IV. ŒIUVRËS DIVERSES
La Fontaine commença par le théâtre, et donna d'abord VEunuque^ imité de Térence^ et dont le prix consiste dans la vôrsiflcatîonj déjà habite et agréable. Le Florentin suivit l'Eunuque, mais La Fontaine ne fut pas Tunique âuteilf de cette pièce; Une partie, au moins, en appartient au sieur de Champmesîé, mari de l'actrice dont le nom s*eât inïmortalisé au trttVers
0) Livré X, fable II.
de Bérénice et d!tpùgén%e. Cette petite comédie vaut mieux que la précédente^ quoique Jégère d'invention et fort peu vraisemblable. Mais il s'y trouve des scènes vraiment comiques, et cette bluette est versifiée d'une manière remai'quable. Restent quelques autres pièces encore ; mais elles méritent peu d'attention, à commencer par cette Daphné^ sujet de la querelle entre Fauteur et Lulli. Il y a aussi lé commencement d'une tragédie d'Achille^ dont La Fontaine fit deux actes; il les envoya à Maucroix, et abandonna ensuite sa pièce, sur le conseil de cet ami.
Le recueil complet de ses œuvres renferme beaucoup de poésies fugitives et diverses; odes, madri^ gaux, stances, etc., des épîtres dont vous avez entendu l'autre jour quelques fragments, et dont quelques-unes ont un vrai mérite. Il y a surtout la belle élégie aux Nymphes de Vaux» La grâce de Voltaire n'est pas si gracieuse que celle de La Fontaine ; la candeur et la douce mélancolie prêtent à celui-ci un charme auquel nul autre n'est parvenu. Ici, cette grâce est relevée par la noblesse^ on peut dire l'ampleuir de la manière. Le laisser-aller s'y retrouve en^* core ; la préoccupation d'amitié qui dicta cet admirable morceau, n'a pas suffi pour mattrisei* le génie de La Fontaine, toujouits plus fort que les circonstances J ici même, il suit ses allures un peu vagabondes, et se laisse entraîner à ses maximes aimées* Ainsi l'é* loge de la solitude :
Jamais un favori ne borne sa carrière; n ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ;
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit. Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte? Ah! si ce faux éclat n'eût pas fait ses plaisirs, Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs, Qu'il pouvait doucement laisser couler son Age ! Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage, C4ette foule de gens qui s*en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de ia cour; Mais la faveur du ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l*ombre et du silence, Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens; Et jamais à la cour on ne trouve ces biens (4 }•
Une autre classe d'ouvrages, ce sont des poèmes d'une certaine étendue dont le sujet fut imposé à La Fontaine par quelques-uns des protecteurs, et plus souvent des protectrices, qui prenaient soin de sa vie. Ici il ne pouvait réussir; moins que personne il était capable de s'enfermer dans un sujet commandé : hors de Taise et de la liberté, son génie expirait comme l'oiseau retenu sous une machine pneumatique. Qu'on se figure un esprit de cette trempe contraint à traiter le sujet du Quinquina^ poëme entrepris sur le désir de ia duchesse de Bouillon, qui faisait grand cas de ce médicament. La Captivité de Saint^Malc est mieux sans doute; il y a de beaux vers et quelques descriptions de la nature assez heureuses; mais l'ensemble n'allait guère mieux au talent de l'auteur. L'œuvre avait été composée à la requête de Messieurs de Port-Royal.
Les poèmes empruntés à la mythologie sont d'un
Cl) Élégie VI.
ordre fort supérieur. Adonis a des vers vraiment épiques, quelques autres pleins du sentiment de la nature. Je vous ai déjà cité les plus gracieux; en voici d'autres encore :
Aux monts idaliens un bois délicieux
De ses arbres chenus semble loucher les citux.
Sons ces ombrages verts loge la Solitude.
Et ailleurs :
Non loin de cet endroit un ruisseau fait son cours; Adonis s*y repose après mille détours.
Les nymphes, de qui l'œil voit les choses futures, L'avaient fait égarer en des routes obscures. Le son des cors se perd par un charme inconnu; C'est en vain que leur bruit à ses sens est venu. Ne sachant où porter sa course vagabonde, Il s'arrête en passant au cristal de cette onde.
D'autres morceaux sont pleins d'un attrait séducteur. C'est là que se trouvent ces vers célèbres :
Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses, Ni le mélange exquis des plus aimables choses, Ni ce charme secret dont l'œil est enchanté, Ni la grâce, plus belle encor qtie la beauté.
Mais cette grâce, ce charme, sont trop bien assortis aux amours de Vénus et d'Adonis, pour que la lecture de ce poëme ne soit pas sans quelque danger.
Les Filles de Minée ne méritent pas le même reproche. C'est là qu'est l'histoire si connue de Pyrame et Thisbé :
Elle tombe, et, tombant, range ses vêlements : Dernier trait de pudeur, même aux derniers moments. Les nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes, Et du sang des amants teignirent par des charmes Le fruit d'un mûrier proche, et blanc jusqu'à ce jour, Éternel monument d'un si parfait amour.
Phîlémon et Baucisy bien que placé dans les recueils à la suite des fables, n'est point une fable. Quoique le sujet en soit tiré des Métamorphoses d'Ovide, le nom d'imitation de l'antique ne saurait convenir à ce chef-d'œuvre. La Fontaine remonte bien plus haut qu'Ovide, et plus haut même, en un sens, que l'antiquité homérique. Ce poëme ne renferme que de beaux vers. Tous les détails en sont d'un fini incomparable, et à la fois d'un extrême naturel ; la noblesse simple, l'élégance naïve des exprei^ions et des tours se trouve parfaitement assortie à ce qui nous semble le monde de l'âge d'or, à l'homme tout près de l'état d'innocence. Aucune imitation n'a pu approcher de ces vers exquis. Écoutez, Messieurs, ce que vous savez par cœur, mais ce qu'on ne peut se lasser d'entendre, le récit du repas des dieux :
La tabl^où Ton servit le champêtre repas Fut d'ais non façonnés à Taide du compas : Encore assùre-t-on, si l'histoire en est crue, Qu'en un de ses supports le temps Tavait rompue. Baucis en égala les appuis chancelants Du débris d'un vieux vase, autre iojure des ans. Un tapis tout usé couvrit deux escabelles : Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles. Le linge orné de fleurs fui couvert, pour tous mets, D'un peu de lait, de fruits, et des dons de Gérés. Les divins voyageurs, altérés de leur course, Mêlaient au vin grossier le cristal d'une source. Plus le vase versait, moins il s'allait vidant.
Heureux qui exprime goutte à goutte le suc de cette délicieuse poésie. Quelle distance entre le fragment que nous venons de lire, où la périphrase a si peu de part, oti presque tout est nommé par son nom,
et les vers de Fabbé Delille^ par exemple ! Delille^ qui a versifié savamment et heureusement parfois, n'est cependant que la parodie de La Fontaine. La périphrase, tant cultivée dès lors, a tué la poésie ; elle en est Técueil et l'antipode ; elle substitue à Timage distincte que présente à T esprit le mot propre^ le brouillard confus des expressions abstraites. Dès que le mot propre n'est pas trop désagréable à l'oreille, ou trivial pour le sens, il doit être préféré.
L$ Paysan du Danube^ cet admirable modèle d'é-* loquence, devrait aussi être retranché du nombre des fables ; c'est un récit historique et non un apologue. Un discours destiné à la fois à émouvoir et à instruire ne pourrait sans doute être formé sur ce modèle ; mais celui-ci, dans son genre, est parfait, et l'orateur de profession peut l'étudier avec profit. La liaison^ la continuité^ l'entrainement, certes, n'y manquent pas; une idée suscite l'autre ; c'est comme la propagation du feu dans un incendie. Sans doute le rustique orateur se met à la merci de ses transitions ; elles le mènent où elles veulent; mais il importe peu dans ce sujet et dans cette situation. S'il s'agissait d'expliquer^ d'exposer, en un mot d'enseigner, ce serait autre chose. Étudiez ce discours, Messieurs, il en vaut la peine. Remarquez l'invocation par où il commence :
EomainSy et vous Sénat assis pour ra'écouter, Je supplie avant tout les dieux de m'assister : Yeuillenl les immor(elS) conducteurs de ma langue, Que j^ne dise rien qui doive être repris (\)i
ri) Uvrc XI, fable vit;
L'exorde du discours de Démosthène, pro Coronâ^ est aussi une prière.
Le premier recueil des Contes et Nouvelles de La Fontaine parut en 1665. C'est une tache dans la vie de l'auteur, un péché sur lequel il a mené deuil dans les jours de sa pénitence. Auparavant il avait cherché à excuser ces « joyeusetés folâtres, » comme on les appelait alors. Ajoutons que la liberté des mœurs les faisait paraitre moins choquantes qu'elles ne le sont aujourd'hui, où quelques idées de convenance ont heureusement prévalu. Béranger a prétendu donner ses licences comme une garantie de la pureté de ses mœurs; La Fontaine ne s'est avisé de rien de pareil .
Ses Contes sont des reproductions des fabliaux du moyen âge ; les sujets sont tirés de Boccaco, de Rabelais, d'autres encore :
De tous CCS vieux recueils de satires naïves, Des malices du sexe immorteUes archives,
a dit Boileau (1). Au point de vue de l'art, il faudrait les citer tous ; tous entrent certainement pour une bonne part dans la gloire littéraire de Tauteur. Mais leur nature empêche de s'y arrêter. Le Faucon est le seul peut-être des contes de La Fontaine qui puisse passer pour innocent. Il est plein de grâce et de vers charmants (2). La Matrone d'Éphése et Belphégor se trouvent souvent joints au recueil des fables ; ce sont
(OBoiLEAtJ. Satire X.
(2) M. Vinci Va inséré dans sa Chrestomathie française, tome 111.
toutefois de véritables contes, pleins de talent et d'attaques contre le sexe. L'idée de Belphégor est originale, et la conclusion piquante ; mais ce conte est immoral, puisqu'il est la satire la plus mordante du mariage :
Si par quelque raison, Votre ascendanl à l'hymen vous expose, N'épousez point d'Honesta, s'il se peut; N'a pas pourtant une HÔnesta qui veut.
Parmi les fables, on rencontre plus d'un conte, entre autres Tircis et Amarante, dédié à une jeune personne, Mademoiselle de Sillery (1).