‹ Poètes et artistes de l'ItalieChapitre 2 sur 15 · LE DEGAMERON DE BOCCACE · texte numérisé non relu

LE DEGAMERON DE BOCCACE

LA

FI4NCËE DU ROI DE GARBË

ET

LE DÉGAMÉRON DE BOCGACE

Il y a quelques années, comme je parcourais le Décaméron de Boccace, en quête de renseignements sur ia filiation et les métamorphoses de certains sujets romanesques, je me trouvai subitement pris et comme fasciné par la singulière beauté de Thistoire d'Alaciel, la fiancée du roi de Garbe. lies nouvelles que je venais de lire formaient sans doute de bien jolis groupes et de bien aimables contrastes. Les unes n'étaient que grâce, les autres n'étaient que tendresse ; celles-ci brillaient par une verve spirituelle , une mutinerie de sentiment, une pétulance erotique, franches de tout péché de mièvrerie et de toute hypocrisie langoureuse; celles-là, animées par une passion et une véhémence italiennes, étaient chaudement sensuelles, voluptueuses avec sérieuX; avec gravité et presque avec austérité; d'autres enfin se

recommandaient par un charme romanesque d'un caractère touchant qui aurait presque réconcilié l'imagination avec le faux et l'artificiel, tant le génie du conteur avait sauvé avec habileté les invraisemblances des situations et les mensonges des sentiments. L'histoire d'Alaciel cependant les effaçait toutes par l'éclat de son coloris, la vigueur de sa narration, la variété de ses tons, Téloquence de son langage, la vivacité de ses allures, la portée sombre et tragique de son sujet. Toutes les autres nouvelles étaient humbles et petites devant celle-là, et s'abaissaient aux proportions modestes de suivantes égrillardes ou de dames de compagnie romanesques.

L'histoire d'Alaciel, comme l'héroïne même, tenait rang de princesse et de reine dans le monde du Décaméron. Que vous dirai- je ? c'était comme une rose énorme qui s'élèverait triomphante au-dessus d^un parterre de fleurs plus gaies et plus touchantes peut-être (la rose est semblable à la grande beauté, elle a l'empire plus que le charme), mais moins parfaitement belles, et qui noierait sous ses parfums riches et abondants leurs arômes plus fins, plus suaves, plus pénétrants, mais plus énervants et plus pauvres.

Je fus étonné et même un peu humilié de n'avoir pas mieux remarqué pendant mes lectures antérieures du Décaméron l'énergie, la profondeur et la perfection de ce beau récit. Naguère, si l'on m'eût demandé quel était le chef-d'œuvre de Boccace, j'aurais peut-être répondu comme tout le monde, par

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habitude, V Histoire de Griselidis, ou plutôt j'aurais désigné, à cause de la passion tout particulièrement italienne qui Tanime, et aussi à cause d'une de ces préférences auxquelles il est si doux d'obéir, Tbisloire de cette Sylvestra qui eut le malbeur d'inspirer un si fatal et si singulier amour, et près de laquelle son jeune amant, étiolé par le désir et l'absence, revint s'éteindre d'une mort si tranquille. Maintenant au contraire j'aurais nommé la Fiancée du rot de Garbe. Voilà le vrai chef-d'œuvre de Boccace , la preuve la plus incontestable de son génie. Aucune de ses nouvelles n'exprime aussi complètement sa forte et assez complexe nature. Dans aucune on ne rencontre mieux fondu ce mélange de gouaillerie presque gauloise et de passion italienne, d'enjoué* ment mondain et de gravité philosophique qui le distingue; dans aucune n'éclatent et ne se déploient avec une telle ampleur la mâle sensualité, la grâce bien portante, la hardiesse de langage, la gaieté forte et parfois un peu sombre, le cynisme solide comme l'expérience et sérieux comme la vie de ce libre, viril et élégant esprit.

C'est un vrai chef-d'œuvre de la première ligne à la dernière. Il en faut tout admirer, depuis le discours où Pamphile, le décaméroniste narrateur de l'histoire, expose en forme d exorde, avec cette simplicité toute classique des Italiens qui ne s'effraye pas d'une vieille vérité, combien nos vœux sont la plupart du temps contraires à notre bonheur, et combien il est vain de désirer des dons qui ne sont

accordés à leurs possesseurs que pour leur ruine, jusqu'à la conclusion, exprimée avec une concision si charmante sous la forme de cet aphorisme qui mérite d'arrêter un instant la pensée des voluptueux enclins à la réflexion : Per cio si disse : boeca basciata non perde ventura^ anzi rinnuova corne fa la luna. Cet aphorisme ne résume-t-il pas en effet avec une spirituelle exactitude le caractère de lltalie amoureuse : absence de candeur et d'innocence, science pratique consommée du prix des choses qui concernent la volupté et la beauté ? Certes il y a beaux jours que le peuple qui a formulé un pareil aphorisme a perdu ses illusions d'adolescence ; mais il sait quel est le prix de la beauté, et il l'apprécie comme une valeur solide et qui ne trompe pas, indépendamment de l'âme, sur laquelle son peu de candeur Tempèche de compter.

L'histoire d'Alaciel, qui nous présente le génie de Boccace sous sa forme la plus achevée, nous permet mieux peut-être qu'aucun autre de ses contes de saisir et d'expliquer le contraste qui fait le fond de son génie, et qui constitue une des originalités littéraires des grands Italiens. En quoi consiste donc ce contraste? Simplement en ceci : qu'il n'y a pas de corrélation étroite entre les matériaux et la forme de leurs œuvres. Ils appliquent à des éléments nés d'un

ordre de choses nouveau des formes qui furent employées à revêtir des idées et des sentiments dès longtemps disparus et souvent fort contraires à ceux quUls veulent exprimer. Dante est celui de tous les

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Italiens chez qui ce contraste est le moins accusé; l'invincible originalité de sa pensée le fait échapper en partie à la tyrannie de la forme antique et lui fait découvrir une forme toute personnelle, singulièrement variée de tons et d'expressions, où tous les styles se rencontrent sans^e heurter et se suc» cèdent sans se nuire, depuis Iç style de la poésie IjTÎque la plus élevée et la plus idéale jusqu'au style de la satire U pins violente et la plus triviale, Pétrarque est celui chez lequel ce contraste est le mieux voilé et le mieux fondu; mais là où il se laisse apercevoir tout à fait distinctement, c'est dans Arioste et surtout dans Boccace. Sous ce rapport, l'auteur du Décaméron peut être donné comme le type le plus exact, sinon le plus glorieux, de l'esprit littéraire italien, comme le représentant le plus vrai de la situation un peu bizarre que le cours du temps a faite à l'Italie. Cette situation, c'est celle d'un homme qui conserve les habitudes et les passions d'esprit d'une condition qui n'est plus la sienne dans une condition nouvelle où il a glissé lentement, et qui lui crée forcément de nouvelles amours, de non*velies relations et de nouveaux devoirs. Cet homme est autre par l'esprit qu'il n'est par la fortune, autre par le caractère qu'il n'est par les mœurs : telle fut la situation de lltalie au moyen âge, même à l'époque la plus brillante de sa liberté et de sa gloire. C'est la situation si merveilleusement mise en relief, sous sa forme la plus âpre, par le récit que fait Machiavel de son séjour parmi les campagnards et les

rustres italiens. Il se délecte à lire son Tile-Live el son Salluste, tout en prenant une sorte de plaisir pervers à voir la canaille qui Tentoure s'enivrer, s'injurier, se porter aux dernières violences dans ses querelles de cabaret. Boccace, lui, n'exprime de cette situation que ce qu'elle a d*aimable, de galant, de sociable et de tout à fait poétique. Il accepte les conditions nouvelles que le temps, toujours en marche, a forcément imposées à lltalie, restée antique d'esprit et devenue moderne de mœurs, ou, pour mieux dire, il n'y songe même pas, et c'est là un de ses plus grands charmes. Il n'est pas récalcitrant comme Machiavel; il est naïvement, joyeusement, un Italien du moyen âge, tout en étant un ancien par la culture intellectuelle; il se sent heureux dans la société de ces patriciens et de ces bourgeois d'Italie; il emploie avec bonheur tout son savoir et tout son talent à la peinture de leurs mœurs et de leurs habitudes, à la transcription des conversations qu'il a eues avec eux, des anecdotes et des bons mots dont ils se gaudissent, des récits d'aventures qu'ils ont rapportées de leurs voyages lointains, des petits drames domestiques qui ont fait couler leurs larmes. Nulle part, dis-je, les contrastes de cette situation ne sont mieux marqués que dans le génie et les œuvres de Boccace. La culture et la forme de ce génie sont antiques, les éléments qu'il met en œuvre sont du moyen &ge.

Ce contraste un peu bizarre, assez marqué pour se laisser facilement découvrir, ne l'est jamais assez pour choquer et causer une impression désagréable, car il

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