‹ Poètes et artistes de l'ItalieChapitre 5 sur 15 · ET LE DÉCAMÉRON DE BOOCACE · texte numérisé non relu

ET LE DÉCAMÉRON DE BOOCACE

Qu'est-ce cependant que cette histoire d'Alaciel, fiancée du roi de Garbe, qui m*a permis de rechercher et d'exposer les caractères du mérite littéraire de Boccace? Ce n'est pas seulement le miroir le plus lumineux et le plus net du génie de l'auteur du Bécaméron; c'est un chef-d'œuvre qui, détaché du Décaméron et isolé, conserverait encore sa valeur propre. Il serait assez difficile en effet d'isoler les autres récits, car ils se font valoir les uns les autres par l'opposition de leurs couleurs et les différences légères de leurs formes. Détachés, ils n'ont pour la plupart qu'une valeur anecdotique; mais chacun, lu en sa place et comparé à ceux qui le précèdent et le suivent, apparaît comme une partie intégrante d'une grande conception épicurienne. Cette conception, c'est l'amour présenté non seulement comme la passion dominante du cœur humain, mais comme le moteur principal de la vie sociale et le véritable 80U« verain du monde. C'est lui qui remplace à la fois la fatalité antique et le libre arbitre chrétien. Ce que nous nommons jeux du hasard n'est, si nous savons bien regarder, que les jeux de l'amour. Dans ce que nous appelons nos décisions volontaires et libres, il ne faut voir que les impulsions irrésistibles de cette force, habile à se dissimuler. Nous sommes dans ses mains comme l'argile dans les mains du potier, comme le grain dans le van du vanneur. Ses vengeances ou ses faveurs viennent jusqu'à nous par ricochets, par succession innombrable de causes et d'effets; nous ne savons d'où nous arrive tel bonheur

inespéré ou tel malbeur imprévu : c^est Tamour qui, à des distances souvent immenses, se plaît à lancer des orages dont nous ressentons le contre-coup. Tout le Décaméron n'est pas autre chose que la démonstration, par cent exemples de nature et de forme diverses, de cette pensée générale. Les nouvelles ne sont pas mises indifféremment à la suite les unes des autres, elles sont rangées avec une liberté méthodique, selon leur donnée et leur morale, dans Tune ou l'autre des dix journées qui composent k Déca* méron, et qui forment comme autant de catégories des transformations du sentiment de Famour. Nous avons successivement les Jeux de Vamotir et du ha-sard, les ruses et les diplomaties de l'amour^ les crimes de famour^ etc. Le livre est aussi classique par Tofdonnance que par le style. Les diverses anecdotes qui le composent n'ont donc pas une valeur absolument indépendante : chacune d'elles, isolée, ne serait qu'une gentille historiette; rapprochée des autres, elle acquiert une signification morale, parce qu'elle participe à la pensée générale de l'auteur, dont elle devient un exemple particulier et une application. Elle marque soit un des points de départ, soit une progression, soit une conclusion de cette pensée qu'on voit naître, croître et arriver enfin à son point culminant et tout à fait lumineux dans chacune de ces dix journées.

MaiS; quoique l'histoire d'Alaciel rentre dans une de ces catégories méthodiquement classées et reliées (celle des fatalités de Tamour et des jeux de

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la fortune) , elle se tient debout en quelque sorte par la seule force de sa donnée et Tévidence de la Téiité qu'elle veut démontrer. Elle peut être isolée, car nous n'avons pas besoin des nouvelles qui la précèdent et qui la suivent pour comprendre les caprices de la fortune et la fatalité implacable de l'amour; elle dit si complètement ce qu'elle veut dire, avec une telle éloquence, un tel luxe de preuves, une telle ironie et une telle tristesse, que nous n'avons que faire d'un autre exemple.

Yoyez un peu cependant combien il y a de manières de comprendre une même chose. L'histoire d'Alaciel est-elle triste, est-elle gaie? Gela dépend beaucoup du caractère et de l'humeur du lecteur. « Le monde, dit l'humoriste Thackeray, est comme nous voulons le voir. Il est gai et comique, si vous voulez qu'il soit gai et comique; il est sombre et tragique, si vous voulez qu'il soit sombre et tragique. Cela dépend de la lorgnette dont vous vous servez pour le regarder. » L'histoire de la fiancée du roi de Garbe est généralement prise par le côté plaisant, et elle a acquis une réputation comique et gaie, parce que la plupart des lecteurs, appliquant à leur manière la maxime de Thackeray, ont voulu qu'elle soit comique et gaie. On pourrait dire que le plus grand des malheurs de la belle Alaciel, c'est d'avoir pour toute consolation servi de sujet d'amusement à tous les cœurs vulgaires et de comparaison grivoise à toutes les conversations libertines. On dit d^une femme qui#ompte un trop grand nombre d'aventures qu'elle

a changé d'amoureux aussi souvent que la fiancée du roi de Garbe. On dit d'un homme versatile ou battu par les vents contraires de la fortune qu^il est plus changeant que les destinées de la fiancée du roi de Garbe, ou plus ballotté qu'elle par les hasards de la vie. Ce nom de fiancée du roi de Garbe est devenu synonyme de toute sorte d'aventures malencontreuses et burlesques. Notre bon La Fontaine, pour comble de malheur, a pris cette histoire dans fioccace et en a fait un de ces contes lestes, grivois, qu'il fait si bien, en sorte que la seule fiancée du roi de Garbe que l'on connaisse est celle de La Fontaine et non celle de Boccace. Le conte grivois a fait oublier le conte sérieux et dramatique. La plupart des lecteurs ont cru que la traduction de notre poète pouvait les dispenser de l'original, et ils ne savent pas que cette traduction est infidèle.

L'histoire est-elle donc aussi gaie que la fait la tradition? Ce n'était pas précisément l'avis d'Alaciel. Lorsqu'au terme de son long pèlerinage amoureux et sanglant elle eut rencontré dans l'Ile de Chypre le vieux courtisan Antigène qu'elle avait connu à la cour de son père, le sultan de Babylone, et qu'elle lui eut raconté ses aventures, elle soumit à son jugement ses embarras de conscience et sollicita l'appui de ses conseils. Avec quelle délicatesse de fille bien née elle lui expose les raisons qui la font hésiter à retourner à sa première condition! avec quel noble sentiment de sa propre dignité et de celle des autres elle lui demande si elle ne ferait pas mieux de cacher sa vie

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désormais et ne pas démentir le bruit de sa morti Alaciel jugeait bien, à notre avis, car son histoire noQs apparaît sinistre, et elle apparut telle à Boccace. Avec Toeil du génie, il a percé l'extérieur bariolé, les apparences bouffonnes de cette anecdote, et y a vu la donnée tragique qui y est contenue réellement^ c'est-à-dire la fatalité de la beauté. Il n'y a là de thème de gaieté que pour les esprits superficiels et incapables de méditation.

Ne trouvez-vous pas en effet qu'elle prête à rire, cette destinée d'Alaciel, qui, toujours innocente et par la seule puissance d'un don fatal, sème la mort sur ses pas? Comme elle est désopilante^ cette histoire toute pleine de coups de poignard, de guets-apens, de guerres sanglantes, qui commence par un naufrage et qui finit par un mensonge I Le premier amant d'Âlaciel meurt assassiné par son jeune frère ; celuici succombe sous les coups de deux meurtriers qui se disputent dans un duel au couteau^ à la manière génoise, la possession de la belle, et qui la perdent tous deux avec la vie. Le prince de Morée, qui en hérite, est assassiné par le duc d'Athènes, et; pour la ravir à ce dernier, le prince Constantin n'hésite pas à engager une guerre dont il ne connaît pas les résultats, à jouer le sort de son empire et à sacrifier des milliers d'hommes. Son audacieuse entreprise est récompensée comme elle le mérite, car la fatalité lui enlève Alaciel, pour la jeter en proie au sultan Osbeck. Cette Alaciel tant convoitée ne fait aucun heureux, si ce n'est le vieux Antioche, et c'est là

encore ane des dérisions du sort. Il n'y aura qu'un seul homme qui sera heureux par elle, et celui-là, ce ne sera aucun de ces princes et de ces brillants gentilshommes qui se disputent sa conquête : ce sera un pauvre barbon qu'elle consentira à aimer un peu par estime, beaucoup par reconnaissance de pouvoir parler enfin sa langue natale et d'être délivrée du rùle de muette qu'elle joue depuis si longtemps, davantage encore par lassitude du cœur. Ainsi elle ne peut même jouir de ce qu'il y a de brillant dans son équivoque destinée : tant d'orages aboutissent simplement, comme dans la vie ordinaire, à une demi-platitude, ou, pour parler d'une manière moins méprisante, à une affection sensée ou estimable, mais qui n'a rien de bien éblouissant ni de bien poétique. Quel plus cruel exemple des cruautés de la fortune que celui de cette femme née princesse et fiancée de roi, passée de main en main comme une esclave antique, et forcée de subir des admirations qui sont des outrages et des passions qui sont des attentats I On pourrait appeler cette histoire la tragédie de la beauté. Oh ! oui, Pamphile parle justement lorsqu'avant de commencer son récit il expose la vanité des vœux et des désirs humains. La suprême sagesse serait de ne former aucun désir, car les biens que nous souhaitons sont presque infailliblement ceux qui doivent nous conduire à notre perte, et nous ne nous apercevons de l'extravagance de nos vœux que lorsque notre ruine est consommée. Bien plus, il faudrait autant redouter par prudence les dons de la

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