ET LE DÉCAHÉRON DE BOCCACE
nature que ceux de la fortune; malheureusement cenx-là nouft sont imposés fatalement, et nous ne sommes pas libres de les refuser. Tout se paye, disait Tempereur Napoléon; tout se solde et se compense dans l'ordre de la nature aussi bien que dans Tordre social et politique, ajouterons-nous. Heureux encore Bommes-nous lorsque la balance se tient à peu près en équilibre, et lorsque le prêt que nous avons reçu n'entraine pas la banqueroute de la vie. Une loi fatale et implacable veut que l'homme expie ses dons. C'est une loi étrange et d'une injustice si criante qu'elle semble paradoxale et que nous avons peine à y croire, mais l'application en est tellement constante que le doute nous est défendu. Nous ne connaissons pas les raisons de cette loi cruelle, et les explications qu'on peut donner de sa légitimité ne sont point faites pour consoler de ses rigueurs. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que, lorsqu'un homme a reçu un don de la nature, il ne s'appartient plus et n'est plus maître de sa destinée. Il doit subir celte destinée, quelle qu'elle soit, avec obéissance et résignation, car il n'est plus qu'une des forces de la nature, qui s'est incamée en lui pour accomplir ses fonctions dans l'œuvre universelle du monde. Les plaintes mêmes et les reproches lui sont interdits ; autant vaudrait que la foudre se plaignit d'être obligée de gronder et la mer de gémir. Les dons, quels qu'ils soient, un grand génie, une grande beauté, un grand caractère, ne nous ont pas été accordés pour noire bonheur, non plus que pour notre malheur, et il
importe que l'homme et la femme qui les possèdent sachent qu'ils ont été choisis simplement pour être des instruments d'activité et des stimulants de passion. Ils ont été doués afin d*ètre désirés ou enviés» et, en étant désirés et enviés, afin de réveiller dans les autres hommes le sentiment de la vie et de leur en faire comprendre le prix. Certes c*est là une explication raisonnable; est-elle plus consolante pour cela? Ce n'est pas une consolation que de se dire qu'on ne s'appartient pas afin que les autres puissent s'appartenir, et qu'il est juste qu'on soit malheureux pour que les autres acquièrent la conscience du bonheur.
Ce qu'il y a de particulièrement blessant et cruel dans cette loi, c'est l'hypocrisie avec laquelle la nature l'applique, la trompeuse sollicitude maternelle avec laquelle elle nous cache les vraies conséquences de ses dons, afin de ne pas nous en efirayer et de nous enlever jusqu'à lldée de fuir ses faveurs. Elle nous les présente avec un sourire amical, comme les instruments mêmes de notre bonheur, et en nous donnant l'assurance qu'ils n'éveilleront chez nos semblables que les meilleures pensées et les meilleurs instincts. C'est la partie angélique de l'humanité que nous allons soulever hors d'elle-même, l'amour, la sympathie, la bonté, la charité, le dévouement. Estil un don plus irrésistible par exemple que celui qui fut octroyé à Alaciel? Sans doute, partout où elle passera, les cœurs se sentiront émus d'un saint enthousiasme pour cette beauté suprême dont elle atteste