‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 81 sur 93 · V. — Fables · texte numérisé non relu

V. — Fables

La Fontaine fit paraître lé premier recueil de ses fables en 1668. Jamais vocation ne fut plus réelle. L'auteur avait eu des précurseurs dans le conte, mais rien ne lui indiquait le genre de la fable ; Marie de France n'était pas connue ; Ésope et Phèdre, le dernier retrouvé au seizième siècle, étaient les principaux modèles; mais personne ne songeait à les imiter. La fable est un reste du vieux temps, disonsnous ; du temps de La Fontaine on en aurait pu dire autant; seulement ce temps était si vieux, et les esprits étaient tournés d'un côté si dififérent, que ce genre n'avait pas de place dans la poésie. Ceci a pu

(1) Livre VllI, fable XllI.

SSi- * JEAN DE LA FOITTAINB.

entrer pour une part dans le silence gardé par Boileau au sujet de la fable.

La Fontaine fut donc yéritablement créateur, et de la meilleure des manières, par l'analogie naturelle de son génie avec le genre auquel il s'arrêta. On l'a dit, La Fontaine était fablier; il portait des fables comme un prunier porte des prunes. Mais plus tard, après avoir produit une bonne partie de ses chefsd'œuvre, il essaya de raisonner l'impulsion qu'il avait subie, il disserta même à ce sujet et s'efforça de prouver l'utilité de l'apologue :

Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être;

Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.

Une morale nue apporte de Tennui :

Le conte fait passer le précepte avec lui.

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire;

Et conter pour conter me semble peu d'affaire (O*

Un peu plus tard il alla même plus loin :

L'apologue est un don qui vient des immortels;

Ou, si c'est un présent des hommes, Quiconque nous Ta fait, mérite des autels :

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Ériger en divinité Le sage par qui fut ce bel art inventé. C*est proprement un charme : il rend l'âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits (2).

Ce dernier mot explique le penchant qui poussa La Fontaine vers la fable; il cède surtout à son instinct le plus vif et le plus irrésistible, le plaisir

(OLivre VI, fable I.

(2) Dédicace du livre VU à Madame de Montespan.

JEAN D£ LA FOMTAmB. 535

de conter. Il aimait passionnément à faire et à entendre des récils merveilleux et chimériques; son imagination s'en repaissait avec l'avidité et la candeur du premier âge. Il s'est naïvement exprimé làdessus dans la fable où il raconte l'apologue de Démosthène aux Athéniens :

Nous sommes tous d'Athène en ce point; et moi-même, Au moment que Je fais cette moralité,

Si Peau-d*Ane m'était conté,

J'y prendrais un plaisir extrême.

Le monde est vieux, dit-on : je le crois; cependant n le faut amuser encor comme un enfant (4).

Du reste, le goût de l'auteur et son talent sont ici en parfait accord. Nous avons déjà parlé de cet incomparable don de narrer; il est tellenient caractéristique chez La Fontaine, qu'on est à chaque pas obligé d'y revenir. Il éclate, entre autres, dans Tune des parties les plus difficiles, dans les débuts. L'art y est achevé : ces débuts sont simples, naïfs, précis, calmes, dramatiques. Tantôt ils se font remarquer par la rapidité nette et vive de l'exposition, comme dans le Statuaire :

Un bloc de marbre était si beau, Qu'un statuaire en fit Templette.

Qu'en fera, dit-il, mon ciseau P Sera»t-il dieu» table, ou cuvette P

II sera dieu : même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.

Tremblez, humainâ; faites des vœux; Voilà le maître de la terre (2),

(I) Livre VllI, fable IV. (î) Livre IX, faWe VL

On entre de prime abord dans le cœur du sujet :

Un octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge! Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage :

Assurément il radotait (1).

— Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom, Capable d'enrichir en un jour TAchéron,

Faisait aux animaux la guerre (2).

— Va-t'en, cbétif insecte, excrément de la terre C'est en ces mots que le lion Parlait un jour au moucheron.

L'autre lui déclara la guerre (3).

Tantôt le poëte, au contraire, s'arrête et s'amuse aux détails infinis et charmants :

Du palais d'un jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S'empara : c'est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénales, un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée (4).

La grâce parfaite de cette introduction a été relevée par La Harpe. Et qui ne sait par cœur les débuts des Deux Pigeons {^) y du Rat qui s' est retiré du monde (6), du Singe et du Chat (¥) ! La riche variété de toutes ces formes est toujours parfaitement assortie à tous les sujets, en les prenant sous les aspects les plus op-

(0 Livre XI, fable VIII. (2) Livre \1I, fable L

(3) Livre il, fable IX. (4) Livre VU, fable XVJ.

(5) Livre IX, fable 11. (g) Livre Vil, fable III. (7) Livre IX, fable XVII. .

posés. Mais le génie de La Fontaine échappe à l'analyse; le sentiment seul est capable de goûter toutes ces beautés, ce mélange incomparable et indéfinissable du récit et du drame, des images et des raisonnements, du sentiment et de la plaisanterie, de la naïveté et de la profondeur. Quelle candeur, quelle .force d'illusion dans ce vers de la Laitière et le Pot au lait :

Il était, quand je Teus, de grosseur raisonnable (4) !

Ce trait de sympathie imaginative touche au sublime; il met devant nous tout le drame joué dans l'esprit d'un seul personnage.

Et que de mots pareils prêtés aux animaux ! Quel intérêt naïf pour chacun des êtres mis en scène ! Qui, avant La Fontaine, avait songé à humaniser l'animal à ce point; et non-seulement l'animal, mais jusqu'à la plante ! L'amour des animaux, comme l'amour de la nature, entra sans doute aussi, pour une bonne part, dans sa vocation de fabuliste. Il observait les animaux de près, non pas en naturaliste, rien n'eût été plus éloigné de son tour d'esprit, mais en moraliste, intéressé à leurs mœurs, attaché à deviner ces hiéroglyphes vivants, reflets obscurs mais énergiques des passions humaines. C'est l'homme surtout qu'il interprète en eux avec toute la sagacité de son génie. Et cependant, chez lui, l'animal, quoique associé à toute notre destinée, reste encore animal. Lorsque Grandville a exécuté ses charmantes illustrations des

(0 Livre vil, fable X.

fables de La Fontaine^ il a eu peu de frais d'invention à faire ; ce n'était, au fond, qu'un air de musique à transposer dans un autre ton. Et que d'allusions historiques ou mythologiques, nobles, touchantes, gracieuses, amène cette humanisation! Voyez la fable les Vaulours et les Pigeons :

Maint chef périt, maint béros expira ; £t sur son roc Promélhée espéra De voir bientôt une un ^sa peine (1).

Et dans celle des Deux Chèvres :

Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,

Philippe Quatre qui s'avance

Dans rîle de la Conférence (-2}.

Ailleurs encore :

Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,

Et voilà la guerre allumée. Amour, tu perdis Troie! et c*est de toi que vint

Cette querelle envenimée, Où du sang des dieux même on vit te Xanthe teint (3).

Que de grâce, que de traits d'une sensibilité aimable et vraie ! comme Tâme charmante de La Fontaine répand sa teinte sur tout ce qu'elle approche !

On m*élit roi, mon peuple m'aime (4)1

— Hé bien, défendez^vous au sage De 86 donner des soins pour le plaisir d'autrui (3)P

Des fables entières portent ce caractère; ainsi

(f ) Livre VH, fable VUI. (î) Livre XH, fable FV.

(3) Livre VU, fable XHl. (4) Livre, VH, fable X.

(5) Livre XI, fable VUL

JEAN DB LA fontaihe. 539

PhiUmilê et Progné{l)y Tirets et Amarante {i)y le$ deux Pigeons (3). Ici le sujet le comporte, et personne ne s'étonne d'y trouver ce charme pénétrant; mais chez La Fontaine la fleur naît jusque sur Tépine. Dans les Animaux malades de la pestCy on a relevé ce trait délicieux :

Les tourlerelles se fuyaient;

Plus d'amour, partant plus de joie (4};

et dans r Ecolier j le Pédant et le Maître du jardin y cet autre trait :

Un jour dans son jardin il vit notre écolier, Quif grimpant sans égard sur un arbre fruitier, Gâtait jusqu'aux boutons, douce et frêle espérance^ Avant-coureurs des biens que promet l'abondance (5).

Tout, cependant, n'est pas si gracieux et si na#turel. Çà et là on rencontre quelques inégalités; les digressions sont parfois trop longues, les écarts peutêtre un peu fréquents; le style n*est pas toujours exempt d'incorrections; quelques traits de naïveté arrivent jusqu'à la trivialité; ainsi, dans le Meunier, son Fils et VAne{&). Vous pouvez, Messieurs, voira ce sujet les observations de Voltaire dans le Siècle de Louis Xir{l).

Nous l'avons remarqué, La Fontaine a rarement inventé les sujets de ses fables ; il faut ajouter qu'il n'a pas toujours bien choisi parmi les inventions

(0 Livre HI, fable XV. (2) Livre VIH, fable XlIL

(3) Livre IX, fable IL (4) Livre Vlï, fable L

(5) Livre IX, fable V. (6) Livre III, fablej. •

(7) Catalogue de la plupart des écrivains français qtU ont paru dans le siècle de Louis XIF. Article La Fontaine.

d'aulrui, surtout si Ton regarde à la vraisemblance. Pris en eux-mêmes, quelques-uns de ces sujets sont bien peu de chose; témoin le' Loup et le Chieii maigre (i)y dont tout l'intérêt se réduit à l'art de narrer; témoin encore le Chat-Hiuint {^). Dans cette dernière fable, l'auteur, entraîné par cette passion pour les animaux qui Ta rendu fabuliste, a seulement cherché à raconter une des singularités de cet instinct devant lequel souvent notre raison reste confondue. Quelques fables sont mal conçues; à un petit nombre même on pourrait appliquer le bonus dormilat Homerus. Celle du Singe (3) est très mauvaise, incompréhensible, sans conclusion. Était-ce la satire de quelque personnage alors connu? Cela ne la rendrait pas meilleure; mais cela pourrait en quelque mesure expliquer sa présence dans le recueil.

Mais combien ces taches sont rares et légères à côté du reste! Et parmi tant d'œuvres charmantes, combien de chefs-d'œuvre ! Le Chêne et le Roseau (4), le Vieillard et les trois jeunes Hommes (5), V Homme et la Couleuvre (6), la Mort et le Mourant (7), le Chai^ la Belette et le Lapin (8), la Laitière et le Pot au lait (9), les Animaux malades de la peste (iO), les deux Pigeons {i 1), les deux Amis (12), et que sais-je encore? On est embarrassé de les tous nommer.

Lessing, qui envisage la fable plutôt conune un

(O Livre IX, fable X. (2) Livre XI, fable IX.

(3) Livre XII, fable XIX. (4) Livre 1, fable XXll.

(5) Livre XI, fable VIU. (6) Livre X, fable II.

(f ) Livre VIH, fable I. (8) Livre VH, fable XVI.

'9) Uvre VU, fable X. (lO) Livre VU, fable I.

(11) Livre IX, fable U. (12} Uvre VIU, fable XI.

artifice de rhétorique que comme un genre déterminé, qui la veut en prose et dénuée d'ornements, blâme La Fontaine- d'avoir, dit-il, dénaturé cette forme. L'idée mère de la fable étant, selon lui, de faire servir tous les objets de la nature à Tinstruction de rhomme, Ésope et Phèdre, qui se sont bornés à ce but, sont, au gré du critique allemand, les modèles du genre. Leur fable est une sorte d'énigme ou d'image dont ils vous donnent le mot ou le sens. Mais La Fontaine procède autrement; avec lui la fable devient une petite épopée; lui-même l'appelle :

Une ample comédie, à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers (i).

II attache autant d'intérêt à l'image même qu'à l'instruction qu'il en tire. Il en fait même un principe :

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire (2).

Et pourquoi le second nuirait-il au premier? Empêcherait-il la moralité de se graver dans l'esprit? Ce qui est évident, du reste, c'est que si la manière de La Fontaine n'est pas tout à fait la manière normale du genre, son immense talent a pleinement réussi quant à l'œuvre exquise dont il a enrichi la littérature. L'abus serait d'étendre à tous les fabulistes l'obligation de reproduire La Fontaine, Marmontel y est arrivé. Selon lui la fable n'a qu'une manière et c'est celle de La Fontaine. II fait ainsi du caractère individuel d'un poëté le caractère d'un genre tout entier ; il oublie que cette admirable poésie forme un .

(1) Livre V, fable I. (2) Livre VI, fable I.

tout dont on ne peut rien détacher. Il pousse ainsi d'autres poêles dans une voie erronée en le» portant à imiter ce qui restera toujours inaccessible à leurs efforts. Ce n'est pas expressément le fabuliste qu'il faut chercher en La Fontaine, c'est le poète.

Et ce poëte est peut-être de tous les poètes français le plus inimitable, le plus parfaitement français au travers de sa couleur antique, celui que les littératures étrangères pourraient le plus envier à la littérature française ; mais en même temps cehii dont les étrangers sont le moins capables d'apprécier les originales, délicates et fortes beautés.

Page 1