‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 87 sur 93 · VI. — Résumé sur Boileau. Œuvres en prose · texte numérisé non relu

VI. — Résumé sur Boileau. Œuvres en prose

Boileau subit de son vivant la vérification de ses titres de noblesse ; il a subi après sa mort la vérification de ses titres à la gloire. Boileau était-il vraiment poëte ? telle est la question posée à plusieurs reprises. Écoutez, Messieurs, ce que répond M. Daunou dans son Discours préliminaire placé en tête des œuvres de Boileau :

« La raison domine si hautement dans les écrits <f de Boileau qu*il a été accusé de manquer d'imagi- « nation ; reproche dont le principal fondement conte siste peut-être dans le contraste même qu'on se « plaît à établir entre ces deux qualités. A parler « strictement, l'imagination n'est que la faculté de « réveiller en nous-mêmes les impressions causées « par les objets sensibles. Cette faculté qui, en eflfet, « n'existe point au même degré chez tous les hommes, a laisse fort diversement dans ce qu'ils disent et dans « ce qu'ils écrivent l'empreinte de sa turbulence, ou

BOILBAU DESPREAUX.

ic de sa foroe, ou de sa faiblesse. Chez un poëte, une « heureuse imagination se reconnatt à deux signes : « au coloris de son style et à la richesse de ses fie- « tiona. Or il est presque superflu de parler -ici du a premier de ces caractères ; car Despréaux excelle a d^ns l'art des descriptions poétiques ; on lui con- « teste fort peu le talent de revêtir sa pensée de vives c images, et d'allier avec harmonie aux expressions <c vraies et simples les couleurs, Téclat et les mou- « vements mêmes du style figuré. C'est le pouvoir « de créer, et par eonséquent le génie poétique qu'on a lui refuse. Il est sûr que cent descriptions ne con- « stituent pas un véritable poème ; elles peuvent le « surcharger plus que Tembellir. Nul rfest poëte, s*il «I ne sait foire d*un mode, une substance ; d'un genre, « un individu; d'une généralité, une personne; de « souvenirs dispersés, un système positif; et d'éléff ments épars dans nos pensées, un monde visible à « nos yeux. Poésie et fiction, c'est une même chose; « c'est même originairetaent un même mot. Cepen- « dant, il faudra bien avouer que la fiction, si essen- « tielle à tous les genres et à tous les essais poéti- « ques, ne saurait avoir dans tous les sujets et dans €f tous les genres la même activité, la même étendue, « le même caractère. Si l'auteur d'une satire, d'une « épttre, d'un poëme didactique, a vu tout ce que «f son sujet renferme et tout ce qui s'y rattache, s'il « a bien choisi et bien distribué les détails et les acff cessoires, s^it nous a souvent surpris par la nou- «f veauté des rapprochements, par Toriginalité des

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«c saillies, lui reproeheFons-nous le scia qu'il aura dû KE prendre de contenir la fletion dans les bornes du s genre et de la matière ? Mais des créations plus va-* « riées, plus libres , plus véritables, distinguent, çt panai les œuvres de Boileau, les quatre premiers a chants du LiUrinj et nous ignorons tout à fait ce ff qu'ici Ton eût inventé de plus ou de mieux avec « une imagination plus riche que la sienne. Nous n'a- « vous point à examiner si un poëme plus étendu et « dHin^ ordre supérieur n^eût pas excédé les forces

n de son génie Mais enfin, il ne reste pas, dans

ce ses bons ouvrages, au-dessous des sujets qu'il « traite ; son imagination demeure active en obéis* tf sant aux lois d-un goût sévère ; et ce serait une a étrange manière de la déclarer stérile, que de mon* « trer qu'il ta tempère et n^en abusa jamais (i)« »

Remarquons, Messieurs, la justice et la sagesse de eette appréciation. C'est la richesse du coloris plus que la richesse des fictions que M. Daunou revendique en feveur de Boileau. En effet, nous voyons Boileau posséder toute l'invention nécessaire aux sujets qu'il a traités ; mais nous apercevons aussi ce qui, en fait de Ibrce créatrice^ aurait pu lui manquer dans des sujets différents. Un podte, d^ailleurs, peut avoir la richesse du coloris, la richesse même des fictions^ sans posséder le pouvoir de transporter Tâme du Içicteur dans l'être de ses personnages, de le faire vivre de leur vie. Ce don suprême de l'individuaUsatipUj^ flamme et couronne de la poésie,^ est autre

(1) Œuvres de Boileau* -«• Discours prélinùnairet Pageë XLYl et fluivantel.

chose encore que cette physionomie personnelle, si bien accentuée chez quelques auteurs et dont nous avons regretté le trait moins vif dans les épîtres de Boileau. Plusieurs causes peut-être concoururent à cette double lacune. La vie de Boileau fut simple, droite, peu accidentée, exempte, à ce qu'il paraît, de ces passions qui envahissent Thomme tout entier, et par là même incomplète. Il aima la gloire, sans doute; il fut bon et Mêle ami; mais toute la vie n'est pas là. Ajoutons que Thorizon intellectuel de Boileau se trouvait borné par une préoccupation trop exclusive : la littérature et la morale l'ont seules occupé. Il n'aimait, Perrault le lui a reproché, ni les . arts, ni la philosophie, ni les mathématiques, ni bien d'autres choses (1) ; il n'avait pas ces ouvertures sur tout, ces inteUigences variées qui ont distingué des talents fort inférieurs au sien. Il justifiait aussi ce mot de M. de Cavoie : « C'est n'avoir pas assez d'es- « prit que de n'en avoir que d'une seule sorte. » L'âme de Boileau ne fut' pas suffisamment ébranlée par ces vibrations multiples et répétées que la vie imprime aux organisations plus riches. L'individualité propre et la foi'ce d'individualisation sont la mystérieuse harmonie d'une foule de cordes dissemblables qui retentissent toutes à la fois dans certaines

(i) « Vous (fui connaissez si peu Tarchiteclure, la sculpture et la peinture; qui M n'avez presque point de commerce avec la philosophie et les mathématiques, « ni avec mille autres choses semblables qui font le plaisir des honnêtes gens, « comment pouvez-vous m'accuser d'insensibilité sur ce qui touche ordinaire- M ment les hommes? » {Lettre de Perrault à DespréauXy en répante au Discours sur VOde.)

natures; la vie de Boileau, noble et pure, resta pauvre comparativement.

On a accusé Boileau d'avoir manqué de sensibilité. Nous avons entendu Marmontel dire de lui :

Jamais un vers n'est parti de son cœur.

Fontenelle, qui lui adresse le même reproche, avait certainement moins de cœur que lui, et d'Alembert, qui Ta répété, n'en avait guère davantage. Nous l'avons déjà remarqué, Messieurs, plusieurs morceaux de Boileau attestent chez lui la faculté de sentir. Toutefois, convenons qu'il aurait été désirable que Boileau, en qualité de poète, eût un peu plus de cette sorte d'irritabilité délicate qui subit et qui reproduit tant de variétés d'impressions. La sensibilité n'est pas une vertu; en poésie, elle est un talent qui assure à l'auteur la fraternité passagère du lecteur. Mais n^oublions pas que ce qui manque sous ce rapport à Boileau est racheté par le sens moral. Une honnête affection pour tout ce qui est bien, une vertueuse indignation contre tout ce qui est mal, n'est pas le partage d'une âme froide. Si Boileau a moins que quelques autres des vers qui partent du cœur, il en a beaucoup qui partent de la conscience ; aucun poète, à ce point de vue, n'est d'une lecture plus salubre et plus fortifiante.

Mais si Boileau fut réellement poète, si les hommes de génie qui l'ont jugé lui ont accordé un titre contesté seulement par les poètes médiocres, si les anciens l'eussent reconnu pour tel, si la postérité lui a

généralement conféré cet honneur, il faut néanmoins reconnaître que quelques cordes manquèrent à sa lyre, à commencer par le lyrisme proprement dit. Non que je le blâme de n'avoir pas composé plus de poëmes lyriques; il eût dû, au contraire, n'en pas entreprendre du tout. Mais, en soi, Télément lyrique est à la base de la poésie ; chaque genre se ressent de sa présence ou de son absence ; il est, en un sens, la faculté poétique en essence et réduite au plus petit nombre des éléments qui se rattachent à la pensée, et dont Tabsence totale rendrait la poésie impossible. Le lyrisme pur, c'est l'harmonie musicale avec le moins de mélodie possible. Un poëte complet aura toujours, plus ou moins, des inspirations, des élans lyriques ; sans déployer l'élément propre du genre, il en possédera la capacité. Malheureusement, et pour la consolation de ses ennemis, Boileau a voulu faire des odes. L'ode sur la prise de Namur est justement caractérisée par Voltaire dans le Temple du Goût^ où, après avoir loué Boileau dignement, il ajoute :

îl revoit ses enfants avec un œil sévère ;

De la Irîste Équivoque II rougit d'être père,

£t rit (les traits manques du pinceau faible et dur

Dont il défigura le vainqueur de Namur.

Lui-même il les efiface, et semble encor nous dire :

« Ou sachez vous connaître, ou gardez-vous d*écrire. »

Cette ode, cependant, renferme quelques beaux traits; mais, dans son ensemble, Tépithète de mauvaise n'est pas trop forte pour la désigner, surtout bi Ton se souvient que l'auteur y prétendait donner

BOILEAU DfiSPREAUX. 6&'3

à ses contemporains une idée de Pindare. Non, la corde lyrique ne frémit pas dans le sein de Boileau ; la place reste vide quand T occasion eût prêté à des émotions de cette nature.

Boileau a beaucoup imité les anciens, et ne s'en est pas caché. Il Ta fait souvent avec bonheur, en appropriant leurs tours, leurs images aux mœurs modernes et au goût français. Quand Horace dit : Posi equiiem sedet atra (?ura(l), Boileau le rend par ce vers célèbre :

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui (2).

Si le poëte latin, représentant la démarche affectée d'un valet de cuisine, le peint ainsi :

Ut Allica virgo

€iim 6acrls Gereris, procedit fuscus Hydaspes (3),

voici comment Boileau reproduit ce trait :

Un valet le portait, marchant à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés (4).

Ce sont des exemples entre mille. Mais ce principe d'imitation est réellement poussé à Textrême. Boileau n'ose ni rire, ni pleurer, ni s'élever, ni des^ cendre, sans le congé des anciens. Cela est respectable ; mais cela fait un peu l'effet de ces honnêtes moralistes qui n'osent pas sans une douzaine de citations nous assurer de leui* chef que la vertu est faite pour rendre l'homme heureux. L'élan, l'abandon, l'individualité enfin, souffrent de cette méthode. Elle

Cl) Odes, Uv. III, ode I. (2) Épttre V.

<3) Satiree, Uv. II, satire VUl. (4) Satire m.

6'l>4< BOILEAD DESPRÉAUX.

produit chez Boileau l'efifet contraire à celui que nous avons signalé chez La Fontaine, en qui les imitations^ loin d'entamer la personnalité, y ajoutent une ampleur, une saveur nouvelles. Généralement parlant, la manière dont Boileau imite les anciens, n'est peutêtre pas assez pénétrée de leur véritable esprit. On trouve ses vues à cet égard exposées dans quelquesunes de ses oeuvres en prose; c'est un dernier rapport sous lequel il nous reste à l'envisager.

En effet, on a de Boileau quelques ouvrages en prose, qui ne lui auraient pas fait, à eux seuls, une grande réputation. Ni le fond ni la forme ne les recommandent vivement à l'attention. La plaisanterie du Dialogue sur les héros de roman est assez divertissante, et cet ouvrage, qui est de la jeunesse de son auteur, marque dans sa carrière comme le premier éveil de son génie satirique, et comme son premier acte d'hostilité contre le mauvais goût du temps. Boileau, ainsi que Madame de Sévigné et que beaucoup d'autres gens d'esprit de son époque, avait aimé YAslrée et la Clélie; sa gloire fut de s'en désabuser avant tout le monde, et d'oser, sur ce sujet comme sur tant d'autres, avoir raison contre tout le monde. Le roman, nous l'avons déjà vu, était la maladie du temps ; cet ennemi du bon sens ne l'était pas moins de la poésie; la poésie, au dix-septième siècle, ne s'éleva que sur les ruines du roman, qui avait longtemps usurpé son nom et ses honneurs. Renverser celte idole fut l'œuvre des bons esprits de l'époque,

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et particulièrement des poètes. Boileau prit une part énergique à ce combat, qui, peut-être, est plus ou moins de tous les temps. Son Dialogue se distingue aisément dans cette mêlée, et s'il n'est plus aussi piquant qu'à son apparition, il est encore très agréable. Je ne mentionne pas comme œuvre littéraire, mais comme ingénieux et utile badinage, V Arrêt burlesque^ qui prévint, dit-on, un arrêt sérieusement absurde que le parlement se disposait à lancer une seconde fois (cinquante ans après la première) contre les ennemis du péripatétisme. Cette manifestation, qui range Despréaux parmi les défenseurs de la liberté de penser, ne laisse pas de faire contraste avec la prévention obstinée qui caractérise, il faut bien le dire, toute sa polémique en faveur des anciens, suscitée par^quelques mauvais vers de Charles Perrault. On a quelque peine à croire que Boileau eût été plus dur envers cet homme d'esprit, quand les auteurs qu'attaquait ce dernier eussent été des dieux, et ses censures des blasphèmes. Boileau, qui ne se piquait pas d'avoir pour lui les formes, négligea même d'avoir raison sur le fond. Si les anciens furent mal attaqués, ils furent mal défendus. L'un et l'autre adversaire faillirent à leur cause. Ce qu'il y avait de vrai et de précieux dans la thèse de chacun d'eux disparut dans l'exagération téméraire du premier et pédantesque du second. Il ne reste de toute cette controverse que ridée d'une insurrection étourdie et d'une répression hautaine et brutale. Ni le premier, avec les préjugés du bon sens, ni le second, avec ceux de la Ira^

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dition, n'avancèrent, en quoi qne ce soit, la caitse de la vérité. Les Parallèles de Perrault, indépendam* ment de bien des bévues et de bien des absurdités esthétiques, n'arrivent pas au fond des questions; mais le vrai nœud de la dispute échappe également à Boiieau. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il connaît mieux et que même il comprend mieux l'antiquité que son antagoniste. Mais Perrault, dans toute cette affaire, a l'avantage des formes. Il écrit en Jhonnête homme, dans le sens que le dix-septième siècle atta*^ chai ta cette expression. On ne saurait, avec la meilleure volonté du monde, en dire autant de Boiieau. Il est dur, altier et lourd. L'esprit de Boiieau est celui d'un homme de cabinet; Perrault a celui d'un homme du monde. Il vaut sans dotite mieux, cent fois mieux, dans des matières semblables, avoir tort comme Perrault que raison comme son adversaire. Au reste, Perrault n'a pas toujours tort; il n'a pas tort du moins lorsqu'il rappelle Boiieau à l'observation des règles de la bienséance et de la simple humanité dans sa réponse, fort bien écrite, au discours de Boiieau sur l'ode :

a Pour M. Cotin, je ne l'ai opposé à personne; je rf me suis plaint seulement qu'on l'eût traité de rîdî* a cule , et que même on en eût fait un modèle de a ridicules. J'ai ajouté que j'avais été fort pressé à un et de ses sermons, et cela est vrai. D'autres assurent «que la même chose leur est arrivée aux sermons de a M. l'abbé de Cassagne : mais qu'importe? le nom a de Cotin rime à feslin^ et celui de Cassagne rem-

POILEAU DBSPRBAUX. 647

« plit bien le vers ; point de miséricorde. On est a bien malheureux, lorsque pour faire un bon vers, « on n'hésite pas à ternir la réputation de deux <c hommes de mérite (1 ). »

Plus loin il ajoute :

a Vous dites que cela vient d'une bizarrerie d'es- « prit qui m'est commune avec toute ma famille. Cet « endroit, Monsieur, est trop fort, et excède toutes a les libertés et toutes les licences que les gens de cf lettres prennent dans leurs disputes... Quand on K parle de famille dans un écrit public, il faut y ap- « porter plus de précaution que vous n'avez fait, « parce que ces sortes de choses s'expliquent touce jours au plus criminel; c'est par cette raison que a j'ai cru devoir répondre à tout ce qu'on pourrait a entendre parcet article (2). »

Ces graves réprimandes étaient justes et nécessaires. Le talent est trop disposé à se croire au-dessus des lois, et le public a la simplicité de lui passer ce qu'il ne passerait à personne. Mais nul, en ce monde, n'a assez d'esprit pour se dispenser d'être juste, et le talent, à vrai dire, dispense moins qu'il n'oblige. Je parle de justice; je pourrais parler de bon goût. II n'y en a pas, ce me semble, à dégainer contre un insecte et à s'armer d'une massue pour écraser un moucheron. Ceci est, il faut bien le dire, un côté fâcheux du caractère de Boileau. Je ne trouve pas,

(i) Lettre de Perrault à Despréaux, en réponse au Discours sur l'Ode. Œuvres de Boileau, Édit, Àmar. Tome )I, page 306.) (2) Ibid,

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d'ailleurs, que les avertissements de Perrault aient beaucoup profité à celui qui les recevait. On ménagea une réconciliation entre les deux adversaires, et Boileau voulut la sceller par une lettre à Perrault, lettre qu'il publia, et qui fait partie de ses œuvres. Si Perrault n'eût pas été pacifique, elle était toute projire à rallumer la guerre. Vous pourrez en juger par ce que dit à Boileau, après l'avoir lue, un de ses amis, le premier président de Lamoignon : « Je ne « doute pas que nous ne soyons toujours bons amis ; (c mais si jamais nous venions à nous raccommoder tf après une brouillerie, point de réparations, je vous « prie. »

On passe plus aisément un peu de rudesse à celui qui est rude pour tout le monde indistinctement. Mais Boileau, dans ses rapports avec le monarque, n' affectait pas l'austérité. Il savait flatter, et il s'en vantait. Il se vantait même de ne louer qu'avec mesure toute action louable d'un autre que le roi. Il voulait qu'on admirât l'habile dégradation des teintes dans ces vers de TÉpître VI, où il lui avait été impossible, en louant son maître, de ne pas faire une part d'éloges au frère de ce prince :

Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre, Et dans Valencienne est entré comme un foudre; Que Cambrai, des Français l'épouvantable écueil, A vu tomber enfin ses murs et son orgueil; Que^devantSaint-Omer, Nassau, par sa défaite, De Philippe vainqueur rend la gloire complète (1).

(1) Épttre \l. — Voyez D'ALEMBERTr Éloges des /^cadémtcienf, 'tome I, page 54.

MiLKÀir MsruArx. 619

Daos soD ode sur la prise de Namur, il avait accordé au doc de Lsxemboui^ la louange assarémenl très modeste d'avoir, dans l'intérêt d'une combinaison stratégique, reculé devant l'ennemi :

Loin de fermer le passage A Tos nombreux baUillons, Luxembourg a du rirage Reculé ses pavillons.

Mais enfin, le nom de Luxemboui^ était prononcé; c'était de trop; il le fit disparaître, et s'en vanta. Je n'ai pas besoin de rappeler avec quel soin laborieux Boileau, qui se flattait d'avoir parlé de son roi comme l'histoire en parlerait, dissimule et ennoblit Tinaction de Louis XIY au passage du Rhin :

Ils marchent droit au fleuve, où Louis en personne. Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne,

mais ne passe point. D'autres passent avant lui ;

Et luiy les animant du feu de son courage,

Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage (4).

Après tout cela, si le vers de Voltaire ; Zoîle de Quinault et flatteur de Louis Ct),

vous paraît encore trop dur, il ne pourra pas vous paraître absolument injuste, et vous chercherez seulement, Messieurs, de ces deux torts lequel fut le plus grave. Je me sens, s'il faut l'avouer, moins dis- . posé à l'indulgence pour le flatteur de Louis que pour le Zoïle de Quinault. Au fait, dans ses rapports avec ses semblables, Boileau avait plus de probité que de

(I) Épllre IV. (2) VoiTAiRE. Épitre à Boileau,

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délicatesse ; il était bon en gros , même en grand, mais il n'avait pas la main légère.

Des écrits en prose de Boilean, le plus considérable est sa traduction du Traité du Sublime de Longin, traduction accompagnée de réflexions qui ne sont autre chose que la discussion des doctrines et des assertions de Perrault. Parmi les morceaux de traduction en vers que Boileau a mêlés à sa prose, il en est de fort beaux, entre autres Fode de Sapho(l). Nous avons encore de lui une Dissertation sur Jo^ conde, destinée à prouver la supériorité du conte de La Fontaine qui porte ce titre sur une autre imitation du même original, par un poëte que la dissertation de Boileau pouvait seule soustraire à l'oubli le mieux mérité. Aucun de ces écrits n'a pu valoir à Boileau une place éminente parmi les prosateurs. On peut se dire, en les lisant, que l'homme qui les composa n'était pas un homme vulgaire ; mais cette prose solide et sensée manque de grâce, de coloris, d'harmonie ; elle eût été tout à fait insuffisante à conserver le nom de son auteur. Il arrive assez souvent que qui peut le plus ne peut pas le moins, si pourtant la prose est aux vers ce que le moins est au plus. Qui sait si une excellente prose offre en effet moins de difficultés que de beaux vers ? Qui sait si , chez 'certains esprits, et Boileau sans doute était de ce nombre, le travail de la versification, s'il est à l'ordinaire intense e.t prolongé, n^augmente pas la difficulté de la prose, en appliquant l'esprit exclusive-

(0 Traité du Sublime, chapitre VHI.

BOILtAtl mSSPRÉAUl. 651

ment atix formes de diction que la prose n'admet pas ? Boileau ne serait pas le seul poôte qui se serait trouvé, dans la prose, inférieur à soi*même. D'autres organisations ont pu être plus souples et plus variées, Racine, par exemple, est un fort bon prosateur.

L'influence de Boileau fut grande. Il fut, de son vivant même, une autorité assez généralement reconnue, souvent alléguée, et il lui fut permis de se citer lui-même. Je ne parle pas de la justice rigoureuse qu'il exerça sur des auteurs contemporains que leur médiocrité condamnait à l'oubli : ils lui ont la triste obligation de vivre ; ils n'avaient nul besoin de lui pour mourir, et il eût pu dire d'eux ce que le berger dit de ses moutons dans la farce de Patelin : « Je « les tue afin qu'ils ne meurent pas. » Ce n'est pas là ce qui nous donne la mesure de sa puissance; et puisque nous parlons de tuer, ce ne sont pas quelques écrivains, ce sont des genres, c'est toute une littérature qui a succombé sous ses coups. Expliquons-nous pourtant. Les intentions littéraires indépendantes qu'on pouvait démêler alors n'existaient qu'à l'état de vagues velléités, qui n'avaient qu'une très faible conscience d'elles-mêmes. Il est peut-être difficile de les évaluer trop bas. D'un autre côté, nul des écrivains qui les représentaient n'avait en soi dé quoi les accréditer. Aucun n'avait proprement une idée à soi ; aucun surtout n'avait ce génie à qui seul il est donné de créer un art nouveau. Qu'est-ce donc qui a péri sous les coups de Boileau? Une littérature

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qui n'existait pas. Ce ne fut pas le présent, mais l'avenir, qu'il dépouilla, en consacrant avec autorité, quoique implicitement, cet abandon du moyen âge et cette adoration des modèles classiques, qui forment sans doute, en littérature, le caractère du dix-septième siècle. On ne peut dire trop de bien des anciens; mais il faut, pour leur ressembler, se garder de les copier, car il n'y a point de bonne copie. L'exemple qu'ils nous ont donné et que nous suivons le moins, c'est de chercher nos objets dans la nature et nos inspirations dans notre âme; toute imitation plus exacte, plus formelle, nous éloigne d'eux au lieu de nous en rapprocher. Les adorer comme l'Église romaine adore les saints, c'est mettre, plus qu'inutilement, quelqu'un entre nous et la divinité. Or voilà ce que le classicisme a fait des classiques ; la conséquence est facile à tirer. Je ne sais jusqu'à quel point Charles Perrault se rendait compte de tout cela; mais quand il écrivait :

La docte antiquHé fut toujours vénérable; Je ne la trouve pas cependant adorable,

il ne se trompait qu'en prenant pour des vers ces deux lignes de vile prose. Pour le fond, il avait raison ; l'idolâtrie dont il se plaint valait exactement ce que vaut toute idolâtrie. Le classicisme, ainsi entendu, n'est pas fondé en raison; c'est une doctrine sans racines; car il vaut mieux, en toute chose, s'en rapporter uniquement à soi que s'en rapporter uniquement à autrui. Un autre système était-il possible alors? C'est une autre question, Ce qu'il y a de sûr,

c'est qu'à l'époque dont nous retraçons Thistoire, une littérature plus spontanée, plus franchement nationale, se conçoit à peine. Où en étaient à cette époque les éléments, les conditions? Ce que la littérature cherchait avant tout, c'était Tordre et la règle : les eût-elle trouvés dans la liberté? Le seul homme de génie que la poésie eût produit. Corneille, avait été un modèle dangereux. Le besoin d'autorité, joint à ce besoin de pureté dans les formes, qui se faisait vivement sentir, fit remonter plus haut. Boileau contribua beaucoup à décider cette tendance, et il y mit un courage d'esprit qu'on n'admire peutêtre pas assez. Malherbe avait été le Richelieu, Boileau fut le Louis XIV de cette grande œuvre. Mais de même et plus encore que Richelieu et que Louis XIV, il fut encore plus l'expression que l'auteur des tendances naissantes de son époque.

Le rôle de celui qu'on a surnommé le législateur du Parnasse n'est pas là tout entier (1). Il a fait quelque chose de plus que d'accréditer par son exemple et par ses conseils Timitation des anciens. Il a consacré dans des vers impérissables les droits de la raison dans celle des branches de Fart d'écrire que le vulgaire des écrivains et la multitude en général prétendent soustraire au joug de la raison, comme si le génie était autre chose qu'une raifeon sublime, comme si le beau était autre chose que « la splendeur du vrai. » Les vers où il a déposé ces oracles ne peuvent

(t) Voir le morceau sur Boileau daus YEsêoi sur la satire* de M.-J. Chénier. {Boésiet diverses» Édition de 18U. Pages 77-78.)

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ni périr, ni vieillir. Il m est des principes coi^olidés par Despréaux comme de ces droits antérieurs à toutes les chartes et que toutes les chartes supposent, et qui, trop souvent, attaqués, ébranlés par les passions, sont de temps en temps raffermis dans les consciences par une parole éloquente. En tout temps les gens de bien et les gens de goût répéteront involontairement les maximes de Boileau et feront de ses vers leurs proverbes favoris.

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