'avait pas besoin, pour goûter la nature, des Alpes et de leur ma- * jesté :
Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, Flore, Écho, les Zéphyrs et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fonlaines,
dit-il dans le poëme d'Adonis. Voyez ailleurs, dans le Songe d*un habitant du Mogolj ces vers si connus, mais si délicieux qu'on ne se lasse pas de les relire :
Solitude, où je trouve une douceur secrète.
Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai>je jamais,
Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais!
Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
M' occuper tout enUer, et m'apprend re des cieiix
Les divers mouvements inconnus à nos yeux.
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes!
Que si je ne suis né pour de si grands projets.
Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets!
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie (4)!
Remarquons-le, Messieurs, la sympathie^de La Fontaine pour la nature, la mélancolie douce et un peu épicurienne qu'il puise dans son sein, n'ont ceci ) Livre XI, fable IV.
pendant rien d'analogue aux sensations que cette même nature éveille chez tant de poëtes de nos jours. Celles-ci aboutissent la plupart au panthéisme et nul n*est moins panthéiste que La Fontaine. Il n^est pas de ceux qui reçoivent en eux-mêmes la nature pour se confondre avec elle; il est de ceux qui sortent d'eux-mêmes pour en jouir. Ce qu41 personnifie en elle, ce sont des êtres distincts et non des forces ; ce qu'il y cherche, ce sont des sujets nouveaux dW part, du repos et des jouissances de Tautre. Mais il faut en convenir, dans cette intimité de La Fontaine avec la nature, dans cette tendresse pouf elle, le sentiment de rinfini, le sens religieux fait défaut. Cette sphère lui resta fermée, et si nous avions plus de détails sur ce qu'il éprouva â sa conversion, nous trouverions probablement que la lumière nouvelle agit directement sur sa conscience^ sans traverser ce milieu de tendances et d'impressions hautes, mais vagues, trop souvent du reste séparées de l'élément moral.
J'ose dire qu'à prendre La Fontaine dans l'ensemble de son caractère, il n'est pas de son sièele, il est solitaire. Vivant dans le monde, et même dans le grand monde, il y échappe par ses besoins et ses goûts, il s'entoure d*un univers de sa création et des charm|^ de la nature, comme Robinson dans Son fié se trouvait entouré des flots de la mer. Permettdni* nous une supposition; figurons^nous son œuvre en^* tière produite, mais non publiée, et retrouvée dans quelque cachette au bout de cent cinquante ans, par
lÈAN OS LA FONTAlfVft. 516
exemple. Que de rechei^ches, que de discussions! Jamais^ dirait-on, le dix-septième siècle^ si noble dans son élégance, si splendide dans son décofum, n'eût pu produire cet écrivain si simple, si candide, éi épris de l'antiquité, si antique lui-^mème en tant de choses ! Quelle surprise, quand, celle impossibilité bieti avérée, quelque document inédit viendrait apposer à l'œuvre retrouvée le tiom du contemporain 5 de l'ami de Racine, de l'homme qui passa le meilleur de sa vie à Paris ! Oui, La Fontaine est inattendu au dix^ septième siècle, Il est même parfois pltiâ antique que certains antiques. Ainsi, dans Philimon et Baucis^ c'est lui qui est Taûcieu , et c'est Ovide qui est le moderne. Et ce qui est remarquable, c'est que La Fontaine s'est si complètement et si naturellement assimilé l'esprit de l'antiquité que son individualité poétique, loin d'y rien perdre de son accent, en reçoit une saveur ingéUue et nouvelle.
Quelle est la philosophie propre de La Fontaine ? n d autres termes, quel fut son système sur l'homme et la vie? Ceci n'est pas facile à dire. Son système est ondoyant et divers, parce qu'au fond ses contictîôfis ùe «ôttt point arrêtées, ges Idées ne sont que pfôvîsolreg. îl a un bon sétis remarquable, qui, parfois, lui faiit deviner la vérité ; mais comme il n'a pas de principes, et qu'il se livre à toutes ses Impressions,
\n trérlté, thei lui, est à la merci de la poésie, et ilous le voyons passer toUr à toUr aux points de vue les plus opposés. Ainsi, par exemple, nous l'entendons parfois blâmer l'astrologie judiciaire :
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu*avec dessein, Qui les sait, que lui seul? Gomment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilité ? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ? Pour nous faire éviter des maux inévitables ? Nous rendre, dans le bien, de plaisirs incapables ? Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus, Les convertir en maux devant qu'ils soienl venus? C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. Le firmament se meut, les astres font leurs cours,
Le soleil nous luit tous les jours, Tous les jours sa clarté succède à Tombre noire, Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer, D'amener les saisons, de mûrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers (4)?
On ne saurait certes mieux dire. Mais, ailleurs, il en parle sur un autre ton, et plutôt en homme qui se raisonne lui-même pour n'y paâ croire. Sans doute sa raison lui disait non^ mais peut-être son sentiment intime lui donnait-il envie de dire ouï.
Après nous être occupés des éléments constitutife du génie de La Fontaine, venons-en maintenant, Messieurs, aux qualités plus externes qui caractérisent sa poésie.
En premier lieu, nous signalerons ce talent de narrer dont nous avons déjà dit un mot, faculté,
(1) Ufre U, fable XIU.
vertu poétique, si Ton veut, la plus éminemment française, la mieux assortie à cette nature sympathique, sociable et avide de plaire. Chez La Fontaine, rien ne manque à ce régal de Tesprit; tout y est préparé avec le goût le plus exquis. Sa manière de raconter mériterait d'être soigneusement étudiée; personne plus que lui n'a eu Tart de grouper les circonstances dans un ordre naturel et saisissant, de présenter les détails avec ce choix qui simplifie, qui illumine, qui charme un récit. Dans la narration, La Fontaine est toujours parfait. Plusieurs poëtes ont essayé, par exemple, le sujet de la fable là Mort et le Bûcheron; Boileau et J.-B. Rousseau sont du nombre; mais quelle distance les sépare de La Fontaine !
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans * Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde P Point de pain quelquefois, et Jamais de repos. Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier, et la corvée, Lui font d*un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois; tu ne tarderas guère (4).
C'est ensuite le don du dialogue, Tesprit dramatique, qu'il faut remarquer chez La Fontaine. Nonci )LWrei,fabiexvi.
518 JBàW DS Ik VOHTAIHB,
seulement il est dramatique quand deuii personnages se trouvent en scène; mais quand il n'en r qu'un, c'est aveo lui-môme qu'il le fait converser. Son héros s'interroge, pe répond, déroule seg idées, ses ^eniU ments, ses projets } le drame, toujours à la porte, arrive au moment où on l'attend le moins. Puis Tau-» teur s'en mêlé aussi pour sou compte propre, et il n'est ni le moins aimable ni le moins eonfiant de ses personnages.
Il n'y a qu'une voix sur l'admirable emploi que La Fontaine fait du vieux langage français. Il a eu le secret de le mélanger aveo la langue élégante et nouvelle de son époque sans ftiire disparate. G% ne sont pas seulement des mots anciens, et saps lui jetés au rebut, ç'e§t une manière plu§ générale, des tours, des archaïsmes, qui se remarquent paroe qu'ils sont à la fois très ingénieux et très ingénus. Ces tours si heureux, si spirituels, $i vif^, n'ont été égalé» par aucun poôte, ni pour leur ingénuité parfaite ni pour leur extrême variété, Un ^eul auteur se rapproche en ceci de La Fontaine, quelque étrange que paraisse au premier coup d'œil l'assemblage de ces deux noms ; c'est Bossuet, Bossuet, non plus, n'a jamais de ces phrases convenues, obligées, se reproduisant les mêmes dans des circonstances analogues. Jamais il ne se ressemble, il va sans oesse eréant des tour-
pures nouvelles. Lui et La Fontaine ramènent toujours la pensée à peg éléments premiers et indécora^
posables. Leur phrase est construite avec une aisance où Tart est si parfait qu'il ne se laisse pas entrevoir.
JEAN D6 U FOKTAmB, 519
Voyez, par exemple, cbe? La Fontaine, la fable k Torrmt fl la Rivière ;
Avec grand bruit et gi*and fracas Up torrent tombait des montagnes :
Tout fuyait devant lui; Tborreur suivait ses pas; n faisait trembler les campagnes.
Nul voyageur n'osait passer
Une barrière si puissante :
Un seul vit des voleurs, et, se sentant presser, 11 mit entre eux et lui cette onde menaçante. Ce n'était que menace et bruit sans profondeur :
Notre homme enfin n'eut que la peur.
Ce succès lui donnant courage, Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
Il rencontra sur son passage
Une rivière dont le cours.
Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille, Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile : Point de bords escarpés, un sable pur et net,
II entre, et son cheval le met A couvert *des voleurs, mais non de Tonde noire :
Tous deux au Styx allèrent boire ;
Tous deux, ^ nager malheureux, Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
Bien d'autres lleuvea que les nôtreSf
Les gens sans bruit sont dangereux i Il Q*en est pas ainsi des autres (1),
La versification de La Fontaine est parfois négligée; mais il ne faut pas se méprendre à cet égard. Il ne méprise nullement les lois essentielles du vers, et si, de temps en temps, il laisse de côté les règles communes et superficielles, jamais il ne viole ces règles plus intimes qui font la véritable beauté de la versification. Il n'en est pas de plus ingénieuse, de
(1) Livre VIII, fable XXllI.
plus variée, de plus pittoresque. Racine lui-même n'est pas supérieur à La Fontaine sous ce rapport. Jamais en France ne s'est rencontré d'artiste plus parfait, surtout dans la coupe du vers, dans la place de la césure, si variée chez lui et si heureuse. De nos jours on a cherché à briser la coupe et l'harmonie accoutumée du vers français. Victor Hugo a poussé à l'extrême des tentatives qu'on est souvent obligé d'appeler malencontreuses. Mais La Fontaine, guidé par son goût sûr et délicat, ne choque jamais l'oreille, et parmi l'infinie diversité de ses tournures, c'est presque toujours par la plus aisée que se termine son vers. Ce mérite, fort sensible dans la fable que nous venons de citer, l'est éminemment dans le Coche et la Mouche :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, £l de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche (4), etc.
Au bonheur de cette coupe si habile, La Fontaine joint souvent celui d'une facture large, pleine, majestueuse; on dirait un fleuve à la nappe limpide, qui s'étale dans toute son ampleur. Il a tant de vers de cette sorte qu'on n'a que l'embarras du choix :
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles (2).
— Celui de qui la tète au ciel était voisine,
£t dont les pieds touchaient à Tempire des morts (3).
— Quittez le long espoir et les vastes pensées (4).
(0 Livre Vm, fable IX. (2) Livre 111, fable XV.
(3) Livre l, fable XXII. (4) Livre XI, fable VUl.
— Le sang les avait Joints, l'intérêt les sépare (1).
— Il regarde à ses pieds les favoris des rois (2).
— Mais, quand nous serions rois, que donner à des dieux (3)P
— Le plus semblable aux morts meurt le plus ù regret (4).
La Fontaine a-t-il possédé le don de l'invention? On le lui refuse; mais que veut-on dire par là? Qu'il n'a pas inventé ses sujets? Qu'est-ce au fond qu'un sujet? Ce n'est pas seulement les faits dont la suite fournit la matière première de là fable; c'est encore l'intention, le but, l'idée que l'auteur a cherché à réaliser. Il est vrai, La Fontaine n'a pas inventé les sujets de sesfables, et cela est, si Ton veut, un mérite de moins; il n'est pas permis de faire trop bon marché de la puissance inventive. Toutefois, ce n'est pas ce genre d'invention qui a placé si haut les plus grands parmi les poètes. Quelques-uns même ont dédaigné ce talent; ils ont puisé leurs sujets dans l'histoire, dans les traditions populaires, dans quelque invention antérieure. Leur génie a accepté cette première avance; mais en empruntant à de plus pauvres qu'eux le canevas de leur œuvre, ils ont placé leur sujet dans une autre lumière, ils l'ont embelli et rehaussé par une idée, par un but nouveau, qui lui confère une signification et une valeur supérieures; ils ont donné un corps, une âme, une vie aux êtres qui leur étaient venus du dehors, et ce n'était peut-être pas le moins difficile. La fonction des grands poètes n'est
(1) Livre IV, fable XVIll. (V Philémon et Baucis. (3) Ihid,
(4) Livre VHl, fable L
pas, en général, de pétrir l'argile ; ils abandoBnent volontiers ce premier travail à des esppits d'un ordre moins accompli» Mais ils ont donné à la forme grossière le modelé; ils l'ont animée du souffle vital. Sans doute, il s'est rencontré des artistes en qui se trouvaient réunis les deux pouvoirs : celui de l'invention, d'une part; de l'autre, celui de la perfection et de la vitalité de la forme. Mais, d'ordinaire, ces deux courants du génie se sont trouvés sépacés ; et, quoi qu'en dise le préjugé, le second de ces dons est supérieur à l'autre. Qu'est-ce qu'un être d'imagination quand il est privé de contours et de vie? Toujours, dans une composition poétique, l'homme se retrouve de manière ou d'autre, soit sous les traits de son espèce, soit sous ceux des êtres d'un ordre inférieur, soit enfin dans l'auteur, qui pense, qui parle, qui se raconte lui-même, s'il ne raconte pas autre chose. Que sera donc cette figure, si la vertu vitale ne lui est pas communiquée ? Et encore cette dernière forme de la personnalité poétique est-elle certainement la moindre. Les plus belles histoires sont celles où l'auteur s'est perdu dans le personnage, peutêtre même les histoires anonymes, au-dessus desquelles le nom du faiseur n'a pas surnagé.
Oui, La Fontaine est un grand poëte, quoique l'invention de ses sujets ne lui ait pas appartenu. Mais que d'invention dans sa manière, dans son style, dans cette foule d'accessoires charmants, pleins de candeur, de grâce, de netteté, de vie! Quel art consommé dans la pose des personnages, dans leurs
JIEAN PB LA VOKTAlflB, ' SS3
caractères si fidèlement soutenus! Voici, Messieurs, une fable qui me paraît réunir à peu près tout ce que nous avons signalé d'éléments divers dans le génie poétique de La Fontaine ; •
l'homme bt u coulbuvrp,
Un horoqie vit une couleuvre !
Abl méchanie, dit-il, ]e m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers!
A ces mots ranimai pervers
(C'est le serpent que je veux dire, Et non rbomme, on pourrait aisément s'y tromper).
On a remarqué avec raison que le vers précédent, séparé de celui-ci, n'^st qu'une malice et uii trait de satire, mais que les deux vers ensemble sont d'une naïveté charmante.
A ces mots le serpent, se laissant attraper, ^
Est priS) mis en un sac; et, ce qui fut le pire, On résolut sa mort, fUt-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison, L'autre lui fit cette barangue :
Symbole des ingrats! être bon aux méchants, C'est être sot.
La maxime est bonne. Cette autre : être bon aux méchants c'est être méchant, ne le serait pas moins, si l'on entend par bonléy en cet endroit, une induN geiice immorale ;
Mçurs donc : ta colère et tes dents )iQ me nuiront jamais, Le serpent, ep sa langue, Reprit du mieux qu'il put : S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner P Toi-même tu te fais ton procès : Je me fonde
5>2k JEAN DE LA FONTAINE.
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, trancbe-les; ta justice C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
Selon ces lois condamne-moi.
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats Ce n'est point le serpent; c'est l'homme.
C'est bien ici le lieu d'appliquer ce que nous disions tout à rheure, combien les vers de La Fontaine sont habilement et agréablement coupés. Cette versification brisée avec tant d'art est tout à fait dans l'esprit
du genre :
Ces paroles Firent arrêter l'autre; il recula d'un pas. Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles; Je pourrais décider, car ce droit m'appartient; Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile. Une vache était là : l'on l'appelle; elle vient. Le cas est proposé. C'était chose facile ; *Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appelerP La cQuleuvre a- raison : pourquoi dissimuler P Je nourris celui-ci depuis longues années; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées, Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants Le font ù la maison revenir les mains pleines; Même j'ai rétabli sa santé, que les ans Avaient altérée; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin, me voilà vieille; il me laisse en un coin Sans herbe.
Est-il possible d'ajouter plus d'expression à la pensée par la coupe de la phrase et par la place des mots ? Il faudrait, pour être juste, s'arrêter à chaque pas.
S'il voulait encor me laisser patlre!
Mais je suis attachée; et si j'eusse eu pour maître
Un serpent, eût-il su jamais pousser si ioiu L'ingratitude? Adieu : j'ai dit ce que je pense. L'homme, tout étonné d'une telie sentence, Dit au serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit P C'est une radoteuse; elle a perdu 1* esprit. Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête. Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient ù pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines, Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré; puis, quand il était vieux, On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaieilt de son sang l'indulgence des dieux.
Ceci remporte encore sur ce qui précède. Si un bœuf parlait, pourrait-il parler autrement? L'illusion est parfaite ; elle est touchante. Qui de nous, entendant la clochette d'une vache dans une prairie, ou voyant un bœuf tracer à pas tardifs un pénible sillon^ ne se rappellera les discours pleins de sagesse et de douleur que La Fontaine leur a fait tenir?
Ainsi parla le bœuf. L'hommi^ dit : Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur :
Il cherche de grands mots et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge. Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents; Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs : L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire : Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattait, c'était là son loyer; Quoique, pendant fout l'an, libéral il nous donne
62S lËAN Dfi LA FOKrAtK£.
Ou (les fleurs au prltitetnps, ou du fruil en âutotiitte, L'ombre Tété, l'hiver leà plalstrs du foyer.
Quelle concision élégante et que de grâce dans ces discours de l'arbre! Mais achevons.
Que ne rémondaît-OD, sans prendre la cognée P De son tempérament, il eût encor vécu*
Le tempérament d'un arbre ! Mais cela paraît tout simple. Cet arbre vit; il a une âme^ il souffre, il donne, il aime : pourquoi n'aurait-il paâ un tempérament ?
L'homme^ trouvant mauvais cfue Von l'eût convaincu, Voulut à toute force avoii* cause gagnée. Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là. Du sac et du serpent aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands :
Là raison les offense ; iiâ se mettant en tétë Que tout est né pour eut, quadrupèdes et gens,
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents, Ùési on ^oit J'en conviens; mais que faut-^il donc faire .^
Parler dé loin, ou bien se taire (4).