‹ Poètes et artistes de l'ItalieChapitre 1 sur 15 · C. DE SAYN WITGENSTEIN Née Ivanowska · texte numérisé non relu

C. DE SAYN WITGENSTEIN Née Ivanowska

Ces pages sur les poètes et les artistes du pays de ses préférences sont dédiées par l'auteur, en souvenir des éloquentes causeries auxquelles elle daigna lui permettre de prendre part pendant son séjour dans la ville éternelle.

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Je prenais part, an jour, à une conversation sur la nature des hommes de génie et sur les conditions qu'il faut remplir pour mériter ce titre. Tous les noms des hommes illustres furent mis tour à tour en avant, sans qu'on pût s'entendre sur la faculté fondamentale qui constitue le génie, car tous étaient illustres par quelque qualité ou quelque vertu particulière, et il se trouvait ainsi qu'il n'y avait pas moins de diversité parmi cette élite du genre humain que parmi le commun des mortels. L'un avait brillé par une sensibilité exquise ; fallait-il en conclure que le génie n'est que la sensibilité portée jusqu'à sa dernière vivacité ? L'autre s'était fait remarquer par une volonté inébranlable admirablement armée de prudence; fallait-il assimiler le génie au caractère et déclarer que les mêmes facultés qui font les âmes bien trempées font aussi les esprits supérieurs ? Cependant^ n'était-U pas singulier qu'on pût qualifier

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d'un même nom des dons si divers, et que Ton fût également homme de génie par l'excès de la tendresse ou par la fermeté du cœur, par une prodigue générosité ou par une prudence ménagère des biens de l'esprit? Alors un des interlocuteurs trancha le débat par une de ces paroles poétiques et emblématiques qui étaient familières aux discours des anciens, et que la sécheresse de notre moderne langage repousse comme des ornements trop pompeux. « Je crois, dit-il, que les apparentes contradictions qui nous embarrassent importent peu, et qu'il faut appeler hommes de génie ceux-là seulement que nous reconnaissons pour appartenir à la race des dieux. — Et à quel signe reconnait-on qu'un homme appartient à la race des dieux ? fut-il demandé. — A l'aisance et à l'indifférence avec laquelle il porte ses dons. ))

Si cette définition est bonne, et pour mon compte je n'en connais pas de meilleure, je ne crois pas qu'il y ait parmi nos contemporains illustres un homme qui mérite plus légitimement le titre d'homme de génie que l'auteur du Barbier de Sévtlk et de Guillaume TelL Les modernes enthousiastes et les dilet^ tanti reconnaissants ont depuis longtemps couronné son nom de l'épithète de « divin », sans se rendre bien compte peut-être de l'excellence et de la justesse de l'expression qu'ils employaient. Rossini est en effet divin, car il est de la race des dieux, de la meilleure, de la plus antique et de la plus pure. Avec lui vous n'avez pas affaire à un de ces demi-

dieux qui ont accès par faveur dans TOlympe pour quelque don partiel ou quelque ingénieuse invention, encore moins à un de ces dieux nés simples hu* mains, mais regardés avec faveur par les immortels et parvenus à Tapothéose par la force de leurs mé* rites et la ferveur sacrée de leurs désirs. Il n*a rien de ces caractères des divinités subalternes ou parvenues ; pour être dieu, il s'est donné, comme le gentilhomme de Figaro, la peine de naître : ses mérites et ses efforts n'y sont pour rien. Ceux-là en effet sont les dieux véritables qui le sont par leur naissance et par la faveur de la nature. Pour mieux expliquer ma pensée, j^userai encore des ressources que me fournit l'allégorie.

Il importe vraiment de ne pas laisser oublier ce qu'est un homme de génie et de rappeler les signes certains auxquels on le reconnaît, surtout à une époque où le monde des arts présente quelque ressemblance avec le spectacle, que présenta l'Olympe à l'époque de la décadence du polythéisme. Jamais il n'y eut tant de dieux qu'à l'époque où il commençait à ne plus y en avoir. La vaste famille des immortels, si longtemps féconde, avait cessé d'engendrer, et l'Olympe se recrutait; comme sur la terre les familles consulaires et patriciennes, par le système de l'adoption. Les dieux étrangers entraient et prenaient place dans les rangs de cet Olympe vieillissant, qu'ils étonnaient toujours et scandalisaient quelquefois. Etaient-ce bien des dieux? Oui, sans doute, et cependant pourquoi portaient-ils leur

divinité avec un effort si visible, tant de lourdeur, de gaucherie ou d'orgueil? On remarquait surtout leur manque de souplesse et leur persistance dans une attitude unique à laquelle ils semblaient comme contraints. Le dieu syriaque ou persan, aux vêtements constellés de pierreries, semble vouloir faire honte par sa pompe bizarre aux légères et simples draperies des vieux habitants de l'Olympe. Le dieu nomade promène éternellement autour de lui des yeux remplis d'une immuable et morne gravité. Le dieu barbare parait comme âgé dans une attitude de flère impassibilité. On peut imaginer que plus d'une fois quelque vieil Olympien, impatienté de ce faste emphatique ou de cette automatique âerté, fut tenté de leur dire : « dieux nouveaux, nous gémissons vraiment de la contrainte que vous paraissez subir; mettez-vous donc à l'aise, nous vous en prions; vous êtes chez vous. Pourquoi ces mines rébarbatives, et à qui en veulent ces yeux menaçants? Est-ce pour bien marquer que vous êtes des dieux? Nous vous en croyons sur parole. Est-ce pour nous étonner de votre majesté? Nous ririons de cette prétention. Les dieux se gouvernent avec liberté, et leur puissance ne leur pèse pas plus que leur immortalité. Ahl si notre vieillesse désormais stérile pouvait être réjouie par la naissance d'un rejeton de notre race, si le destin permettait aux nymphes d'être encore fécondes, vous verriez comme cet enfant divin qui naîtrait de nous croîtrait sans connaître la gaucherie, l'emphase et la roideur ; avec quelle abondance les

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paroles mnsicales s'échapperaient de ses lèvres, quelle aisance et quelle souplesse distingueraient ses mouvements, et comme sa majesté lui serait légère. Il ne serait ni fier ni vain de sa divinité, car il ne comprendrait même pas qu'il pût être autre chose qu'un dieu. Si vous étiez vraiment des dieux, vous seriez plus insouciants de vos dons, car vous sauriez que vous ne pouvez pas en être dépouillés. »

Le discours de ce vieil Olympien, Rossini a dû le tenir bien des fois, en riant des efforts laborieux ou pénibles de plus d'un contemporain pour se hisser sur le piédestal de la renommée. Ces lutteft difficiles de la volonté contre les lenteurs d'un instinct rebelle, il ne les a pas connues. Il n'est pas de ceux qui ont eu à. accomplir sur eux-mêmes le miracle de Moïse frappant le dur rocher pour en faire jaillir la source. Son âme est musicale comme le soleil est lumineux, et 1^8 mélodies tombent de ses lèvres sans plus de peine qu'il n'en coûte à l'eau de couler. Ses œuvres sont le produit d'un instinct naturel irrésistible et inné, et c'est pourquoi elles sont si parfaites et lai8-> sent chez les auditeurs une telle plénitude de bonheur et une sensation de volupté si intense. EUes agissent sur nous comme les objets naturels qui nous donnent toujours complètement la sensation , quelle qu'elle soit, qulls doivent nous donner, et qui ne nous laissent jamais à demi satisfaits. Quelle fraîcheur pourrait-on ajouter à la fraîcheur de l'eau lorsqu'elle s'échappe de son lit souterrain ? Quel rayon pourrait-on ajouter au soleil lorsquHl

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brille dans un ciel sans nuages? Quelle mollesse pourrait-on ajouter tt la clarté de la lune pendant les sereines nuits de l'été ? Il en est de même des œuvres de Rossini. Il n'y a rien à ajouter à Tallé^ gresse et au bonheur dont elles nous remplissent.

L'àme de l'auditeur les quitte toute souriante et radieuse, pleinement heureuse et satisfaite, sans rien désirer ou demander davantage, ni enfiévrée, ni alanguie, comme il lui arrive trop souvent avec d'autres maîtres illustres. La volupté qu'elle a éprouvée la laisse paisible, bien portante et sereine. Une sorte de bien «être indéfinissable, semblable au bien-être physique qui résulte de la parfaite santé, l'enveloppe tout entière. Elle est si heureuse qu'elle n'éprouve pas le moindre désir de s'expliquer son bonheur : tout ce qu'elle pourrait dire, c'est qu'elle s'est sentie pénétrer d'une riche lumière, inéluctable sans violence, d'une lumière forte de sa propre abondance, comme un fleuve 'est' fort de la masse de ses eaux, et qui l'inondait flot après flot avec une irrésistible lenteur. C'est à peu près ainsi, d'un tel mouvement et avec une telle opulence, que dut tomber autrefois la divine pluie d'or dans le sein de Danaé captive.

Oh I que cette satisfaction qu'éprouve l'âme à l'audition des œuvres du maître serait plus incomplète si le génie de Rossini, au lieu d'être insouciant et facile comme la nature, était le débiteur du travail et le disciple surmené d'une volonté tyrannique ! Si le maître avait produit ses mélodies à la sueur de

son front, s'il s*était harcelé et sollicité à Tinstûr de ce personnage de Térence qu*on nomme le tourmen* leur de lui-même, comme notre volupté serait plus incertaine, plus inquiète ou plus troublée I Nous le quitterions alourdis et comme repus de mélodie, ou harcelés par un désir sollicité mais non assouvi, ou épuisés de fatigue et aspirant au repos. Notre plaisir ne connaîtrait pas cette absolue sécurité que nous communique le génie du grand artiste, car il aurait été troublé et distrait désagréablement par mille petits incidents pénibles. Ici nous aurions surpris rimmixtion pédantesque de la volonté, là nous aurions remarqué les traces mal effacées du travail, plus loin nous aurions découvert les ruses menteuses d*un art ingénieux et dissimulé, habile à cacher ses défaillances. Nous pourrions encore prendre plaisir à ses œuvres, malgré ces découvertes pénibles ; mais il nous faudrait dire adieu à ce naïf abandon et à cette sécurité voluptueuse que nous avons essayé de décrire.

Mais, dira-t-on peut-être, voudriez-vous par hasard transporter dans le domaine de Tart la doctrine protestante de la souveraineté de la grâce, et auriezvous la prétention de nier le mérite des œuvres de la volonté et du travail? Quoi I ce qui est une gloire et un sujet de louange pour les autres hommes serait une défaveur pour les hommes de génie I Le spectacle du juste luttant contre Tadversité est, dit-on, le plus beau qui puisse être offert aux dieux ; mais le spectacle de rhomme aspirant au génie et Tatteignant

malgré tous les obstacles que lui oppose sa nature, luttant avec des ressources inférieures et de mauvaises armes, n'est41 pas fait aussi pour les toucher et les émouvoir? A Dieu ne plaise que je rabaisse la beauté d*un tel spectacle 1 il a quelque chose de plus dramatique, de plus héroïque, et j'ajouterai de plus ennoblissant que celui de Thomme qui, pour être grand, n'a pas de combats à soutenir, qui, pour être inspiré, n'a pas même besoin de désirer, et qui semble un instrument passif dont une puissance invisible se sert pour se faire entendre. Si par hasard le but des œuvres d'art est le même que celui des nobles actions ; si elles ont pour mission de stimuler les plus hautes activités de l'esprit, de piquer d'émulation les grandes facultés, et de pousser à l'imitation par Tanthousiasme et le respect, il faut reconnaître qu'il y a quelque chose d'émouvant et d'encourageant pour rame dans les œuvres qui sont une conquête du travail et une récompense de TefTort. Elles nous touchent comme nous touche le témoignage d'une piété fervente. L'homme qui les a accomplies a fait appel à toutes les puissances de son être ; par une détermination héroïque, il a tendu son âme comme un arc, dût- elle se briser ; il a désiré du plus profond de son cœur, et enfln, haletant, épuisé, accablé et terrassé par l'inspiration laborieusement évoquée, il s'est vu exaucer. Je reconnais volontiers la grandeur édifiante de ce spectacle, et que Rossini n'en présente aucun de pareil. Aussi peut-on, si l'on veut, ne lui savoir aucun gré du plaisir que ses œuvres procurent ; lui-

même, j'en sais sûr, ne le trouverait pas mauvais, car, si nous en croyons certaines paroles qui sont venues jusqu'à nous, il confesse ingénument que ses plus belles inspirations ne lui ont pas coûté plus de peine que les fonctions les plus naturelles. N'est-ce pas que c'est bien peu d'effort pour tant de gloire!

11 est certain que de telles organisations frappent comme une injustice et une insolence de la nature. Les jours où elle les crée doivent être les jours de mépris aristocratique où la puissante dame se prend à rire des fatigues du labeur et du savoir humains. C'est cette pensée amère qu'un poète russe, Pouckhine, a fort bien exprimée dans une petite nouvelle dialoguée intitulée Mozart et Salieri. Salieri s'indigne aussi contre cette insolence de la nature. L'inoffensif Mozart lui apparaît comme un ennemi déterminé qui s'empare illégitimement de la gloire dont il se croyait sûr et qu'il pensait lui être due pour prix de ses travaux et de ses veilles prolongées. Eh quoi ! s'écrie-t-il tristement, j'aurai passé toute ma vie à me rendre habile dans mon art, et tout à coup arrive un voluptueux insouciant qui rend tous mes labeurs inutiles et qui efface mon nom du nombre des vivants I J'avais mérité la gloire ; mais lui qu'a-t-il fait pour Tobtenir? Il y a je ne sais quoi de touchant dans les plaintes de Salieri ; mais, en vérité, ses récriminations sont vaines, car ce qu'il y a de plus désespérant dans de tels génies, — Salieri l'avoue lui-même en frémissant, — c'est qu'ils ne laissent pas même à la malignité et à l'envie la ressource de les contes-

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1er. Il faut les subir comme on subit la force et la beauté.

Si au moins les hommes protestaient contre cette injustice, elle serait en partie réparée. Mais non, dans ce duel inégal entre les favoris de la nature et les artisans de leur propre gloire, leur cœur se porte presque toujours du côté des privilégiés; ils vont vers ceux qui sont vainqueurs d'avance, parce que la nature Ta voulu ainsi. Pourtant il y a souvent quelque chose de plus intéressant et de plus méritoire chez leurs adversaires : c*est Timmoralité du duel d'Achille et d*Hector qui se renouvelle éternellement sous les formes les plus variées. Avez-vous jamais réfléchi qu'il y a quelque chose de cruel dans l'enthousiasme que nous inspire le personnage d'Achille, et qu'Hector mérite plus que lui la sympathie, car il est vraiment plus héroïque? Que risque Achille et que lui coûte sa vaillance? je vous le demande. Il est fils d'une déesse, il est protégé par les plus puissants des dieux; il a été trempé dans le Styx; ses armes sont les meilleures et son bouclier est un présent de Yulcain. Il n'a aucun mérite à posséder tous ces avantages, et cependant dès qu'il parait il s'empare de notre àme tout entière et enlève d'assaut notre enthousiasme. Est-ce injustement que les hommes sanctionnent ce favoritisme de la nature? Non. Leurs applaudissements sont un hommage à ce quelque chose de voilé, d'insaisissable et de mystérieux, qui est au delà du domaine de la volonté et du travail. Leur enthousiasme et leur admiration sont

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très légitimes ; car quel autre sentiment que cet étonnement sacré qui s'appelle l'admiration peut nous inspirer une puissance qui échappe à nos poursuites ? Que conclure de tout cela, sinon que le signe du vrai génie est précisément celte grâce de la nature dont Rossini est parmi nous le dernier miracle et l'un des plus brillants qu'elle ait jamais opérés ? Mais la nature a voulu pousser son insolence jusqu'aux demi.ères limites. Pour que la gloire de cet épicurien insouciant et de ce paresseux inspiré fût complète, il fallait qu'il fût non seulement un grand artiste, mais un grand homme. On peut être un très grand artiste sans être pour cela un grand homme : témoin la plupart des peintres hollandais. Un artiste est un grand homme lorsque son œuvre est tellement importante qu'elle en fait un personnage historique. G est la bonne fortune qui est échue à Rossini ; il est grand homme sans l'avoir demandé et sans avoir rien fait pour cela. Le spirituel Henri Heine s'était amusé jadis à découvrir une conspiration mimée et chantée contre TAutriche, dans le Barbier de SéviUe, et à donner de force un rôle politique à cet indifférent qui professait pour la politique une répugnance si marquée. Mais le rôle de Rossini avait une bien autre importance historique que celle que lui attribuait Henri Heine^ et le Barbier de Séville un bien autre mérite qu'un mérite de conspiration. Dans cette œuvre immortelle rayonnait avec un éclat souverain le génie de la mâle et gracieuse Italie. H semblait perdu ou près de s'éteindre, et voilà que tout à coup sa lu-

mière resplendissait aveuglante , et que sa voix éclatait, pleine, riche, harmonieuse. La date du Barbier deSéville est à jamais mémorable, car elle est la date de la dernière explosion du vieux génie italien. Comprenez-vous pourquoi nous disons que Rossini est un personnage historique ? Il est Tltalie e]le-mème, ritalie s'exprimant sous la forme de la musique. Depuis Arioste, ce grand pays n'a pas eu de fils plus légitime ni de plus lumineuse incarnation de son génie. 11 faut s'entendre pourtant quand nous disons que Rossini est une incarnation du génie italien ; il ne représente qu'une moitié de ce génie, la plus brillante et la plus joyeuse. Cette terre classique par excellence aime les genres et les types tranchés, et ne connaît pas les nuances, si bien qu'il semble que, par amour de la netteté, elle ait scindé son àme et en ait fait deux parts qui vivent chacune d'une vie qui lui est propre. Il n'y a pas de caractère moins complexe que le caractère italien; aussi peut-on dire que ce peuple, qui passe pour dissimulé, est au contraire condamné fatalement à la franchise, car il y est forcé par la simplicité classique de sa nature. Ne cherchez pas chez lui l'enchevêtrement romantique de facultés, de vertus et de vices contraires qui distingue les autres nations de l'Europe et surtout les nations septentrionales. Ce caractère ne met en saillie que les points extrêmes, essentiels, importants de la nature humaine. Cette hardie netteté se fait remarquer en toutes choses, dans la vie active comme dans la vie morale, dans les arts comme dans la politique.

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AiiBsi peut*on dire que rame de Tltalie est en quelque sorte manichéenne, car elle se présente sous deux aspects absolument contraires. D'un côté, elle n'est que sourire et lumière; de l'autre, elle n'est que ténèbres et douleurs. Il y a toujours eu deux Italies qui se sont déroulées parallèlement sans jamais se confondre et qui ont chacune leurs représentants glorieux.

Il y a, d'une part, une Italie grave, sombre, douloureuse, l'Italie de Dante, de Michel-Ange, de Machiavel. Les hommes qui appartiennent à cette Italie se distinguent par une ardeur sérieuse et une intensité de passions qu'on chercherait vainement ailleurs. Jamais la note de la douleur et du désespoir ne fut donnée avec une telle puissance et une si implacable âpreté, pas même dans ces vieux cantiques hébreux où l'àme fait pourtant un appel si formidable au Dieu de miséricorde et de vengeance. Et, d'autre part, il y a une Italie gaie, heureuse, légère, amoureuse des brillantes sensualités, éprise des beautés du monde, aussi radieuse que l'autre Italie est sombre et sévère, aussi expansive que l'autre est désespérée. Gomme cette Italie est naïvement dé« pourvue de scrupules et gracieusement immorale! Gomme elle est mâle dans ses sensualités et comme sa bonne humeur est cordiale I Son rire résonne franc et sans contrainte, sa joie jaillit en flots lumineux. Jamais âme, ce semble, ne fut plus robuste aux plaisirs et plus richement étoffée pour le bonheur. Le pathétique ne manque pas cependant dans

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cette Italie heureuse; mais les larmes de ce pathétique sont douces à verser, et ses douleurs, loin d'étreindre le cœur, Tinondent comme une volupté délicieuse. Le monde n*a pas connu de plus hardi et plus brillant contraste que celui de ces deux Italies.

Bonheur, malheur, toute Tltalie est dans ces deux mots, et ils expliquent toute son histoire. Ce sont les deux notes que son génie fait retentir avec une incomparable puissance. Avais-je tort de dire que les Italiens n*avaient jamais voulu comprendre de la nature humaine que ce qu'elle a d'essentiel et d'important I Bonheur, malheur, il n'y a pas dans le langage humain une troisième expression qui ait une signification et une importance égales à celles de ces deux-là.

Cette Italie heureuse est celle que représente Rossini. Rossini, c'est Ariosle s'exprimant par la langue des sons : même bonne humeur inspirée, même cordialité lumineuse, même virile sensualité, même grâce robuste. Je souligne très à dessein cette^ épithète de robuste, pour bien marquer que dans cette grâce il n'y a rien des aimables faiblesses qu'on décore souvent de ce nom : pas de mièvrerie, pas de préciosité, pas de fadeur mélancolique, pas de sentimentalité maladive. Tout, chez Rossini, est de qualité et de substance solides, de qualité sterling, comme diraient les positifs anglais, fait pour durer longtemps et braver les vicissitudes de Topinion, les intempéries de la mode et les injures des systèmes; tout est

mile, sain et riche, même la sensaallté, même la fri< volilé, même la vulgarité.

Personne, je crois, et dans aucun art, n'a exprimé avec autant de puissance et de charme les sentiments qui sont doux au cœur de Thomme. Rossini est par excellence le chantre du bonheur. On a tout dit en vérité sur sa musique, lorsqu'on a dit que son caractère est d'être radieuse et de porter Tallégresse dans les âmes de ses auditeurs. Ne lui cherchez aucun point de ressemblance, même éloignée, avec l'autre Italie, l'Italie douloureuse et sombre. Le bonheur est tellement l'essence de sa nature et la pente nécessaire et instinctive de son génie, que, même lorsqu'il exprime les passions les plus cruelles ou les sentiments les plus graves, — la jalousie, l'amour tragique, le patriotisme et la passion de la liberté, la terreur religieuse et l'élévation de l'âme vers Dieu, — je ne sais quelle joie et quelle ivresse découlent de ses chants. Il m'est impossible de me représenter son Moïse autrement que sous la forme d'un beau prélat romain plastiquement majestueux , et arrachant l'obéissance non par la terreur, mais par l'enthousiasme respectueux qu'inspire sa noble personne. Les terreurs de Sémiramis sont à peu près aussi tragiques que l'aimable effroi qu'on éprouve lorsqu'on entre dans une belle église, éclairée par un jour crépusculaire , tout odorante des parfums de l'encens et toute mélodieuse encore des prières des prêtres. On a remarqué que les chants d'amour

de Mozart avaient quelque chose de religieux et

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qu'ils pourraient facilement être transformés en chants d'église. On pourrait dire de Rossini que tous ses chants religieux ou tragiques ont quelque chose d'heureux et pourraient être transformés en sérénades. Quoi qu'il fasse, il ne peut échapper à la charmante fatalité de son génie ; il lui faut bon gré mal gré laisser apparaître le sourire. Il a trouvé moyen de rendre rayonnante et mélodieuse la douleur de la Mère dont le cœur fut percé des sept glaives. Gomme cette douleur est bien cadencée et bien rythmée ! Beaucoup s'obstinent à voir dans le Stabat de Rossini une œuvre religieuse; reHgieuse à rùaltenne, c'est possible; mais religieuse dans l'acception propre du mot, non. Tout ce qu'on en peut dire de plus vrai, c'est que si, par hasard, les rossignols sont chrétiens, c'est à peu près ainsi qu'ils doivent fêter le vendredi saint.

Le maître, qui se juge avec l'impartialité et la lucidité des hommes de génie, n^admet que trois œuvres, dit-on, dans son glorieux bagage : le Barbier^ de Sévilte, Otello et Guillaume Tell. Selon lui, ces trois œuvres dispensent de toutes les autres, qui ne sont que la répétition ou le développement de celles-là ; en effet, ces trois œuvres expriment pleinement toutes les faces de son génie. La plus complète des trois est sans contredit le Barbier de Séville, C'est celle qui représente certainement avec le plus de splendeur son opulente et joyeuse nature. Guillaume Tell est celle pour laquelle il doit avoir la préférence la plus marquée, car c'est l'œuvre académique de ce

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tAlent qui mérite si pea cette épittiète; c'est l'œuvre oh il a voulu, pour la seule fois de sa vie peut«-ètre, faire acte de grand musicien. Je ne sais pourquoi il nous a toujours semblé y sentir qu'en se mettant à la tâche il avait eu la détermination bien arrêtée de produire un chef<d*ŒUvre, et qu'il s'était promis à luimême de montrer au monde ce que c'était qu'un homme de génie. II y a dans Guillaume Tell tout l'effort dont son indolent génie semble capable et dont son inspiration s'était toujours passée. Mais, des trois œuvres nommées^ celle pour laquelle nous avons la préférence la plus partiale, c'est Otello. Gutl* laame Tell eit plus élevé, le Barbier est plus complet; Otello a pour nous quelque chose de plus fin et de plus rare. Là se trouve exprimé musicalement ce pa^ thétique particulier que nous avons signalé comme propre à l'Italie heureuse, ce pathétique qui, à bien prendre, n'est autre chose qu'une forme de bonheur. C'est le bonheur qui prend congé des cœurs qu'il aimait à habiter, mais c'est encore lui; pour ses adieux, il tie peut se dispenser d'employer le brillant langage qui lui est familier, et il se contente de l'at* trister légèrement. Les mânes des félicités perdues voltigent comme des ombres chères sur les malheurs présents. Tristesse caressante I exquis chagrin I douleur délicieuse I plaintes élégantes, qui n'inspirent aucune angoisse et qui remuent dans le cœur une voluptueuse pitié I C'est le pathétique des passions qui ont la beauté pour but et des infortunes qui ont l'amour pour auteur; le pathétique qui est naturel

aux cœurs nés pour le bonheur. Et que tout cela est bien italien I En écoutant ces accents, Timagination se reporte vers les héros courtois et les belles héroïnes de Boccace, d'Arioste et du Tasse, endormies dans la mort, et, toutes semblables aux nymphes de Gorrège, sommeillant sous les ombrages d*un paysage italien. C'est la douleur de Sylvestra qui se couche doucement sur le cercueil de son ami, pour ne plus se relever; ce sont les adieux de Zerbin à Isabelle, le suprême entretien de Glorinde et de Tancrède. En outre, cet opéra nous ravit, quoi qu'en disent des juges sévères, parce qu* il nous semble que c'est celui où Rossini a le mieux exprimé tout ce que son âme heureuse est capable de porter de douleur et de mélancolie.

Rossini, c'est le dernier soupir de la vieille Italie. Un Bellini, un Donizetti ne sont que des Italiens; mais Rossini, c'est lltalie elle-même, l'Italie qu'on ne reverra plus et qu'on ne retrouvera plus. Un nouvel âge commence. Voici venir avec Verdi le cosmopolitisme, la révolution, la démocratie, les sourds échos des sociétés secrètes, les trompettes de Jéricho... L'âme italienne change déforme ; sa voix mue; ses brillantes ailes laissent tomber leurs vieilles plumes. C'en est fait pour toujours de cette àme joyeuse et forte dont Rossini a eu l'honneur d'être la suprême incarnation.

Novembre 1862.

LA

ET

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