ET LE DÉCAMÉRON DE BO€GAGE
cipal même, celui d^Alaciel. On peut le concevoir et Texprimer de dix manières différentes sans courir le risque de se contredire ou de se tromper. Pensez donc en effet combien de sentiments habitent à la fois le cœur de la malheureuse princesse l Toutes ces mélodies isolées et successives de Tamour que chantent à tour de rôle ses amants se trouveront, si le poète le veut, réunies dans Alaciel en une symphonie colossale et monstrueuse. A cette symphonie voluptueuse une seconde répondra, celle-là diaboUque, discordante, anarcbique, formée par les clameurs des sentiments de colère, de désespoir et de haine que le malheur a soulevés en elle. Cette gamme de sentiments que le poète faisait parcourir à son génie au moyen des dix personnages de son drame, Alaciel peut la parcourir tout entière à elle seule, en même temps qu'elle en parcourt une autre tout opposée. De même en effet que l'amour qu'elle inspire est de caractère très divers, l'amour qu'elle ressent se transforme nécessairement avec chacun de ses amants ; mais parmi ces sentiments il en est un dramatique par excellence et qui, je crois, n'a jamais été exprimé par aucun poète : c'est la contrainte que la fatalité exerce sur le cœur d' Alaciel. Alaciel est entraînée dans le tourbillon des passions qu'elle inspire, et, bon gré, mal gré, elle est amenée à les partager. 11 faut qu'elle aime en dépit de sa résistance, en dépit de la honte qu'elle en ressent, en dépit du désespoir dans lequel ces amours la plongent. La nature lui force le cœur en quelque sorte, et double son
malheur , pour qui sait comprendre, en la contraignant à ressentir des passions qu'elle maudit et qu*elle aurait voulu fuir. Son devoir cependant serait de ne pas aimer, car^ par l'amour, elle détruira la tyrannie qu'elle subit, elle effacera son malheur et amnistiera ]a fatalité. Certes c'est là une situation dramatique et violente s'il en fut. N'est-ce pas que l'histoire d'Alaciel est encore plus sombre qu'elle n'est gaie, et que, si elle a pu fournir la matière d'un beau conte, elle aurait pu beaucoup mieux encore fournir la matière d'un beau drame tragique?
Mais quoil direz-vous peut-être, y a-t-il tant de choses renfermées dans ce petit conte de réputation équivoque, dont nous nous sommes habitués à parler légèrement, comme d'une babiole futile et grivoise ? Eh I mon Dieu, oui 1 toutes ces choses y sont contenues d'une manière apparente, ou d'une manière latente et cachée, et peuvent s'en tirer rien qu'en complétant, en développant la pensée de l'auteur, sans qu'il soit besoin d'en forcer le sens ou de recourir aux commentaires arbitraires. Il n'y a jamais rien de frivole ni de léger dans les œuvres d'un réel génie, et, lorsqu'on s'approche de la plus petite d'entre elles, on est toujours étonné du nombre de beautés qu'elle contient et de la diversité des significations, toutes également vraies, qu'on peut lui donner. Il m'est souvent arrivé, comme à beaucoup de nos lecteurs sans doute, de trouver une certaine irrévé* rence et un certain mauvais goût dans la comparaison que nos écrivains modernes ont trop souvent
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aimé à établir entre les œuvres du génie humain et les œuvres de Dieu, et cependant cette comparaison n'est pas sans quelque vérité. Qui n'a fait une fois au moins quelque expérience microscopique, et qui n*a été étonné de découvrir Pinfini dans l'atome ? C'est une de ces expériences microscopiques que je viens de faire en littérature. Je me suis approché d'un atome littéraire, mais d'un atome animé d'une vie véritable, et j'y ai, découvert sans peine non seulement la forme abrégée d'un grand talent, mais un petit monde très complet, et comme un microcosme de l'existence humaine et de ses destinées.
Juin 1863.
DU
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Voici un sujet qui nous attire et qui nous fait peur en même temps, car, s*il est toujours difficile de bien parler d'un grand poète, il est doublement difficile de bien parler du Tasse. Son génie est un des plus attrayants pour le dilettante et un des plus embarrassants pour le critique qu'il y ait dans toute l'histoire littéraire. Rien n'est plus aisé que de le sentir et de l'aimer, rien n'est plus malaisé que de l'expliquer et de le juger. Gomment définir ce génie tout fait de nuances, de délicates couleurs, de morbidesses et de musique? Gomment fixer cette âme mobile et gentille qui n'ofire aucune de ces qualités saillantes par lesquelles on peut saisir les autres grands talents poétiques? Gomment exprimer cette originalité chatoyante et fuyante qui se dérobe sous
i. Écrit à Toccasion du Prince Vitale, essai sur la folie du Tasse ^ par M. V. Cherbuliez.
l'œil qu'elle charme comme pour défier de trouver le nom qui lui convient? Comment expliquer le genre de plaisir que procure cette poésie et la nature des émotions qu'elle fait naître? Une sorte d'agacement voluptueux s'empare de l'esprit du lecteur, qui se torture et se tourmente pour trouver le mot de cette déconcertante imagination, une inquiétude comparable à celle qu'éprouva M. Cherbuliez lorsqu'il chercha le secret de la malheureuse destinée du Tasse, car le talent du poète n'est pas une énigme moins curieuse que sa folie, et ces deux énigmes n'en font en réalité qu'une seule. Par moments, on se croit le jouet d'une illusion, et l'on s'adresse mille questions pour savoir si l'on doit douter ou non de son émotion et de son plaisir. Ai-je raison d'être ému? Pourquoi ce sourire m'est-il échappé ? D'où vient que cette lecture a des séductions si profondes, et pourquoi cependant me lasse-t-elle si vite? Y a-t-il quelque chose là, ou n'y a-t-il rien, et ne suis-je que la dupe de ma propre sensibilité ? Combien de fois, en proie à l'irritation sympathique qu'excitent les taquineries de ce talent mobile et fin, qui va et vient, passe et fuit, s'approche et s'éloigne, qui, pareil à une abeille bourdonnante ou à un papillon diapré dont le vol défie la rapidité de votre main, semble prendre un plaisir espiègle à vous exaspérer de sa musique ou de l'éclat de ses couleurs, je me suis répété ces vers charmants dans lesquels, au quinzième chant de la Gerusalemmey le grand poète a décrit la robe aux reflets changeants de la fatal donzella qui trace leur
itinéraire aux deux chevaliers envoyés à la recher* che de Renaud I
Cosi piuma talor, che di gentile Amorosa coloniba*!! collo cinge, Mai non si scorge a se stessa simile, Ma in diversi coiori al sol si tinge :
Or d'accesi rubin sembra un monile ; Or di verdi smeraldi il lume finge ; Or insieme li mesce ; e yaria, e vaga, In cento modi i riguardanti appaga.
Oui, voilà bien ce génie décrit par lui-même, voilà bien la définition exacte de cette insaisissable origi- Dalité, qu'on ne peut nier et qui échappe, dont on sent la présence et qui ne se révèle que par les éclairs d'une lumière toujours changeante. Oui, c'est bien le collier toujours différent de lui-même qui entoure le cou de la tourterelle amoureuse, dont les pierreries sont tantôt des rubis enflammés, tantôt de vertes émeraudes, tantôt des pierres non encore nommées qui empruntent les deux couleura.
Non moins insaisissable que le génie du Tasse est le sentiment que nous éprouvons pour lui. C'est une sympathie étrange, aussi variable et mobile que ce génie même. On le prend, on le quitte, on le reprend, on le quitte encore ; il plaît, il lasse, il enchante, il fatigue. Il n'inspire pas ces profondes passions et ces enthousiasmes durables qu'inspirent d'autres grands poètes. Vous ouvrez Arioste ou Shakspeare à votre lever, et vous voilà pris pour la journée tout entière ; vous remettez vos affaires au lendemain, vous abré-
gez comme intempestives et importunes les visites qui viennent troubler votre retraite, vous précipitez vos repas pour retourner en toute hâte à cette chère lecture interrompue. Le Tasse ne fait pas nattre des passions aussi fougueuses, et pour ma part je déclare que je n*ai jamais pu supporter la lecture de ses œuvres pendant plus d'une demi-heure : une demiheure, c'est-à-dire à peine le temps nécessaire pour accorder l'instrument de l'admiration, pour préparer l'imagination aux voluptés de la poésie, pour mettre en ordre et en train l'orchestre des facultés 1 Mais une des particularités du Tasse, c'est qu'avec lui cette préparation, cette mise en train des facultés est inutile, et que sa poésie nous saisit dès les premiers vers. Aussi pendant cette demi-heure que d'ivresse I Cette lecture est un charme continuel. Si elle nous a vite lassés, au moins ne nous a-t-elle pas fait attendre ses plaisirs. Et cette prompte lassitude n'engendre pas la froideur pour le poète et ne déracine pas la sympathie que nous avons pour lui ; nous le reprenons à une autre heure, et de nouveau l'enchantement opère, et nous voilà pour un moment encore l'esclave ému de cette muse aussi finement irrésistible que rapidement énervante.
N'avez-vous pas bien souvent rencontré quelqu'une de ces personnes séduisantes qui attirent les cœurs sans les enchaîner et gagnent les affections sans les retenir ? Quelquefois leur beauté très réelle échappe à toute définition, et l'on se tire d'embarras en disant qu'elles ont ce fameux ye ne sais quoi snr lequel
QD grand peasear a écrit uae page spiritaelle. Ge je ne saù quot^ c'est tout simplement le charme qui s'élève jusqu'à la beauté. Le Tasse est semblable à quelqu'une de ces personnes : il représente en littérature le triomphe du je ne sais quoi^ c'est-à-dire le charme élevé jusqu'au génie.
On a fait bien des conjectures ingénieuses pour expliquer les malheurs du Tasse, on a échafaudé bien des systèmes sans aboutir à un résultat satisfaisant. Peut-être va-t-on chercher trop loin la clef de ce mystère et la trouverait-on dans les œuvres mêmes du poète. Ni M. Gherbuliez, qui repousse le système des amours, ni M. de Lamartine, qui l'adopte^, ne m'expliquent aussi clairement les malheurs du Tasse que la lecture répétée de la Gerusalemme et de VAmtnta. Est-ce que vous n'apercevez pas clai« rement dans la nature de ce grand talent et dans celle de l'intérêt vif et mobile qu'il excite en vous le germe de toutes ses infortunes 7 Cette intelligence qui déconcerte et déroute, cette originalité changeante qu'on ne sait où saisir, qui, à la distance de trois siècles, nous fait encore éprouver l'agacement voluptueux que nous avons essayé de décrire, cette sympathie qui s'éprend si aisément et se lasse si vite, qui est un danger et n'est pas une défense, expliquent, mieux encore qu'un amour contrarié, que des intrigues de courtisans, que la dureté d'un protecteur
i. Les derniers numéros du Cours de littérature familière contenaient une biographie du Tasse, une des meilleures et des plus éloquentes que M. de Lamartine ait écrites.
OU la tyrannie d*une inquisition inintelligente, cette vie fertile en catastrophes. Oui, cela est certain, les d'Esté furent toujours les plus mauvais protecteurs parmi les princes italiens, et l'Arioste^ qui était un homme autrement trempé que le Tasse, eut souvent à s'en plaindre. Oui , il est certain encore que le Tasse, comme plus tard Galilée, eut le tort de se tromper d'époque et de venir au monde cinquante ans trop tard ; parmi les causes tout à fait saisissablés de ses infortunes, il n*en est pas de plus vraie que celle-là, et ce sera l'honneur de M. Gherbuliez de l'avoir le premier mise en pleine lumière. Oui enfin, le Tasse fut entouré d'envieux et d'espions, en butte aux sourdes persécutions d'ennemis nombreux et cachés, et ceux qui nient cette cause de ses malheurs oublient trop que la même histoire s'est répé* tée toutes les fois que l'homme de génie avait pour première faculté une sensibilité vive, témoin Racine et Jean-Jaccpies Rousseau, comme ceux qui nient l'influence de l'époque oublient les aventures de Giordano Bruno et de Galilée. Ces diverses causes ont agi à la fois, je l'accorde, et cependant il en est une plus puissante que toutes celles-là, c'est la personne du Tasse elle-même.
A Dieu ne plaise que nous répétions l'accusation qui a été si souvent formulée et que le grand Gœthe a rendue immortelle! Quand nous disons que le Tasse est l'auteur principal de ses malheurs^ nous ne songeons pas à accuser son caractère et son humeur; nous allons plus loin que l'homme social, nous met-
tons en cause son intelligence et son âme. Nous écartons toute biographie, nous effaçons de notre mémoire tout souvenir historique, et pour avoir le secret de sa destinée nous ne nous adressons qu'à ses œuvres. Nous voulons montrer par une analyse rapide des qualités qui brillent dans sa poésie qu'il était fatalement voué au malheur par la nature même et la forme de son imagination. Je suppose un lecteur ne sachant rien des aventures du Tasse ; si ce lecteur est pénétrant , la Gerusalemme à la main , il s'écriera : Yoilà un instrument merveilleusement organisé pour la souffrance, car voilà un homme qui est né pour le bonheur, et rien que pour le bonheur I
C'était un être né pour le bonheur, et il n'a connu que rinfortune. De là l'intérêt qui s'attache à sa légende et la sympathie romanesque qui entoure sa mémoire. D'autres grands poètes ont éprouvé autant que lui toutes les duretés et toutes les amertumes du sort, et cependant c'est à peine si nous songeons à les plaindre. Dante a éprouvé combien était amer le pain de l'étranger et combien rude à monter l'escalier d'autrui; mab le malheur ne dépare pas cette âme orgueilleuse et haute, même nous trouvons qu'il lui est une parure et que la couronne de cyprès va bien à ce sombre front. Les ennemis de Dante ne nous scandalisent pas, parce que nous sentons que leurs attaques ne resteront pas sans vengeance et que le poète a , Dieu merci, bec et ongles pour se défendre. Cervantes a supporté les longues captivités, la prison, l'indigence
et la calomnie, et on peut dire que toute sa vie il a vécu côte à côte avec la mort ; mais la nature Favait armé de constance, de magnanimité et d'héroïsme, en sorte que nous ne trouvons pas que le fardeau qu'il eut à porter fût supérieur à ses forces. Milton a connu la cécité, Tisolement et l'oubli, mais il avait pour se défendre sa grande confiance en Dieu et la fermeté de ses convictions républicaines. Pourquoi plaindrions-nous de tels hommes? Ce n'est pas notre compassion qu'ils réclament, mais notre estime et notre respect. Au contraire, les malheurs du Tasse réclament et enlèvent notre sympathie et notre pitié. Eh quoi! le Tasse, cet être de luxe et de plaisir, cette gaie lumière errante, ce sylphe en qui se croisent le sang capricieux des fées napolitaines et le sang des vifs arlequins de Bergame, cette imagination légère qui se nourrissait de la vue des pierres précieuses et qui sut mieux qu'aucune autre exprimer la grâce des sourires, la tendresse des regards et toutes les féeries divines du visage humain, — calomnié, persécuté, trahi, enfermé sept années à l'hôpital Sainte- Anne I Vraiment le fardeau était supérieur à ses forces , et son malheur nous frappe non seulement comme une injustice, mais comme une méprise du sort. D'ordinaire, lorsque les dieux viennent parmi les hommes, ils ne sont pas reconnus, et le moindre mal qui puisse leur advenir^ c'est de garder les troupeaux d'un Admète; mais le Tasse, malgré tout son génie, n'appartenait pas à la race des dieux : il n'était que le plus brillant, le plus séduisant et le
plus noble des esprits élémentaires, et il fut traité comme s'il était un dieu. Là est le point vraiment tragique de cette mélancolique histoire, et la vraie cause de la sympathie instinctive qui s'est attachée au Tasse. La postérité a senti qu'on lui avait fait une infortune plus grande que sa nature. Yoyez-vous d'ici cette meute de chasseurs féodaux, habitués à poursuivre la grosse bote, qui pourchassent et traquent, avec l'ardeur qu'ils mettraient à forcer un sanglier ou un loup, ce mélodieux rossignol du Parnasse, si inolTensif qu'en toute sa vie il ne sut pas aiguiser une épigramme I II y a dans ce spectacle quelqpie chose d'odieusement grotesque et de lâchement comique que les explications les plus ingénieuses ne parviennent pas à justifier, et que la postérité n'a jamais entièrement pardonné.
M. Gherbuliez a écrit une page fort éloquente sur le masque de cire conservé à Saint-Onuphre. Je n'ai pas vu le masque de cire% mais cette page traduit exactement l'impression que je ressentis un soir en contemplant une belle copie do portrait du Tasse qui se trouvait dans le salon d'un des plus illustres frères en Apollon que le poète ait eus dans notre siècle. Un sentiment de tristesse et presque d'angoisse s'em* pare du cœur en contemplant ce visage gentiment funèbre , sépulcre de quelque chose qui fut ravissant ; mais les lecteurs seuls de la Gerusalemme et de
1. J'ai TU, depuis que cet essai est écrit, le masque de Saint-Onuphre, et je n'ai rien à changer à mes impressions d'autrefois.
YAminla peuvent connaître ce sentiment dans toute son intensité, car il est éveillé en eux par le douloureux contraste qu'ils établissent involontairement entre le visage du poète et le caractère de ses œuvres. Quelle poignante antithèse I Sur ce visage, tout parle de douleur, de maladie et de désespoir^ et cependant tout dans ces œuvres est bonheur, lumière, allégresse, élégance, ivresse et beauté. Nulle part les sentiments sombres n*y apparaissent, et les sentiments graves s'y enveloppent de sourires, comme pour ne pas troubler par ui^e note de malencontreuse austérité la vive et molle harmonie des concerts du poète.
Si vous voulez savoir combien le Tasse était peu fait, je ne dirai pas pour le malheur, mais seulement pour les pensers moroses, lisez la plus sérieuse de ses œuvres, la Gerusalemme liberata. La Gerusalemme est le miroir où se réfléchit le mieux la physionomie de cette àme brillante et fragile. Que VAmïnta soit un vrai sourire de bonheur, il n'y a rien là qui doive étonner, étant données la nature du sujet et les passions que le poète avait à peindre. Que les rime amorose soient pleines d'images gracieuses, de coquettes allégories et d'espiègles lascivetés, nous le comprenons : ces choses légères sont bien les broderies naturelles de la mince étoffe dont sont faits des sonnets galants et des chansons voluptueuses ; mais la matière de la Gerusalemme appelait naturellement les pensées graves et les sentiments sévères, puisqu'il s'agit dans ce poème de célébrer une enti'eprise où l'héroïsme se
mêle à la sainteté. A la résonnance qu*elle va rendre pour célébrer ces fiançailles uniques de la religion et de la chevalerie qui se sont appelées les croisades, nous allons reconnaître de quel métal est faite Fàme du poète, et si cette âme est Fémule de celle de Dante et de Blilton. Si ce génie a quelque chose d'austère, s'il est fait pour s'élever jusqu'à ces réalités éterneUes où sont oubliées, comme de vains songes, les périssables réalités du monde, s'il est seulement capable de dépasser ces régions brillantes, mais terrestres, où les désirs du bonheur forment comme l'atmosphère naturelle^ l'air respirable nécessaire de l'âme, et de gagner ces cimes sereines d'où l'on voit gronder à ses pieds les orages des passions humaines, nul sujet n'est mieux choisi que la Gerusalemme pour le forcer à déployer ses ailes et à se dévoiler par ses côtés les plus profonds et les plus sérieux.
Hélas 1 le poème tout entier révèle que le bonheur était Télément nécessaire de celui qui l'écrivit. Jamais monument plus profane ne fut élevé à la louange de la religion et de Théroïsme. Certes le Tasse sait peindre l'héroïsme, mais il manque à cet héroïsme je ne sais quoi de mâle, et c'est plutôt avec le son de voix de Glorinde qu'il raconte les exploits des croisés qu'avec le son de voix de Tancrède ou de Godefroi. Il est religieux aussi, et il exprime des sentiments d'une piété vraie autant que charmante ; mais ces sentiments, tout sincères qu'ils sont, ne pénètrent pas profondément. Ils passent à la surface de l'âme comme un frisson délicieux, frère du frisson
de la volupté, si bien que lorsqu'ils vous effleurent dans leur rapide passage, pareils à un vol d'esprits invisibles, on ne saurait dire si ce sont des lèvres d'anges qui vous ont touché ou des lèvres de génies antiques, compagnons du premier époux de cette Psyché convertie que chacun de nous porte en lui. Vous rappelez-vous l'épisode d'Olindo et de Sophronia au début du poème, et les émotions adorables qu'il vous a fait éprouver? Sans doute il vous serait difficile de dire ce qui vous a le plus touché, de la constance des amants à leur religion ou de leur constance à leur amour, tant ces deux formes de la fidélité sont unies chez eux en un même sentiment d^exaltation voluptueuse. Cet épisode est l'image de la religion du Tasse, mélange unique où se fondent en un attendrissement suave la douceur de l'amour et la douceur de la piété. Gomme ces chevaliers et ces héros nous paraissent heureux d'écouter les leçons de la sagesse au milieu des merveilleux décors qui les entourent I C'est comme entendre un concert dans un magnifique palais ; les beaux spectacles qui entrent par les yeux prépareht l'âme à goûter les voluptés des sons. Qui ne voudrait écouter les promesses de l'éternelle vérité dans cette chambre souterraine, tapissée d'émeraudes et éclairée de diamants, où le vieil ermite trace leur itinéraire aux deux chevaliers qui partent pour reconquérir Renaud au devoir et à l'honneur ? Le plaisir le plus exquis est à peine comparable à la pénitence de Renaud, et les splendeurs des jardins d'Armide sont effacées par les enchante-
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ments qui se déploient sous les yeux du héros lorsqu'il gravit la montagne des Oliviers à cette heure d'une si aimable indécision où les splendeurs de la nuit qui s*enfuit se mêlent aux splendeurs du jour qui s^avance. Est-il un voluptueux, Tàme encore attendrie de ses erreurs récentes, qui ne trouvât douces à verser les larmes d'un tel repentir? Quelle allégresse de sentir les esprits de Theure paisible rafraîchir sa poitrine et les rougeurs de l'aurore se poser sur son front, et qu'il doit peu coûter de tourner ses regards vers le ciel lorsqu'on est sûr d'y rencontrer des beautés pareilles à celles qu'il découvre aux yeux du héros I On peut douter que ce baptême de la rosée matinale que Renaud reçoit sur la tête et les épaules ait le pouvoir de laver toutes les fautes ; mais ce qui est certain, c'est qu'un tel lever de soleil vaut les splendeurs de la plus habile magie, et que les pensées religieuses qu'il inspire valent pour la douceur pénétrante les plus suaves mélodies de cet oiseau erotique qui chante dans les jardins d'Armide la fuite rapide du plaisir. Renaud n'a fait que passer d'un enchantement à un autre, et les caresses de la reli^ gion ont succédé pour lui aux caresses de l'amour. Il y a au quinzième chant de la Gemsalemme un ravissant épisode. Lorsque les chevaliers envoyés à la recherche de Renaud approchent du palais d'Armide, ils rencontrent un spectacle qui un instant fait trembler leurs cœurs et leurs sens, deux jeunes nymphes espiègles et rieuses qui se baignent dans un fleuve. Elles nagent, et, croyant n'être point vues,
découvrent jusqu'à mi- corps les trésors de leur beauté. Tout à coup. Tune d'elles aperçoit les deux chevaliers qui la regardent; alors, d*un geste rapide, elle se fait un manteau de sa chevelure, et, ainsi vêtue en quelque sorte d'elle-même, elle tourne vers les indiscrets un regard à la fois riant de malice et rougissant de pudeur. Cette nymphe, vêtue de sa chevelure, est vraiment le gracieux emblème du génie du Tasse aux prises avec le sujet austère de la Gerusakmme^ et on peut dire que son fantôme parcourt tout le poème. Gomme elle, ce génie brillant s'abandonne à tous les entraînements de sa facile nature. De même qu'elle fait jaillir autour d'elle l'eau en perles lumineuses, il répand à profusion les fleurs et les rayons ; de piême qu'elle remplit l'air de rires sonores, il s'enivre de mélodies; puis tout à coup, pendant qu'il se livre à ses caprices, il aperçoit le visage sévère de la religion qui le regarde fixement. Confus alors, il s'arrête, s'enveloppe de gravité et prononce quelques nobles paroles qui sont comme ses excuses et l'expression de son repentir.
Non, il n'y a pas de ballet d*opéra qui vaille pour l'amusement de' l'esprit la lecture de la Gerusalemme. Ah I le joli spectacle fait à souhait pour affoler Tâme et la remplir d'un trouble délicieux I Le penchant du pauvre Torquato au plaisir et à l'éclat est tellement irrésistible que les pensées défendues Tenvahissent malgré lui et font subir à son génie une sorte de tentation de saint Antoine qui compose la plus brillante féerie qu'il y ait en littérature. De tous les coins
du poème où elles se tiennent comme embusquées surgissent les images séduisantes. Les démons les plus espiègles n*ont pas plus de subtilité que les lutins voluptueux de l'imagination du Tasse ; ils se nichent et se blottissent partout, dans les mélodies du rhythme, dans la beauté des mots et des épithètes finement choisis, dans la cadence des phrases. Si nombreuse est leur troupe et si bruyante leur turbu* lence que la religion et Théroïsme ont grand'peine à les contenir. On les entend bourdonner comme un essaim d'abeilles, gazouiller comme un chœur d'oiseaux, folâtrer comme une bande d'amours en liberté. Il y en a de timides qui se montrent à peine et se cachent dès qu'ils sont aperçus ; il y en a d'effrontés qui apparaissent subitement et vous rient audacieusement au visage. La compagnie des idées les plus austères et des sentiments les plus graves ne les effraye point ; au bout d'une octave où l'on vient de s'entretenir avec des pensées de piété, on aperçoit quelque fantôme tentateur qui vous fait signe du doigt. Ils ne redoutent ni l'horreur des champs de bataille, ni les solitudes du désert, ni l'air embrase des étés sans pluie ; la mort même n'est pas un spectacle qui les mette en fuite. Parcourez tous les tableaux du Tasse, et partout vous rencontrerez ces gais enfants de son caprice. Ils jouent avec les chapelets des ermites et les armes des guerriers comme avec les chevelures des nymphes et les parures des magiciennes. Ils voltigent au milieu des mêlées sanglantes, s'abattent comme des lumières agiles sur
Tacier des armures et les fers de lance qulls font étinceler, se suspendent en aigrettes brillantes aux cimiers des casques. D'abord on les trouve indiscrets, puis on s'habitue à leur présence, et on découvre qu'ils apportent avec eux non le désordre, mais une certaine harmonie. Ils semblent avoir pour mission de bannir du poème tout ce que les grandes réalités de la vie ont de trop sérieux et de trop triste. Point de sujet si lugubre dont ils n'embellissent la tristesse, point de spectacle si affreux dont ils ne dissipent l'hoi^ reur. Avez-vous vu comme ils s'empressent autour des chevaliers blessés pour leur éviter les grimaces de Tagonie et les postures convulsives du trépas? Ils soulèvent doucement la tète de Glorinde pendant que Tancrède dénoue son casque, et grâce à leurs secours Dudon peut se redresser sur son bras et expirer dans l'attitude d'un guerrier qui prend son repos. Que la mêlée s'engage furieuse, et soudain quelque mignonne apparition va surgir qui attirera le regard et distraira l'imagination des laideurs de la guerre ; telle est par exemple dans le fameux combat de nuit la gentille figure du petit page du Soudan, dont la jeunesse triomphe des fatigues de la lutte et des misères physiques de notre nature ; les gouttes de sueur sur ses joues paraissent des perles, et la poudre du champ de bataille va bien à sa chevelure en désordre. Oh! non, il n'était pas armé pour supporter les cruelles épreuves, celui qui écrivit ce délicieux poème, et cependant la nature le livrait inévitablement au malheur, car elle lui avait
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donné une âme qui n'était que douceur et délicatesse, une âme toute de miel, qui semble Touvrage de toutes les abeilles poétiques de la Grèce et de l'Italie, faite par conséquent pour attirer les frelons, les mouches et les ours, également friands de cette substance qu'ils ne savent produire.
Certes on peut se guérir de la chimère du bonheur, même lorsqu'elle constitue, comme chez Torquato, le plus invincible et le plus cher penchant de notre natore, mais à une condition : c'est qu'il y ait en nous d'autres penchants qui, d'abord étouffés par celui-là, prennent sa place et se donnent â leur tour libre carrière ; c'est que l'âme, en vieillissant, soit capable d'oublier les âges qu'elle a traversés et qu'elle soit capable de vivre dans chaque nouvelle saison de l'existence, comme si elle n'en avait jamais connu d'autre. Malheureusement cette faculté avait été tout à fait refusée au pauvre Torquato. H. Victor Gherbuliez, parmi les éloges qu'il donne au Tasse, le loue à plusieurs reprises de l'expérience de la vie que révè* lent ses œuvres; c'est le seul de ses éloges auquel je ne puisse vraiment souscrire. Ce qui me frappe au contraire dans le Tasse, c'est une âme arrêtée à une certaine saison de la vie, une âme adolescente, et qui, quoi qu'elle devienne, resteca toujours adolescente , dont la croissance a été comme empêchée par le nœud des faveurs bleues et roses du premier âge. Tous ses dons, quelque grands qu'ils soient, sont des dons d'adolescent; le charme qui émane de ses œuvres est exactement le charme qui émane de l'adolescence, et
c'est même là ce qui le rend si irrésistible. C'est quelque chose à la fois d'espiègle et d'ingénu, de pudique et de lascif, de languissant et de mobile, qui est vraiment incomparable. Lisez les aventures de la Gerusalemme, et puis en regard placez les aventures de YOrlando; vous serez encore moins frappé de la différence des génies des deux poètes que de la différence de leur expérience. Yoilà un homme qui possède la science de la vie, cet Arioste! Mais peutêtre cette comparaison vous parait trop écrasante pour le Tasse; faites-en une seconde, et lisez le Pastor fido après YAminta, Certes, quel que soit le mérite de Guarini, et il est réel, le Tasse l'emporte de beaucoup sur lui comme poète. Pour produire un chef-d'œuvre, il n'a pas eu besoin de la complication romanesque d'événements sur laquelle est échafaudée la pastorale de Guarini ; mais l'avantage de l'expérience reste à ce dernier. Est-ce un tableau de la vie que VAmtnta? Non, c'est un long dialogue entre jeunes gens sur le sentiment qui leur est cher entre tous, celui de la volupté. Caractères, langage, passion^ comme tout cela porte le cachet de la jeunesse! D'un bout à l'autre de VAmtnta régnent cette candeur sans innocence, cette licencieuse ignorance, cette naïveté malicieuse, marques distinctives des âmes adolescentes qui ne connaissent des passions que les douceurs de leurs débuts, chez qui la sensualité, nouvellement éveillée, est encore voisine de la pudeur de l'enfance. Ajoutez que ses personnages ont tous cette netteté de caractère, cette franchise
facile qui proviennent moins d*une vertu de Tàmc que d'une disposition de la nature chez les êtres jeunes à qui la vie n'a pas encore appris la duplicité. Pas de personnage rusé, pas de traître, pas de coquetterie artificieuse, pas d'effronterie vicieuse comme chez Guarinî. Ce n'est pas le Tasse qui aurait jamais inventé les scènes si comiquement et si mondainement vraies de Gorisca et du Satyre dans le Pastor fido. Gomme les jeunes gens encore, le Tasse fait tout passer et se fait tout pardonner. Le libertinage fréquent de ses pensées s'enveloppe de grâce et ne descend jamais au cynisme. Il a un art incomparable pour dire les choses grivoises; voyez plutôt certaines parties du dialogue du premier acte entre Daphné et Tircis. Par sa gentillesse dans l'expression des choses de la volupté, le Tasse tranche sur les autres Italiens, qui y mettent d'ordinaire plus de mâle sensualité et de bonhomie ordurière. Le langage de VAminta enfin, par sa douceur, sa moUesse, ses diminutifs, ses zézaiements, ne peut se comparer qu'à cette musique frissonnante que la volupté fait courir dans l'être des adolescents, et l'on peut dire de cette lecture qu'elle compose la plus longue pâmoison qu'il soit donné à l'imagination d'éprouver.
Cette adolescence du génie du Tasse est partout marquée. Il possède au plus haut degré, et tel qu'aucun poète ne Ta possédé, le sentiment de l'aurore et du matin de toute chose, aurore de la vie ou matin du jour, de tout ce qui est jeune dans la
nature comme dans l'homme. Voyez-le dans ses descriptions de la nature, principalement dans cette description des jardins d'Ârmide, imitation des jardins d'Alcine, où il a battu positivement le grand Arioste par l^harmonie voluptueuse et la gracieuse invention des détails. C'est le tableau de la nature et de TÀme humaine à leur printemps. On peut dire que tous les détails de cet admirable tableau correspondent exactement à la neuvième heure de la matinée, rheure où le jour entre dans son adolescence, tant chacun de ces détails est bien choisi pour donner une impression de la chaude saison sans que la chaleur y ait place. Aucune maladroite nuance ne vient y rappeler la pourpre du midi ou les langueurs embrasées du soir. Une lumière tiède, blanche, radieusement incolore, éclaire un paysage où tout respire une mollesse ardente et une fraîche ardeur. Un concert s*élève du milieu de cette scène, un concert composé tout entier de voix de femmes et de voix d'adolescents où la basse virile n'a point de place, musique de l'âme aux débuts de sa vie passionnée, lorsque de toutes les voix qui sont en elle il ne s'est encore éveillé que celles du bonheur et de la volupté. Cet épisode des jardins d^Armide et cet autre épisode où la forêt enchantée, tout à Theure pleine de fant^^mes sinistres pour Tancrède et ses compagnons, se couvre subitement de fleurs et prend un aspect riant pour accueillir Renaud, sont les deux morceaux classiques où l'on peut le plus pleinement admirer ce sentiment de la matinée du jour et de la vie qui est propre au
Tasse; mais il circule dans tout le poème comme un vent léger, toujours présent, soit qu'il souffle, soit qu'il s*apaise, et le remplit de brises qui soulèvent ses strophes comme de fins tissus. D'autres poètes ont été obligés de personnifier le zéphyr pour rendre saisîssable cette fraîcheur mouvante et paresseuse à la fois des belles journées sans orages; mais le Tasse a su mettre dans ses vers ce souffle même.
Puisque nous parlons d'un trait particulier du talent du Tasse qui se rapporte au sentiment général de la nature, ouvrons une parenthèse pour faire une observation qui trouverait difficilement sa place ailleurs. Le Tasse, inférieur à ses grands compatriotes pour la vigueur et Toriginalité des conceptions, la largeur des pensées, la virilité de l'accent, la science de rame humaine, leur est très supérieur comme peintre de la nature. Arioste, si grand comme inventeur, si gracieux comme narrateur, si fertile en ressources comme peintre des passions humaines, est inférieur au Tasse sous le rapport descriptif. Arioste est moins un paysagiste qu'une sorte de géographe exact et poétique des lieux qu'il fait traverser à ses héros. Quelques lignes nettement tracées, quelques épithètes heureusement choisies lui suffisent; on sent que la nature n'est pour lui, comme pour la plupart des grands Italiens, qu'un accessoire, et que l'humanité occupe la première place dans ses préoccupations. Dante seul, par la richesse pittoresque et la force plastique de ses expressions, s'élève au-dessus du Tasse comme peintre de la nature. Cependant il
esl nécessaire de faire une distinction pour bien marquer le caractère de ce côté du talent du Tasse. Ce n'est pas tant comme paysagiste , à proprement parler, qu'il est hors ligne, que comme peintre de la lumière. Ses descriptions de forêts ombreuses, de prairies émaillées de fleurs, de ruisseaux, de collines, ne sont à tout prendre que jolies ; mais il est grand dans ses peintures de la lumière, des cteb^ des météores, de l'atmosphère. Les splendeurs des nuits éclairées d'étoiles, les transparences de lair dans les pays du midi, les phénomènes de l'aurore, Tétouffaute atonie de l'atmosphère dans les étés de sécheresse, les tiédeurs des matinées de printemps, voilà son domaine pittoresque, et sur ce domaine il ne redoute aucune comparaison. Le Tasse, c'est le Claude Lorrain de la poésie italienne, un Claude Lorrain qui a, comme le nôtre, ses heures préférées. Chez Claude, ces heures sont celles de l'après-midi ; chez le Tasse, ce sont celles de l'aurore et de la matinée.
Revenons à ce caractère d'adolescence qui distingue le génie du Tasse. On vient de le saisir dans ce qui fait sa grâce et sa beauté, voyons-le dans ce qui fait sa faiblesse. Le génie du Tasse n'est pas seulement gracieux, il est élevé jusqu'à l'idéalisme ; mais, dans l'élévation comme dans la grâce, il reste toujours juvénile. Tons les grands sentiments prennent chez lui la forme qu'ils revêtent chez les jeunes gens noblement doués. Nous avons reconnu ce qui manquait de virilité à son héroïsme et d'austérité à sa religion. Il a des ardeurs guerrières de jeune page et des
attendrissements pieux de jeune communiant. Sait-il mieux peindre d'autres grandes passions, l'amour, la douleur par exemple ? Certes il est souvent pathétique, mais ce pathétique est doux comme lés larmes qu*arracbe le bonheur, ou, si vous voulez à toute force j mêler Tidée d'infortune, doux comme les larmes qui tombent lorsque le premier malheur ravit à notre âme la virginité de la souffrance, car la souffrance a sa fleur comme l'amour, et les premières larmes ont une limpidité qui ne se retrouve plus jamais. Le modèle de ce pathétique, c'est la mort de Gorînde et les plaintes de Tancrède après le fatal combat. Combien cette scène, qui devrait être sombre, est au contraire lumineuse 1 L'infortune des deux amants est éclairée de ces rayons que Tancrède, dans sa douleur, s'accuse de voir encore :
lo vivo ? io spiro ancora ? e gli odiosi Rai mira ancor di questo infaosto die ?
Avec quelle tristesse musicale les plaintes s'échappent du cœur du héros I Est-ce un amant blessé à mort qui parle ou un personnage d'opéra qui chante, parce qu'il a trouvé dans sa douleur un beau motif d'inspiration lyrique? Quelles belles solitudes, quelles majestueuses allées de cyprès égayéeâ de myrtes son chant évoque sous les yeux du spectateur, je me trompe, je veux dire du lecteur 1
Vivre fra miei tormenti et fra le cure, Mie giuftte farie, forsennato, errante, Paventerô Tombre solinghe e sciire
Les douleurs qu'il faut au Tasse, comme du reste à la plupart de ses compatriotes, ce sont des douleurs brillantes, présentant une surface harmonieuse et dont on puisse dire sans exagération en les contemplant : Voilà la dépouille mortelle du bonheur ! voilà le bonheur inanimé, immobile, glacé ! C'est, dis-je, la forme de douleur qu'aiment à exprimer de préférence ses grands compatriotes, Pétrarque, Boccace, Arioste ; mais il Taffectionne plus particulièrement et plus exclusivement qu'aucun d'eux. Ce a'est pas lui qui aurait jamais fait couler les mâles et nobles larmes que Roland répand dans Arioste, ce n'est pas lui qui aurait lutté victorieusement avec Catulle pour exprimer le désespoir d'Olympia abandonnée par Bireno, ou qui aurait pris plaisir à raconter, comme Boccace, la sauvage histoire du Basilic salemttain. Non ; il faut que ses héroïnes et ses héros s'endorment dans la mort comme les nymphes du Corrège parmi l'ombre des bois, et que les douleurs de ceux qui survivent voltigent sur leurs tombes comme les mânes du bonheur.
Les mêmes observations s'appliquent à ses peintures de l'amour. La forme de l'amour que le Tasse affectionne est celle qui se trouve dans VAmmta et que nous avons déjà essayé de décrire, une élégante diablerie, une sensualité gracieuse, ou bien celle que Ton trouve dans ces liime amorose dont M. Cherbuliez a exprimé le caractère dans une page charmante, après laquelle il n'y a plus rien à dire. Une fois, une seule, le Tasse a trouvé et fait entendre les vrais
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accenU de la passion avec le discours d'Annide à Renaud qui s'enfuit, et encore est-il vrai de dire que ce morceau ne s'éloigne pas autant qu'il le semble de cette sensualité qui est le caractère de l'amour dans le Tasse. Ce qu'Armide y exprime en termes d'une si véhémente éloquence, c'est moins l'amour trahi que le désespoir des sens. L'amour d'Armide a tous les caractères de la sensualité passionnée : l'àpreté égoïste, l'énergie d'humilité, l'ardeur d'avilissement, la bassesse fiévreuse et pathétique. Gomme elle se traîne aux pieds de Renaud I Quelle soumission dans son attitude! quelle suppliante vivacité dans ses gestes 1 L'orgueil ne peut abdiquer davantage. La fière magicienne, prise dans ses propres pièges, oublie et méprise tout ce qui n'est paà Renaud, sa naissance, sa science, sa foi musulmane. Elle coupera ses cheveux et le suivra en qualité de servante, c'est elle qui portera ses armes et conduira ses chevaux. Rappelez-vous les admirables octaves :
Spreizata ancella, a chi fo piû conserra
Di questa ehioma, or che a te fatta è vile ?...
Nulle part ce sentiment que j'appelle le désespoir des sens n'a été exprimé avec une telle puissance; seuls, les dilettanti déjà vieillissants qui se rappellent la manière dont Mme Stoltz rendait le r61e de Léonore dans la Favorite peuvent se faire une idée exacte du genre de passion qui est contenu dans le discours d'Armide.
Qu'on ajoute à ce passage exceptionnel quelques accents d'une tendresse délicieuse dans les adieux d*Olindo à Sophronia, et Ton aura épuisé à peu près tout ce qu'il y a dans le Tasse de grande et sérieuse passion^ Ces rapides éclairs passés, son génie, comme la nature après Torage, se remplit plus que jamais de fraîcheur et de gazouillements. Il revient à ces fioritures et à ces concetti où il est passé maître et qui remplissent les Rime amorose. J'ai promis de ne rien dire de ces dernières poésies après M. Cherbuliez; cependant je ne puis résister au désir de faire une observation qui a son importance : c'est que les images brillantes dont elles sont pleines ne sont pas aussi artificielles que veulent bien le prétendre les détracteurs du Tasse en particulier et de la poésie italienne en général. Avez-vous jamais séjourné dans quelque petite ville d'eaux à la mode, et votre imagination a-t-elle eu occasion de fsdre effort pour exprimer les spectacles qui se déroulaient devant elle? Vous avez compris alors ce qui se passait dans l'esprit des poètes italiens par ce qui s'est passé dans le vôtre, car c'étaient des spectacles pareils qu'ils avaient sous les yeux lorsqu'ils écrivaient leurs sonnets remplis de pointes et leurs chansons remplies de rapprochements bizarres. Les concéda* se présentent tout naturellement à l'imagination en voyant défiler tant de toilettes bariolées, tant de jolis visages, tant d'yeux bleus inondés d'une lumière molle et diffuse, tant d'yeux noirs étincelants d'une lumière intense et concentrée comme celle du diamant, tant de
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chevelures de nuances diverses. Bien loin d'être artificiels, les conceUi sont le seul langage par lequel on puisse rendre naturellement ces fleurs qui marchent, ces éclairs qui passent, ces scintillements et ces reflets qui se succèdent perpétuellement. L'esprit n'a pas hesoin de se mettre à la torture, comme on se le figure trop volontiers, car, en présence d*un tel spectacle, il devient nécessairement ingénieux et raffiné. Même chose pour le marivaudage. Le mari* vaudage paraît un langage tout à fait artificiel jusqu'au moment où se présente une occasion de marivauder soi-même ; alors on comprend la raison d'être de ce langage, et on le trouve tout naturel, car il s'est en effet présenté de lui-même sur les lèvres, et aucun autre langage n'aurait pu le remplacer, cette occasion étant donnée. Les concetti et les mignardises du Tasse sont donc moins les indices d'une littérature à son déclin déjà, d'un génie secondaire teinté de mauvais goût, que les marques des efforts naturels du poète pour reproduire les phénomènes passagers du brillant spectacle au milieu duquel il vivait journellement dans la petite cour de Ferrare.
Je voudrais faire pénétrer aussi profondément que possible dans l'esprit du lecteur cette conviction que la nature du Tasse était une nature toute juvénile, et que ce qui le charme et le repousse dans sa poésie est justement cela même qui le charme et le repousse chez les enfants et les jeunes gens. Le Tasse, comme les très jeunes gens, retranche volontiers de la nature humaine quiconque n'appartient pas au
monde qu*il habite, à la caste à laquelle il appar*' tient, à la religion qu'il pratique et qu'il chante. Il crée des antithèses artificielles pour faire ressortir les vertus de ses héros préférés et peint leurs adversaires avec des couleurs de rhétorique. L'opposition des héros des deux religions dans la Gefusakmme est un véritable enfantillage, comme chacun de nous en a pu faire au collège, quoiqu'avec moins de génie et surtout d'ingéniosité. Le Tasse est le dernier enfant de la renaissance italienne, comme le dit fort justement M. Gherbuliez; mais combien cet enfant est déjà dégénéré! Où soupçonner dans la Gerusalemme cette grande idée de la réconciliation des religions, qui fit le fond de la renaissance italienne, que Ton voit naître chez Boccace dans le conte des Trots anneaux, et qui est symbolisée si gracieusement dans Arioste par Tamour de Bradamante et de Roger? Nous sommes bien loin avec le Tasse de cette haute et poétique impartialité. Certes Topposition des deux religions était nécessaire et naturelle en un sujet comme la Gerusalemme, mais il l'a tranchée avec cette netteté impitoyable et cette décision imperturbable que connaissent seuls les êtres sans expérience. On diiait qu'il a craint qu'elle ne fût jamais assez marquée, et là où il fallait un fossé, il a creusé un abime. Ses Sarrasins sont des caricatures, ou des monstres, ou des affiliés de l'enfer; c'est à peine s'ils participent de la nature humaine. Le roi de Jérusalem est un tyran cruel, faible et ridicule ; le savant Ismeno est un nécromancien; Soliman est un aventurier
voué au démon, Argant un géant homicide et impie. La férocité leur tient lieu de courage, la force physique de magnanimité et de grandeur d'àme; Tintérét se détourne d'eux comme d'êtres d'une nature inférieure, voués au mal non seulement par fatalité, mais par choix. S'ils étaient simplement condamnés aux ténèbres, on pourrait encore les plaindre ; mais ils sont en communication constante avec les esprits de l'abime, et ils paraissent on ne peut plus satisfaits de cette intimité : ce n'est pas par aveuglement qu'ils combattent la foi, chrétienne, c'est volontairement et avec clairvoyance. Les démons n'ont pas besoin pour les tromper de revêtir des formes étrangères, ils n'ont qu'à se présenter à eux tels qu'ils sont pour ôtre sûrs d'être bien reçus. Voyez par exemple au chant neuvième la visite d'Aletto à Soliman, qui le reconnaît aussitôt pour un démon et qui s'abandonne sans résistance à toutes les fureurs qu^il lui insuffle dans l'àme. chevaliers et amazones musulmans d'Arioste, Mandricard, Rodomont, Roger, Sansonnet, Doralice, Marphise, Médor, si valeureux, si magnanimes, si loyaux, chez qui Ton sent des âmes si naturellement portées vers la lumière, quels frères ténébreux le Tasse vous a donnés dans Aladin, Argant et Soliman I Seule, la vaillante Glorinde, comme une sainte rachetée de l'erreur, intercède auprès du lecteur pour les champions de la religion musulmane et jette un rayon d'humanité dans l'atmosphère infernale où ils s'agitent.
Une autre particularité très bizarre, mais cette fois
toute gracieuse, de cette nature juvénile du Tasse, c'est le caractère en quelque sorte microscopique que présente la Gerusalemme. Le Tasse peint tous les objets en diminutif; on dirait qu'il voit le monde par le petit bout de la lorgnette. Les objets et les hommes perdent leur stature naturelle et se rapetissent de façon à présenter d'eux-mêmes une réduction toute mignonne et toute coquette ; mais dans ce rapetissement les lois des proportions sont admirablement gardées. Si les objets perdent en dimension, ils ne perdent rien en précision et en netteté; ils se détachent avec un relief et une couleur extraordinaires, et se meuvent dans un lointain lumineux qui ne permet à Tœil de l'imagination de commettre aucune erreur. Aucune brume ne les décolore, aucune ombre ne les fait trembler : ce sont de petits arbres, de petits chevaux, de petits hommes que l'on aperçoit, mais ce sont bien de vrais arbres, de vrais chevaux, de vrais hommes. Les personnages surtout ont une réalité singulière. Le lecteur ne perd pas un seul des mouvements de leur vive mimique ; il distingue le moindre jeu des muscles sur leur visage microscopique, le moindre clignement de leurs petits yeux. Il faut voir comme ces personnages se dépitent gentiment en jolis nains qu'ils sont, boudent et se désolent comme des enfants f&chés, et frappent colériquement la terre de leur petit pied. Ce n'est jamais un spectacle terrible, c'est quelquefois un spectacle presque risible, c'est toujours un spectacle charmant. Ce rapetissement s'étend à tous les êtres et à tous les ob-
jets, quelque immenses qu'ils soient. Dans les profondeurs de l'infini apparaît un tout petit Dieu au milieu de tout petits anges, et dans les profondeurs de l'abîme s'ouvre un enfer qu'on pourrait mesurer en étendant les bras, et où siègent des diables en mmiature. C'est, dis-je, le monde vu par le petit bout de la lorgnette ; c'est ce même recul des objets qui ne leur fait rien perdre en netteté, cette même diminution d'eux-mêmes qui ne leur fait rien perdre en précision.
Rassemblez tous les traits que nous venons de dé* tailler, et vous obtiendrez la nature d'un enfant sensible et sensuel. Certes c'est là se présenter au combat de la vie avec de mauvaises armes ; mais il y a encore dans le Tasse un des penchants les plus funestes qui se puissent concevoir, c'est-à-dire l'exaltation facile, Tadmiration à l'état de démangeaison incessante, l'enthousiasme à l'état de prurit. En vérité, on pourrait appeler assez justement le Tasse le don Quichotte de la poésie, moins à cause de la ressemblance de leur mauvaise fortune que pour une certaine ressemblance de nature et de génie. Ce qui fait le Tasse poète est exactement la même faculté ou la même maladie, comme il vous plaira de l'appeler, qui fait don Quichotte chevalier errant. Us tirent leur malheur et leur grandeur d'un sentiment très noble, mais très dangereux , s'il passe à l'état chronique et s'il arrive à faire partie de notre nature habituelle, car ce sentiment ne s'obtient que par une surexcitation de l'àme, et pour nous élever au-dessus de nous-
mêmes il doit commencer par noas anéantir : j*ai nommé Tadmiration.
Que le Tasse soit un homme d'imagination, cela n'a pas besoin d'être prouvé ; mais quelle est la forme de son imagination et à quelle nature morale correspond-elle? A coup sûr, il n'a pas l'imagination créatrice et dramatique ; l'invention des caractères, des événements, lui fait absolument défaut. La fable de VAminta est d'une simplicité voisine de la pauvreté ; celle de la Gerumlemme liberata est tellement maigre qu*on peut attribuer au peu d'intérêt qu'elle inspire une partie de la fatigue que cause au lecteur moderne ce beau poème. La trame générale du poème n'est rien, les épisodes sont tout II n'est certes personne qui, ayant lu une fois la Gerusalemme^ éprouve le désir de la relire dans son ensemble. Ce que nous y cherchons après une première lecture, c'est tel ou tel de ses épisodes délicieux, Olindo et Sophronia, Uerminie chez les bergers, le combat de Glorinde et de Tancrède, les jardins d'Armide, la forêt enchantée ; moins que cela, nous rouvrons le poème pour revoir les deux ou trois octaves où le poète a décrit si merveilleusement les désirs se glissant dans les cœurs des croisés à la vue d'Armide, celles où Renaud, après sa confession, va au lever de l'aurore visiter le mont des Oliviers, ou même, plus simplement encore, pour relire quelque octave isolée où se trouve tel effet de lumière qui nous est resté dans le souvenir. Ces épisodes eux-mêmes ne nous frappent pas par l'originalité de l'invention et la
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nouveauté ; nous les connaissons pour les avoir déjà vus, sous des formes différentes, chez Virgile, chez Lucain, chez Dante, chez Arioste, voire chez Pulci et Boïardo. La forêt enchantée est reprise de Lucain et de Dante ; les jardins d'Armide sont une imitation évidente des jardins d'Alcine ; ses belles guerrières, Clorinde, Gildippe, sont des imitations de ces héroïnes mises à la mode par les romans chevaleresques, et spécialement de Bradaman te et de Marphise ; l'arrivée d'Armide au camp des croisés rappelle d'une manière frappante l'entrée d'Angélique à la cour de Charlemagne dans VOrlando tnnamorato de Boïardo et de Bemi. Cette imitation ne s'arrête pas seulement aux conceptions principales, elle se retrouve jusque dans les plus petits détails. A chaque instant, la mémoire distingue dans cette ingénieuse mosaïque quelque pièce rapportée, habilement enchâssée, qui appartient à la littérature ancienne ou à la littérature italienne antérieure. Ainsi, pour citer au hasard, le purgatoire des amantes cruelles, dont la bergère Daphné menace la froide Silvie dans VAmintaj est évidemment eniprunté à la vision d'Anastasio degli Honesti dans le Décaméron de Boccace.Il y a tel incident passablement exagéré de ses combats, par exemple ce chevalier musulman coupé en deux, dont le buste tombe à terre tandis que les jambes restent à cheval, qui n'existerait pas si Boïardo et Arioste n'avaient pas écrit. Je sais bien que les grands poètes ne se font aucun scrupule d'emprunter, mais ils savent transformer si complètement leurs emprunts que c'est à peine si ces em-
prunts sont reconnaissables, et que leur originalité ne perd rien à limitation. Ârioste par exemple imite autant peut-être que le Tasse, mais il réinvente tout ce qu'il emprunte. Qui reconnaîtrait l'antique fable des amazones dans Thistoire de TUe des femmes? Qui songe à l'abandon d'Ariane dans l'épisode d'Olimpia et Bireno ? L'imagination du Tasse n'a pas ce feu de forge qui refond les matières qu'elle s'approprie ; ses imitations sont simplement des transcriptions ingénieuses et élégantes qui permettent toujours d'en distinguer Torigine et la provenance. A cet égard, on peut dire que le Tasse serait le roi des arrangeurs et des metteurs en œuvre poétiques, si notre Racine n'existait pas.
Le Tasse n'a donc pas l'imagination active des inventeurs, il a l'imagination />a5stV;e des contemplateurs. C'est un genre d'imagination singulièrement dangereux et qui atteste chez ceux qui en sont doués une disposition maladive, car il exige une finesse d'organes extraordinaire, et beaucoup de finesse ne va pas sans beaucoup de faiblesse. La vie d'un homme né pour contempler et admirer n'est le plus souvent qu'un martyre voluptueux, tant la soufi'rance et le plaisir sont étroitement mêlés dans ses sensations. Un tel homme est la victime de toutes les beautés qu'offre le monde, car elles s'imposent à son imagination, qui s'en laisse caresser ou accabler sans opposer de résistance. Il ne dispose pas à sa fantaisie des choses comme l'inventeur; ce sont les choses qui disposent de lui, et la plus petite d'entre elles ne
pennet pas qu'il lui refuse son tribut d'admiration. Son existence est un frisson perpétuel, une transe incessante de plaisir et de douleur. Tout ce qui passe arrache à l'àme du poète ainsi doué un accent musical, un cri pathétique, une interjection mélancolique bu joyeuse. Cette excessive sensibilité semblerait devoir faciliter l'invention, elle lui nuit au contraire, car elle empêche toute concentration des facultés ; l'extase qui naît de cette surexcitation est passagère autant qu'elle est prompte, et les choses s'éloignent aussi rapidement qu'elles apparaissent. Le poète est à chaque instant à la fois tyrannisé par la poésie et trahi par elle, car elle fuit sans cesse sous son regard pour revenir sous de nouvelles formes, pareille au flux et au reflux d'une mer de beauté. Il devient une sorte d*éternel naufragé de l'idéal; une vague de cette mer de beauté l'emporte et le recouvre, une seconde le rejette et le laisse à sec. Mais qu'il est heureux, ce naufragé poétique 1 S'il n'éprouve que des béatitudes d'une minute, ces minutes sont en nombre infini. Languissant, énervé, disposé par sa faiblesse même à ressentir toutes les délices, son inspiration dure juste le temps que durent les caresses dont les choses l'effleurent, et se renouvelle tout aussi souvent que ces caresses se renouvellent ; c'est dire qu'elle expire sans cesse pour recommencer aussitôt.
Voilà le genre d'imagination du Tasse. Si l'on me demandait de le définir en deux mots , je l'appellerais le poète des beaux frémissements. Il n'y a guère
ea effet dans ses œuvres et surtout dans son grand poème que des frémissements ; mais ils sont incessants et de toute sorte : frémissements de religion, frémissements d'héroïsme, frémissements d'amour. Les mouvantes ombres lumineuses qui passent sur un mur blanchi donnent seules Tidée de ces rapides mouvements d'enthousiasme qui se succèdent pour toute chose indifféremment, pourvu qu'elle soit douée de beauté, et qui expirent aussi vite qu'ils sont nés. S'étonnera-t-on maintenant que ces octaves de la Gerusalemme, au lieu d'avoir la gravité qui convient à la narration épique, soient tantôt des sonnets amoureusement élaborés, tantôt des commencements de canzonij qu'ils participent tantôt du mouvement de l'ode, tantôt de la lenteur pensive de l'élégie ? Que voulez-vous ? le poète n'est pas son maître, et toutes les choses qu'il devrait se contenter de nommer imposent immédiatement à son imagination leur genre de beauté. Il a eu besoin de dire qu'une de ses héroïnes avait souri, et immédiatement il a vu passer sous ses yeux un tel sourire qu'il a oublié, pour en décrire la lumière, sa narration commencée. Un soupir de tendresse s'échappe- t-il du cœur d'un de ses héros, aussitôt son propre cœur tressaille et fait entendre un commencement de concert d'amour.
C'est, dis-je, exactement le genre d'imagination de don Quichotte. Il est halluciné, ensorcelé de beauté, comme don Quichotte est ensorcelé de chevalerie. Il est incessamment transporté dans le royaume de l'idéal sans y prendre jamais pied, car ses visions
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passagères et changeantes l'abandonnent à chaque instant pour le reprendre aussitôt comme les chimères de don Quichotte. Il touche terre, rebondit, tombe de nouveau et se relève encore. La vie de son imagination se compose ainsi d'une succession de tableaux sans continuité; errante et vagabonde au gré des choses qui la mènent, elle est à la disposition de tout objet qui peut lui arracher une admiration d'une minute.
La valeur du Tasse comme artiste et poète est incontestable; en a-t-il une autre? Ses poèmes sontils autre chose que de belles œuvres d'art? En d'autres termes, le Tasse a-t-il une importance historique, est-il un de ces hommes qui ont eu le privilège de marquer une époque, d'exprimer soit une des facultés du génie de leur nation, soit une de ses révolutions ou de ses crises, et dont l'existence individuelle compose ainsi une des phases de l'existence de ce génie? Il est impossible de concevoir la littérature italienne sans un Dante ou un Arioste, car ils expriment à eux deux toute l'âme de lltalie : le premier exprime sa véhémence tragique et sa capacité de souffrance , le second sa grâce souriante et son aptitude au bonheur. Supposez qu'ils n'aient existé ni l'un ni l'autre, l'âme italienne n'aura jamais été révélée au monde. Nous pouvons donc considérer ces deux hommes comme nécessaires, indispensables; ils ne sont pas des apparitions qui pouvaient être ou ne pas être au gré de la générosité ou de l'avarice de la nature, car ils sont pour nous la manifestation extérieure et
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visible d*une réalité invisible. Mais le Tasse I II semble au premier abord qu'il ne soit qu'un accident heureux, un don capricieux de la nature. On se dit que, s'il n'avait pas existé, le monde n'aurait pas perdu autre chose que deux beaux poèmes faits pour l'amusement plutôt que pour l'instruction de l'esprit, quelques jolies chansons et quelques madrigaux bien tournés, plus une légende romanesque douloureuse. Â la vérité, on s'accorde bien généralement à lui attribuer une sorte de signification historique, celle de fermer l'ère de la grande poésie et d'annoncer irrémédiablement la décadence ; mais cette signification est bien misérable et bien triste. En a-t-il une autre que celle-là?
Eh bien ! oui, le Tasse a cette importance historique qu'on lui refuse trop généralement. A la-vérité, il ne révèle rien d'essentiel, rien d'éternel dans la nature de ce génie italien, dont Dante et Arioste ont exprimé la double substance et montré une fois pour toutes l'impérissable structure intérieure; mais il est un chaînon indispensable dans l'histoire de ses destinées. Le Tasse de moins, et la transition manque pour suivre l'évolution du génie italien d'un de ses états à l'autre, comme elle manquerait pour suivre la transformation de la chenille en papillon, si l'état intermédiaire de là chrysalide était supprimé. Le Tasse est un témoignage de décadence, je le veux bien, mais c'est aussi un témoignage de résurrection, car il présente le spectacle d'une métamorphose mémorable. Le Tasse, c'est en quelque sorte la chiysa-
lide du génie italien ; larve charmante, au contraire des autres larves, en qui se dissout l'àme ancienne, en qui Ton sent déjà frémir les ailes de Tàme encore à naître I Nature hybride, il participe de deux carac<téres, il est le point de jonction de deux arts. Si la mort est là, la vie y est aussi, et ce déclin est une aurore. Il forme le passage entre la poésie, qui dit eo lui son dernier mot, et la musique, qui balbutie en lui ses premières mélodies. D'une main, il fait le salut d'adieu à la lignée de Dante et d'Arioste; de Tautre, il donne le salut de bienvenue, à travers les siècles, à la race des Pergolèse, des Cimarosa , des Rossini et des Bellini. Oui, le Tasse peut être rangé parmi les grands poètes, car la signification sacrée du mot votes a encore en lui toute sa force. Ce voluptueux hypocondriaque remplit à sa manière les fonctions solennelles attribuées au poète : présider aux naissances et aux funérailles des sentiments humains, ensevelir les nobles choses qui ne sont plus et annoncer les nobles choses qui seront un jour. Il est un gardien des traditions antiques en même temps qu'un précurseur.
C'est dans la Gerusalemme que pour la première fois cette transformation devient sensible. Le Tasse, en écrivant son poème, avait la prétention d'écrire une épopée; mais la première condition d'une pareille oeuvre, le génie du narrateur poétique, lui fait absolument défaut. Un véritable poète épique, malgré la singularité de son poème, c'est Arioste. Chez lui, la poésie n'est que le vêtement du récit, et la
musique n^est que l*accompagnement des pensées. Dans le Tasse, cet équilibre est rompu^ et la musique remporte sur les pensées, qui ne sont qu'un prétexte à fioritures, à trilles et à roulades. La Gerusalemme n'est donc pas une narration épique, mais un long poème lyrique. J'ai comparé le plaisir que procure la Gerusalemme au plaisir que peut donner le spectacle d'un ballet, mais il est encore plus exact de comparer le poème lui-môme à un immense libretto d'opéra. On a fait jadis un opéra i'Armide^ mais je m'étonne qu'un arrangeur moderne n'ait pas eu l'idée de transporter le poème entier sur une scène lyrique, tant il est merveilleusement approprié aux conditions que réclame le drame musical. Il est vraiment curieux d'y observer non seulement la naissance de la musique, mais les germes de ce genre nouveau qui, au moment même où le Tasse publie son poème, fait son apparition avec le drame pastoral et les fêtes dramatiques de la cour de Ferrare. Ces fêtes et ces pompes auxquelles le Tasse a lui-même coopéré ont laissé leur empreinte sur la plus importante de ses œuvres, qui n'est à un certain point de vue qu'un divertissement à grand spectacle. Observez en effet le caractère des tableaux du Tasse^ et dites s'ils ne ne semblent pas une suite de décors de théâtre, inventés pour le plaisir des yeux. Lorsque nous lisons l'Arioste, nous ne sommes pas étonnés de ses plus magnifiques tableaux , car en le lisant nous sommes comme un voyageur qui découvre graduellement les pay3ages qui bordent sa route, tant l'art du narra-
teur est parfait. Au contraire, en lisant le Tasse, nous éprouvons les amusantes surprises du spectateur qui voit se succéder les scènes les plus imprévues ; ses magnificences ont un caractère thé&tral, nous n'y sommes pas amenés graduellement, nous y sommes poussés subitement comme au coup de sifflet d'un machiniste de génie. Ces pompes sont tellement tout le poème que l'intérêt languit sensiblement pendant les intervalles qui les séparent, comme il languit à l'Opéra entre deux scènes dramatiques et deux divertissements, et que les parties qui ne sont pas de pur ornement ou de pure mélodie nous fatiguent comme de trop longs récitatifs. Quel superbe tableau d'opéra que la forêt enchantée et combien propre aux effets de feu de Bengale! Quel admirable motif de ballet que le séjour de Renaud dans les jardins d'Armide ou son entrée dans cette même forêt enchantée I Quel merveilleux décor que le décor de la chambre souterraine des pierres précieuses I Et les scènes de chant et de déclamation, les motifs de duos, de trios, de mélodies, comme ils abondent dans ce modèle du librettot Duo d'Olindo et de Sophronia, plaintes de Tancrède sur le corps de Glorinde, chansons rustiques du pâtre hospitalier qui recueille Herminie, grand air d'Armide à la fuite de Renaud, concerts de la forêt enchantée et des jardins d'Armide, duo d'Argant et de Tancrède, chœurs de démons, chœurs de guerriers ; ajoutez des groupes composés de nymphes, de pages, d'ermites, et dites s'il est un spectacle plus complet.
Le Tasse a donc une importance capitale dans Thistoire des évolutions du génie italien, quoique cette inaportance se dérobe au premier coup d*œil et qu'il soit nécessaire de quelque attention pour la découvrir. Il marque une date mémorable qui ne se rencontre dans aucun livre d'histoire, mais, quand on vous demandera à quelle époque le génie italien a commencé à opérer sa métamorphose et a passé de la poésie à la musique, répondez hardiment : A l'époque qui est comprise entre la représentation de VAmihta et la publication de la Geruialemme, Il a encore une autre importance : il a donné le baptême du génie au dernier des genres poétiques enfantés par la Renaissance, à celui qui marque le terme de la fécondité de ce grand renouvellement intellectuel. Nous voulons parler de ce genre dii drame pastoral éclos à la cour de Ferrare d'une pensée de divertissement et qui, parti d'un commencement modeste, allait arriver à la plus haute fortune et parcourir la plus enviable destinée. Pendant près d'un siècle, la pastorale allait devenir le genre dominant en Europe et marquer tous les autres genres littéraires de son empreinte. Où ne retrouve-t-on pas le drame pastoral durant cette période qui va de la veille de la Saint-Barthélémy à la fin du règne de Louis XIII? Une fois sorti de son pays natal, il se développe, grandit, et son ambition croit avec chaque marque de faveur qu'il reçoit dans ses nouvelles patries adoptives. En Espagne, il devient le genre à la mode et obsède si bien l'imagi* nation de Cervantes que ce grand homme lui permet
de s'introduire dans son chef-d' œuvre » au risque de le gâter. En France, il se mêle au drame et à la comédie, leur fait porter ses travestissements, et inspire à Honoré d^Urfé le premier modèle du roman français ; mais là où il atteint la plus haute fortune, c'est en Angleterre, où il rencontre des interprètes de génie et où il inspire des hommes comme Spenser, Shakspeare, Ben Jonson, Sidney, Fletcher, Milton. Le succès du drame pastoral est un des plus extraordinaires et des plus rapides qu'il y ait dans l'histoire littéraire. Né en 1554 à la cour de Ferrare avec le signor Agostino Beccari, il s'était mêlé avant la fln du siècle à toutes les manifestations du génie poétique. Or le Tasse a poussé plus que personne cette haute fortune, car c'est lui qui le premier donna, avec VAminta , le sceau de la perfection à ce genre légèrement artificiel et le rendit digne des destinées qu'il allait parcourir. Ainsi c'est encore le Tasse qui préside à ce mouvement poétique qui se. prolonge jusqu'au règne de Louis XIV. C'est lui qui est en quelque sorte le chef d'orchestre du glorieux concert européen pendant près d'un siècle ; s'il est dans le cortège qui vient à sa suite des hommes plus grands que lui, n'oublions pas cependant qu'il marche à leur tète et qu'il est le premier par la date, sinon par le rang.
Nous avons trop peu parlé du livre de M. Gherbuliez, et, en critique égoïste, nous avons profité de l'occasion qu'il nous offrait pour développer notre thèse sur la nature du génie du Tasse, et sur la cause de ses
malheurs qui, croyons-nous, eurent leur origine dans les obscurités de Tàme et du tempérament. Le Tasse ne fut pas heureux précisément parce qu'il était né pour le bonheur. Voilà notre thèse, que nous livrons à notre tour à la critique si pénétrante et si élevée de M. Gherbuliez; mais nous ne voulons pas terminer sans le remercier au nom des amis de la poésie d*avoir parlé en termes si délicats et si nobles de celui qui fut le chantre accompli des élégances mondaines. Le pauvre Tasse n'est pas en faveur de nos jours, et M. Gherbuliez aurait péché par trop d'indulgence et d'enthousiasme que nous n'y verrions aucun mal, car c'est l'injustice que le poète rencontre le plus souvent parmi le public contemporain, quand ce n'est pas l'oubli. Combien y a-t-il aujourd'hui de lecteurs du Tasse, et dans ce petit nombre combien en est-il qui le goûtent réellement et l'apprécient à sa vraie valeur? Tout récemment, nous lisions sur lui, dans un livre remarquable d'un de nos jeunes historiens littéraires, un jugement bien sommaire et bien dur. M. Gherbuliez a essayé de le maintenir à cette place élevée qui est la sienne et d'où Ton cherche à le faire descendre, et ce n'est après tout que justice. Bhl sans doute l'inspiration du Tasse n'est pas la grande inspiration, mais c'est une inspiration encore très haute, et, en parcourant l'histoire littéraire, je ne découvre pas une époque, si brillante et si fertile qu'elle soit, qu'un talent de cet ordre ne pût encore embellir et honorer.
Septembre 1864.
UNE INTERPRÉTATION FnTORESQUE
Dante est une exception éclatante dans le monde des poètes par Tintérêt singulier qu*il sait inspirer aux intelligences les plus diverses et les plus contraires. Je sais bien que les poètes ne sont grands qu*à la condition d'être universels, mais les formules ordinaires par lesquelles la critique a coutume d'exprimer leur universalité sont vraiment incomplètes lorsqu'il s'agit de Dante. Ce n'est pas assez de dire pour lui ce qu'on dit de la plupart de ses frères en immortalité, qu'il est grand, parce que Thumanité reconnaît en lui ses passions et ses instincts, parce qu'elle se contemple en lui comme en un miroir, car il n'exprime pas seulement la vie instinctive et passionnée de l'àme, il exprime encore — chose unique et qui ne s'est vue que cette seule fois — la vie de l'intelligence dans ses modes les plus divers et dans ses activités les plus opposées. Il intéresse à la fois et cet homme moral auquel s'adressent tous ses frères en poésie, et cet homme intellectuel qui n'est pas
identique comme l'homme moral, et qui varie non seulement avec chaque catégorie de lecteurs, mais presque avec chaque lecteur pris isolément. Je m'explique. Dans chaque lecteur, il y a plusieurs hommes qui peuvent se ramener à deux principaux : il y a un homme moral composé de sentiments, de passions, d'instincts , et un homme professionnel en quelque sorte, un artiste, un légiste, un érudit, un historien, un philosophe, un théologien. Cette dualité disparaît forcément lorsque nous ouvrons un poète, et, des deux hommes que nous sommes, il ne reste que le plus général, le plus humain, le plus poétique. Je suis légiste ou métaphysicien par exemple, et j'ouvre un Arioste ou un Shakspeare ; je ne compte pas plus que l'homme professionnel qui est en moi sera intéressé par cette lecture que je ne m'aviserais de chercher des émotions poétiques dans la lecture d'un traité de métaphysique ou de législation. Je sais d'avance de quelles matières m'entretiendra le poète ; je sais qu'il sollicitera les confessions de ma con* science, qu'il me racontera l'histoire des mœurs de mon cœur, qu'il me révélera les espérances et les mécomptes des âmes sœurs de la mienne, et qu'il éveillera mon aversion ou mon amour pour leurs erreurs ou leurs vertus ; mais je n'attends pas qu'il intéressera directement et spécialement l'artiste, le philosophe ou l'érudit que je suis par habitude, métier ou vocation. Il n'en est pas ainsi de Dante. En même temps que l'homme moral se sent ébranlé en le lisant par des accents aussi terribles que ceux
des trompettes qui annonceront le jour du jugement, et doucement ému par des accents pius tristes que ces sons de la cloche du soir qui blessent cFamour le pèlerin novice^ Térudit, lliistorien, le théologien, le philosophe, se sentent diversement intéressés par les paroles du poète, et accourent lui demander des renseignements, des conseils et des lumières.
Quel est l'historien qui oserait étudier l'histoire de l'Italie au moyen âge sans consulter Dante et peser les témoignages qu'il exprime ? La Divine Comédie n'est pas seulement un grand poème, c'est encore une chronique à la fois générale et locale que l'historien ne peut se dispenser d'étudier, isoit qu'il s'occupe de l'Europe du moyen âge en général, de lltalie, ou simplement de Florence. A son tour, le philosophe se sent vivement sollicité par la conception de ce poème. Yoilà la vision métaphysique des hommes du moyen âge, leur système du monde, leur explication chrétienne de la nature et de la fln des choses, leurs opinions sur la responsabilité de l'àme, la sanction de la vie, le Ubre arbitre, la recherche de la vérité et le suprême bien. Puis le théologien se sent irrésistiblement porté à essayer les clefs de sa science subtile sur ces tercets sibyllins , fermés, comme des coffrets possesseurs de perles précieuses, à double et triple tour, oh Deuite a déposé toute la partie ésotérique de ses croyances et de ses doctrines. De même que ce poème contient pour le philosophe un système du monde, il contient pour le théoricien politique un système sur le gouvernement des sociétés
104 UNB INTERPRÉTATION PITTORESQUE
humaines ; là se trouve résumé en vers immortels le système politique de Tltalie du moyen âge par lequel furent gouvernés souvent sans bien s'en rendre compte les peuples de l'Europe, la monarchie universelle réalisée par deuic pouvoirs universels, un pouvoir temporel idéal et abstrait, un pouvoir spirituel visible et incarné. Enfin les artistes se sont toujours plu à reconnaître un frère dans le plus plastique des poètes, ils ont aimé à lutter avec la magie colorée dé ses paroles et le dessin si précis et si fier de ses tercets : lutte difficile et dangereuse, et d'où est sorti vainqueur la plupart du temps le poète, qui n'avait cependant, pour combattre contre les puisscuits moyens matériels dont dispose l'artiste , que les armes en apparence abstraites de la peu^ole et du rhythme. Dante intéresse les artistes, non seulement comme les intéressent les autres poètes, en tant qu'hommes doués du sens du beau et prédisposés par les habitudes de leur profession à le sentir sous les formes diverses dont peuvent le revêtir les arts rivaux de celui qu'ils exercent, mais en tant qu'hommes de métier, en tant que peintres et sculpteurs. Ils l'interrogent avec curiosité , comme s'il avait à leur révéler quelque secret important sur leur art, tant ses procédés poétiques et ses méthodes leur paraissent analogues aux leurs. Us trouvent dans ses visions les thèmes les mieux appropriés à leurs inspirations. Il leur semble qu'en s'emparant d'un de ses épisodes ils n'aient qu'à faire une transcription fidèle et correcte de ses paroles pour composer une œuvre
DE l'£NFER de DAIITE i05
qui satisfasse à toutes les exigences de la peinture ou de la sculpture. Us sentent que leur seul danger dans une telle transcription est de parler moins fortement aux yeux par les lignes et les couleurs que ne parle le poète par la seule force de son discours, e>t que, malgré les moyens dont ils disposent, ils doivent craindre de ne pouvoir surpasser l'expression pittoresque de ses tableaux. Qu'est-ce que la sculpture peut ajouter en effet a Tatlitude que le poète a donnée dans un seul vers à Sordello de Mantoue? Et que pourrait ajouter la peinture la plus dramatique à l'expression de Farinata se dressant dans le fantasmagorique clair-obscur de sa fosse sulfureuse, et regardant autour de lui comme s'il eût eu Tenfer en grand mépris ? Vous voyez de quels points extrêmes viennent les admirateurs de Dante, à combien d'intelligences il sait parler, de combien de publics en un mot s'est grossi pour lui le public déjà si vaste des grands poètes. Aussi, parmi les cortèges qui accompagnent à travers les siècles les grandes renommées, n'y en a-t-il pas de plus imposant, de plus varié et qui fasse penser davantage aux pompes royales? Jamais culte poétique n'a été célébré par des mains plus diverses et n'a rencontré de croyants et de fidèles de races plus opposées, plus ennemies, plus éloignées les unes des autres.
Le volume dont nous allons parler est un des plus splendides hommages qui aient jamais été rendus à cette illustre mémoire. Si les âmes des poètes bienheureux prennent en gré ceux qui en ce monde
1Ô6 UNE INTERPRÉTATION PITTORESOtJË
ont souci de leur renommée , et si elles protègent ceux qui les servent comme les saints protègent ceux qui les prient, le jeune et déjà célèbre artiste qui vient d'illustrer VEnfer de Dante a droit d'espérer qu'il compte aujourd'hui un protecteur puissant dans cette partie de la cour céleste où Béatrice Portinari est assise auprès de l'antique Rachel. Un tel volume est pour les amateurs de beaux livres une véritable consolation des scandales typographiques de la librairie à bon marché. Il n'y a que des éloges à donner aux soins et à la vigilance avec lesquels a été menée à bien cette importante publication, vraiment digne du poète qu'elle prétend honorer, du jeune artiste dont elle est destinée à fonder décidément la renommée, et des lecteurs d'élite capables de sentir et d'apprécier les belles choses. Le volume se compose du texte italien de VEnfer^ de la traduction française de M. Fiorentino, et de soixante-quinze dessins de M. Gustave Doré, gravés sur bois par plusieurs habiles artistes, parmi lesquels nous nommerons spécialement M. Pisan comme étant celui qui peut-être est le mieux entré dans l'esprit du poète et dans la pensée du dessinateur. Son exécution, moins pure, moins correcte souvent que celle de ses confrères, atteint cependant des effets qui sont plus en harmonie avec la sombre poésie de Dante et qui en font mieux comprendre l'étrangeté, ainsi qu'on pourra s'en convaincre par l'examen des principales gravures signées de son nom : l'enfer de glace, la procession des hypocrites, les tombes ardentes, et
bE l'enfer de damtë 10?
la rencontre de Dante et de Farinata, etc. Quant à la traduction, nous croyons que les éditeurs ont été bien inspirés en s' arrêtant à celle de M. Piorentino, car, de toutes les traductions que nous avons pu comparer, elle est encore la seule qui unisse à un égal degré la clarté et la fidélité, et qui présente ce que j'appellerai, faute d*un autre mot, un large et facile courant de texte. Ge sont là des mérites qui ont été trop ignorés des traducteurs de ce grand, mais difficile et parfois énigmatique poète. Fidèles, ils sont obscurs; clairs, ils sont inGdèles. Un des meilleurs et des plus zélés, notre poète Auguste Brizeux, ne parvient pas, malgré tous ses efforts, à créer ce courant de traduction dont nous parlons, et ne fait guère que des rencontres heureuses; une ligne d'une vulgarité plus que prosaïque termine la traduction poétiquement commencée d'un tercet ; des expressions vives, sentant leur poète et rendant à merveifle telle ou telle image, telle ou telle épithète du texte italien, se trouvent enchâssées dans des phrases languissantes et monotones à force de fidélité, si bien que cette traduction^ très poétique par détails et souvent très méritoire, donne l'impression que donneraient quelques rares bijoux brillant dans un bric-à-brac de maussades objets de plomb et d'étain. Une autre traduction, celle de Lamennais, curieuse comme témoignage de Teffort d'un grand esprit, n'est pas plus faite pour donner le goût de Dante que celle du Paradis perdu par Chateaubriand n'est faite pour donner le goût de Milton. Cette tra-
duction est écrite dans un système excellent quand on rapplique pour soi seul, dans le silence du cabinet, — car il crée une sorte de langue intermédiaire entre la langue du traducteur et la langue du poète, qui permet à l'admirateur studieux et enthousiaste d'entrer en communion plus intime avec l'esprit de son auteur favori, d'en suivre les mouvements, les ondulations, les saccades, — mais il perd la plus grande partie de son mérite lorsqu'on veut en présenter les résultats à des lecteurs indifférents. Alors il arrive très souvent qu'un second traducteur serait nécessaire pour expliquer au public cette traduction trop laborieusement fidèle. Avec Dante, ce danger est plus à craindre encore qu'avec tout autre poète.
Le nom de M. Gustave Doré est déjà populaire, et ses œuvres ne sont plus de simples promesses. Parmi les jeunes artistes des tout à fait nouvelles générations, deux seulement me semblent jusqu'à présent avoir enchaîné la renommée, l'illustrateur de Dante, et ce jeune peintre, M. Breton, qui a su surprendre et reproduire la beauté, la noblesse et la grandeur des attitudes qu'imprime aux créatures humaines ce travail manuel tenu pour maudit par certains théologiens, trop oublieux de la vieille devise monastique : laborare est orarcj et réputé vulgaire par les oisifs *. Dans cette foule, d'année en année plus compacte, de jeunes aspirants à la gloire des arts,
1. AvoD8-nou8 besoin de faire remarquer que ce jugement n'est vrai que pour Tépoque où ces pages ont été écrites?
les talents ne manquent pas, comme on a pu s'en conyaincre aux dernières expositions ; mais ce sont .trop souvent des talents secondaires composés d'habileté d'exécution et de curiosité, plus faits pour frapper le dilettante et Tamateur initiés aux secrets du métier, aux procédés de Tatelier, aux roueries de Tart, que le contemplateur naïf et sérieux qui cherche dans un tableau une peinture plutôt que des secrets de peintre, un résultat plutôt que des moyens. Le grand défaut de la plupart de ces œu* Très, où rhabileté de main et la science des procédés de l'art écrasent le résultat obtenu, est de faire dire à ce spectateur difficile : c Gomme cet artiste saurait peindre , s'il avait vraiment quelque chose à peindre I » La plupart de nos jeunes artistes possèdent, je crois, tout le talent qui peut s'acquérir; mais ce quelque chose qui ne s'acquiert pas, cette étincelle vitale que le travail le plus obstiné est impuissant à créer, ce signe mystérieux qui fait reconnaître les âmes vraiment douées, ce petit talisman de l'esprit et de la nature qui vous avertit devant une œuvre inconnue par un léger frisson, qui vous chuchote le conseil opposé à celui que Virgile donne à Dante : ce Regarde et ne passe pas, » combien peu les possèdent 1 Parmi ces heureux privilégiés de la nature, M. Gustave Doré et M. Breton sont ceux chez qui la flamme innée du talent jette les lueurs les plus Tives, ceux dont elle éclaire les œuvres avec le plus d'amour, ceux que dès aujourd'hui elle sacre de ce beau nom d'artiste, qui est conservé à tout jamais à
iiO UNE INTBRPRÊTATION PIÎTORESQUE
quiconque Ta mérité, ne fût-ce qu*une seule fois, et quelles que soient plus tard les in*égularités , les défaillances et les maladresses du génie.
Abusé par la facilité de M. Doré, qui est vraiment extraordinaire, j*ai très longtemps mal jugé la nature de son talent et mal auguré de son avenir. Le sentie ment qu'il m'inspirait était cette espèce d'étonnement qui touche de très près à l'inquiétude. La rapidité avec laquelle il multipliait ses productions, la prodigalité avec laquelle il dépensait sa verve, me surprenaient sans me charmer et me faisaient croire à un talent plus facile que sérieux. En un mot, je ne savais comment le définir ni à quoi m'en tenir sur son compte. Gomprenait-il et sentait-il vraiment les beautés diverses des scènes très variées qull dessinait, ou cette souplesse résultdit-elle seulement d'une certaine habileté à saisir les surfaces des choses? Je n'aurais pas osé décider la question. Ce qui était bien certain, c'est que ces dessins étaient pleins de mouvement, d'animation, et qu'il n'y en avait pas deux qui se ressemblassent. Ce qui était bien certain encore, c'est qu'il connaissait l'art de composer, d'ordonner une scène, l'art de poser, de grouper, de disperser des personnages de manière à obtenir un effet poétique voulu et à faire naître chez le contenu plateur une impression résolue d'avance. L'impression que je ressentais était bien celle que l'artiste avait voulu me faire ressentir ; il n'y avait pas à en douter, car, après examen minutieux, j'étais amené à reconnaître que, malgré la facilité dont témoi-
DE L'ENFBR de DANTE 411
gnaient ces dessins, rien n'avait été accordé au hasard, et que tous les détails, malgré leur abondance en apparence trop touffue, concouraient au but principal, qui était de créer avec certitude une sensation déterminée. Toutefois dans cette qualité même je trouvais un défaut, et cette présence évidente de la volonté de l'artiste me fournissait un nouveau thème d'accusation. Je me rappelais que les plus grands artistes sont ceux chez lesquels la volonté a joué le plus faible rôle, que les impressions que nous laissent leurs œuvres sont presque toujours fort différentes de celles qu'ils s'étaient proposé de nous faire éprouver, et que la naïveté et l'abandon étaient bien plus que la volonté les signes des véritables vocations artistiques. Il y avait bien encore dans ces dessins mille détails qui frappaient l'attention et conseillaient au jugement de réfléchir avant de se prononcer, telle attitude qui reportait la mémoire vers quelque vieille gravure, telle draperie que Ton pouvait croire enlevée à un dessin de Rubens, telle expression que l'on aurait applaudie chez un maître : l'artiste semblait avoir une aptitude pour saisir la grandeur pittoresque ; mais était-ce aptitude ou adresse qu'il fallait nommer cette faculté? Ne pouvait-on pas dire, en ramenant au sens qu'il dut avoir primitivement un certain mot de la langue des ateliers, que cette grandeur était attrapée de chic, et en généralisant davantage que le talent de M. Doré était le chic porté à sa plus haute expression.
L'œuvre qui me dessilla les yeux fut son illustra-
H 2 UNE IimniPRÉTATION PITTORESOUE
tion de Rabelais. Ce n'est pas. que cette œuvre fût un progrès notable sur celles qui Pavaient précédée ; mais ce fut elle qui m'apprit ce que je demandais, à savoir s'il y avait chez M. Doré une autre faculté que cette adresse à saisir les surfaces pittoresques des choses, que ce chic transcendant que nous avons essayé de déflnir. Le doute n'était plus permis, car toute l'adresse du monde est impuissante à saisir l'âme cachée d'une grande œuvre, et le livre de Rabelais était compris dans sa vérité la plus humaine. Les dessins n'étaient pas tout ce qu'ils pouvaient être, et sous le rapport de l'art M. Doré avait fait vingt fois aussi bien ; mais l'intelligence intime de l'œuvre ne laissait presque rien à désirer. Voilà bien cette exhilarante parodie du moyen âge expirant dans un carnaval grotesque que nous a montrée le grand bouffon, voilà bien surtout le bon géant tel qu'il Ta rêvé, le géant cordial, sensible, humain, dont les colères n'ont jamais dépassé les limites de la mauvaise humeur, le roi aux entrailles, ou, pour parler le langage plus expressif de Rabelais, aux tripes paternelles, au poing justicier, fontaine de bienveillance et de convivialité, source de mansuétude, de complaisance et de sociabilité. J'avais enfin trouvé le secret jusqu'alors dissimulé.
Le don que possède M. Doré est cette faculté caractéristique des nouvelles générations que j'ai nommée plus d'une fois l'imagination passive, genre d'imagination qui s'accorde merveilleusement avec le sens critique aujourd'hui dominant. Cette imagi-
DE l'ENÎ^R de DANTS m
nation passive cherche moins à créer qu'à comprendre, et elle ne crée qu'en interprétant. Il ne faudrait pas la confondre, malgré les ressemblances apparentes que ces deux facultés présentent entre elles, avec cette puissance d'assimilation qui a fait la force et le génie de la génération qui nous a précédés. L'esprit d'assimilation détruit pour créer; l'artiste ou l'écrivain qui le possède absorbe en quelque sorte l'œuvre dont il veut faire sa proie par un procédé analogue à celui qu'emploie la nature pour les fonctions de la digestion : il s'en nourrit et transforme cette substance étrangère en sa propre substance. Des œuvres ainsi assimilées, il ne reste plus rien que certaines influences vitales, certains fluides, certaines sécrétions qui donnent à l'esprit son teint, son coloris, sa grâce et sa force. C'est ainsi que M. Eugène Delacroix, M. Victor Hugo, M. Augustin Thierry, par exemple, se sont assimilé lord Byron, Shakspeare ou Grégoire de Tours. Très difi'érente est cette imagination passive qui distingue avant toute autre faculté les intelligences vraiment remarquables' des nouvelles générations. Pour elle, dis-je, créer, c'est sur* tout comprendre , et comprendre ce n'est pas seulement saisir les traits principaux ou les caractères sommaires d'une chose ou d'une œuvre, c'est participer à la vie même de cette chose ou de cette œuvre, se mêler à son âme et à sa substance, n'avoir momentanément d'autre personnalité que la sienne, s'imprégner d'elle si intimement que de ce commerce étroit et presque voluptueux puisse naître une
image qui soit non seulement sa ressemblance physique, mais ce qu*on appelle en magie son diaphane. L'imagination de nos jeunes contemporains renverse donc le procédé habituel à Tassimilation, celui que nous avons décrit plus haut; loin de s'assimiler les choseS; c'est elle qui se laisse assimiler. Tout ce qu'elle a de sentiment général du beau, de puissance esthétique, de susceptibilité voluptueuse, elle l'emploie pour entrer plus profondément dans l'esprit des grandes œuvres, pour s'insinuer en elles et les atteindre jusque dans ce mystérieux asile où se cache le principe de leur vie. C'est cette imagination passive que possède au plus haut point M. Gustave Doré.
Il met son originalité à représenter fidèlement l'originalité des choses qu'il veut faire connaître. Il s^efforce de les comprendre dans leur variété et leur diversité infinies. Il assouplit son talent au gré des œuvres qu'il interroge au point de partager non seulement leurs qualités, mais leurs défauts, et d'être, s'il le faut, grossier avec Rabelais, baroque, bizarre et entortillé avec les Contes drolatiques de Balzac, monotone avec t Enfer de Dante. Il devient un double véritable du modèle qu'il traduit par le crayon, si bien que son imagination reflète immé' diatement les expressions les plus variées et les nuances les plus passagères de l'imagination du poète. Et cette imagination, que j'appelle passive, n'a cependant rien de ce qui distingue la soumission ; elle ne se moule pas sur l'esprit des modèles avec l'inerte mollesse d'un corps élastique ; elle pé-
nètre en eux avec Tagilité d'une flamme. Elle est souple avec indépendance, fidèle avec verve , obéissante avec finesse, et c*est pourquoi elle réussit si bien à saisir la vie des œuvres. Elle entre dans leur esprit, les fouille et les enlève pour ainsi dire avec elle, semblable à quelque brillant insecte qui s'engage avec emportement dans le calice d'une fleur, s'imprègne avec une douce furie de ses arômes, et en ressoi*t tout chargé de Tàme de la plante, en secouant d un mouvement brusque et vif ses ailes lourdes de pollen odorant.
Pour bien comprendre la nature de cette aptitude à saisir les choses les plus variées, on n'a qu'à com* parer les dessins de M. Gustave Doré avec ceux dont les artistes de la précédente génération ont rempli ces publications illustrées si fort à la mode il y a trente ans. Quelle différence entre ces dessins et les vignettes de Granville,deGigoux,de GélestinNanteuil, d'Alfred et même de Tony Johannotl Aucun de ces artistes, qui tous ont pourtant un mérite reconnu, pas même Tony Johannot, le plus varié et le plus souple de tous, n'entre aussi avant dans l'intimité vraie de l'œuvre qu'il illustre. Mieux encore, on n'a qu'à restreindre le champ de la comparaison et à mettre les dessins de M. Gustave Doré en présence de ceux d'un remarquable artiste, Flaxman, qui lui aussi a fait des illustrations de Dante. Je sais bien que la série de dessins que Flaxman a consacrés à F Enfer de Dante est inférieure à ses autres œuvres; mais cette série est inférieure précisément parce que son imagination manque de
souplesse, et que dans ce sujet, à la fois grandiose et étrange, elle s'est trouvée dépaysée. Flaxman n'est à son aise que dans les sujets grecs et ne comprend bien que certains caractères du génie et de Tart grecs. Sur ce terrain, il peut défier tout le monde, et quelques-uns des dessins de son Homère et surtout de son Hésiode, Tœuvre la plus charmante, à mon avis, qui soit sortie de son crayon élégant, correct et froid, méritent toute admiration. Cependant, même dans ces compositions, tout en voulant être homérique, Flaxman reste Anglais et très Anglais, et subit Tespèce de fatalité qui pousse les artistes de son pays à ne voir partout dans la nature que des visages britanniques. Heureusement ce défaut, qui choque tous les yeux lorsque les artistes anglais traitent un sujet hébraïque, chrétien ou romain, disparait en partie lorsqu'ils traitent un sujet grec et devient presque une qualité, car, chose bizarre à dire, il y a une certaine analogie entre la beauté grecque et la beauté anglaise par la netteté et parfois la rigidité des traits, par une grâce de jeunesse qui est incomparable, par une blancheur qui joue à merveille Téclat de certains mar« bres. Les modèles qui posent devant l'artiste anglais, parfaitement impropres à donner l'idée de la beauté hébraïque ou italienne, pourront facilement servir, quelques souvenirs de l'art antique aidant, à donner ridée de la beauté grecque. C'est pourquoi on ne s'aperçoit nullement que les personnages de l'Homère et de l'Hésiode de Flaxman portent des visages anglais; mais dans les illustrations de Dante
on reconnaît immédiatement leur nationalité. Le caractère italien du poème lui a complètement échappé, ou plutôt il n'a pas su assouplir son génie aux conditions de l'œuvre. Je prends deux exemples au hasard. La course de ses centaures allant à la rencontre de Dante et de Virgile pour les percer de leurs flèches est tout simplement une course en rase campagne de jeunes paysans anglais qui, par un accident inexpliqué, participent de la nature du cheval. Plus frappante encore est la rencontre de Dante et de Farinata. Cet épisode a fourni à M. Doré un de ses meilleurs dessins. Il a très hien vu à quel moment il devait prendre cet épisode pour lui donner son vrai caractère : c'est le moment où Farinata se dresse dans sa tombe, regarde fièrement comme s'il eût eu tenfer en grand mépris^ et demande à Dante avec dédain quels furent ses ancêtres. Son Farinata est un damné d'attitude vraiment patricienne, d'âge moyen, maigre, le visage creusé pas les soucis de Tambition, de l'orgueil , et les ravages des passions politiques. Ainsi peut-on se figurer un Bettino Ricasoli du temps passé. Qu'a fait Flaxman au contraire? Fidèle malgré lui au génie de sa nation, il a fait de cet épisode une scène de drame anglais. Son Farinata, qui sort de sa tombe comme un fantôme de théâtre d'une trappe, est un jeune adolescent anglais qui pourrait figurer, dans le Macbeth de Shakspeare, le fantôme de Fleance, fils de Banquo. L'artiste a choisi non pas le moment où Dante a exprimé l'altier dédain aristocratique qui fut le péché de ce personnage, mais le moment
118 UNE nfTERPRÉTATIOIf PITTORESOUE
OÙ il lance avant Tadieu ses obscares prophéties sur l'avenir de Florence. Il a compliqué encore cette scène de ce personnage de Gavalcante, dont la voix interrompt douloureusement la conversation de Dante et de Farinata pour demander des nouvelles de son cher Guido. D'une tombe voisine de celle de Farinata sort une tète enveloppée d'un suaire, grimaçante et sinistre, qui représente mal le damné au tendre cœur dont Dante nous fait entendre la voix. Le tout ressemble non à une scène de Dante, mais à une scène mélodramatique, très frappante d'ailleurs, de Lewis ou de Maturin.
Je ne veux pas dire — notez-le bien »> que Flaxman^joitun artiste inférieur à M. Gustave Doré; je dis seulement que son imagination ne possède pas la souplesse de l'intelligente imagination du jeune artiste français, et que par conséquent il a beaucoup moins bien compris le caractère italien de l'œuvre de Dante, qu'il est entré moins profondément dans l'esprit du poète. Cependant, quoiqu'il soit dans cette production inférieur à lui-même, il reste encore très grand artiste, et M. Doré pourrait encore apprendre de lui quelques leçons : par exemple, comment il est inutile de multiplier les détails pour obtenir un effet puissant et comment les détails trop multipliés finissent par ressembler à ce qu'en littérature on appelle prolixité, parce qu'alors ils ne sont pour ainsi dire que la répétition d'eux-mêmes, et que au lieu de faire contraste, ils ne font qu'encombrement. II pourrait apprendre aussi de lui à ne pas torturer et épuiser
an sujet de manière à lui faire rendre tout ce qu'il contient, parce que ce procédé excessif enlève à Fimagination du spectateur tout horizon et prive l'œuvre de l'artiste de cette puissance d'inspirer la rêverie qui est le plus sympathique et le plus mystérieux des privilèges des belles œuvres d'art. Or ce privilège, Flaxman, qui ne comprend pas Dante aussi bien que M. Doré, le possède presque toujours, tandis que M. Doré ne le possède que très rarement. Quel joli dessin que celui que Flaxman a composé sur ce vers qui clôt l'épisode de Françoise de Rimini :
£ caddi corne corpo morto cade I
C'est le moment où Dante tombe évanoui en écoutant la musique de plaintes et de sanglots dont Paul accompagne le récit de son amie. Virgile contemple l'évanouissement de Dante avec une tristesse complaisante, comme s'il était heureux et fier d'avoir cette preuve de l^umanité d'un grand cœur. Françoise et Paul, pudiquement enlacés, le visage caché par leurs mains, sont prêts à rejoindre le tourbillon qui les emporte pour l'éternité. Ils ont déjà un pied dans l'espace; une seconde encore, et ils auront disparu. Le cœur se sent serré d'angoisse ; on aurait envie de les re« tenir et de leur dire : Quoi! sitôt? Dans cet épisode, Flaxman s'est montré supérieur à M. Doré, dont la Françoise est par trop une Parisienne du xix« siècle. Ce que H. Doré n'a pas égalé non plus, c'est le dessin simple et poignant que Flaxman a consacré à l'épisode d'Ugolin. Sous la voûte d'un cachot, basse
i20 UNE IirrERPRÊTATION PITTORESOUE
comme la voûte d*un four, le comte Ugolin est étendu tout de son long, les coudes appuyés sur le cadavre d*un de ses fils, dans une attitude de douloureux hébé* tement. A ses côtés gisent les corps de ses autres fils. Rien ne peut rendre Teffet dramatique de ce groupe sinistre, composé de quatre cadavres et d'un agoni* sant. Ce sont les deux plus beaux dessins de cette série de Flaxman; mais combien d'autres encore sont dignes d'être cités après ceux-là I La planche qui représente Dante et Virgile conversant avec les flammes qui contiennent les âmes d'Ulysse et de Diomède est pleine d'esprit dans sa simplicité : les visages des deux poètes expriment bien le mélange de curiosité et d*étonnement que leur inspire le spectacle, inusité même en enfer, de ce supplice subtil comme les âmes qu*il punit. Le dessin où Dante et Virgile sont menacés par les diables facétieux qui habitent l'enfer des maltôtiers, celui où est représenté le supplice du Navarrais Ciampolo, ont une expression d'énergie diabolique que M. Doré n'a pas surpassée. Le voyage sur le dos de Géryon, les portraits des Euménides, un peu trop sereinement belles pourtant, peuvent encore soutenir la comparaison avec les dessins correspondants de M. Doré. Dans tous les autres, dans la forêt des suicides, dans l'enfer de glace, dans la procession des hypocrites, dans le supplice par les serpents, dans la représentation de la ville de Dite, même dans le passage des ombres (ce dernier dessin offre pourtant des détails pleins d'énergie), Flaxman me semble inférieur à M. Doré. Il a été vaincu non pas précisé-
DE L'ENFER DE DANTE i21
ment comme artiste, mais comme interprète de Dante. Les dessins de M. Doré atteignent le chiffre de soixante-quinze. Dans ce nombre, il y en a près d*un tiers qui font longueur et qui pourraient être retranchés sans que l'œuvre y perdît beaucoup. Le commencement du lugubre voyage se fait longtemps attendre, car ce n'est qu'au huitième dessin qu'on arrive aux portes de l'enfer; le voyage eût été abrégé de deux étapes que le curieux n'y aurait rien perdu, malgré le mérite des dessins qui auraient été sacrifiés. Je n'ai pas beaucoup de sympathie non plus pour les gravures qui représentent d'autres sujets que des scènes infernales et qui ne se rapportent qu'indirectement à l'enfer, tels que le meurtre de Francesca et de Paolo, sujet toujours manqué, les trois gravures, très inférieures à l'unique dessin de Flaxman , qui représentent Tagonie d'Ugolin , les portraits de l'impudique Myrrha et de Thaïs la courtisane, qui n'offrent rien de particulier, si ce n'est les expressions de la beauté répugnante de la prostitution et de l'impudeur bestiale, qui ont été bien saisies par le jeune artiste, mais qui font presque tache au milieu de ces tableaux lugubres et en troublent l'austérité, comme la lumière d'un lampion sordide fait tache sur la majesté des ténèbres. Il résulte aussi de ce trop grand nombre de dessins une certaine monotonie; la contemplation en est fati- ' gante, et c'est avec une véritable lassitude qu'on arrive aux derniers, les plub dramatiques pourtant. Ceci une fois dit, nous n'avons plus guère qu'à louer.
Cette œuvre confirme les qualités que nous connaissions à M. Doré, et a permis à son talent de se manifester sous un aspect nouveau. L Enfer de Dante, en lui fournissant un certain nombre des sujets académiqueSf lui a donné Toccasion de révéler plus complètement qu'il ne Favait jamais fait sa science du dessin. Il a eu l'occasion de traiter le nu^ et il s'est tiré de cette épreuve difficile en artiste sûr de luimême. Citons parmi les plus remarquables de ces dessins le passage des ombres, quelques-unes des planches représentant les supplices des maltôtiers, le supplice par les serpents, surtout le supplice des avares, condamnés à rouler pour Téternité des sacs qui les écrasent. La tête de Françoise fait trop penser aux têtes des Parisiennes que nous rencontrons chaque jour, mais le corps est dessiné d'une manière charmante, et il n'est pas jusqu'aux rondeurs lubriques du dos de la déplaisante Myrrha qui n'accusent une science véritable.
Mais ce qui est digne de tout éloge, c'est moins encore la partie plastique que la partie pittoresque de l'œuvre, moins encore le dessin que la couleur. Je dis justement couleur, car le jeune artiste a trouvé moyen de rendre visibles les moindres nuances de la lumière et les teintes les plus accidentelles des objets. Quelques-uns de ces dessins sont d'une couleur vraiment surprenante, quand on songe aux difficultés qu'oppose à l'artiste la gravure sur bois. Nous citerons comme exemples de ces effets pittoresques qu'on n'avait jamais atteints encore les compositions
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consacrées à Tenfer de glace, où se rencontrent, finement rendues, toutes les variétés de la transparence : la transparence brillante et froide du cristal, la transparence glauque et plombée des vagues marines, la transparence brumeuse de ces journées d'hiver où Tair semble se dissimuler sous un voile de gaze invisible. Nous citerons surtout le ciel qui s*élève audessus de la porte de Tenfer dans le dessin qui représente l'arrivée de Dante et de Virgile au lieu où il faut laisser toute espérance. On en distingue très nettement les couleurs : c'est un ciel sombre et rougeàtre, de ce rouge cuivré et sanguinolent que présente parfois le disque de la lune, les jours sans doute où elle s'appelle Hécate, et non plus Diane, et où elle pi-éside aux sabbats des futurs damnés. La splendeur des nuits étoilées, la magnificence auguste et radieuse des ténèbres divines n'ont pas été moins bien reproduites par le jeune artiste que l'horreur blafarde des ténèbres infernales. Le dessin où Dante et Virgile, après leur lugubre voyage, revoient enfin les étoiles, et celui, plus poétique encore peut-être, où il leur est donné de les contempler une dernière fois avant leur départ pour le sombre royaume, sont de véritables traductions de ce sentiment de lumineux idéalisme qu'inspire la vue du ciel étoile, que Dante a possédé plus peut-être qu'aucun autre poète , et dont il a expliqué l'origine et la source dans ces trois vers :
£ 1 sol montava in su, con queUe stelle Ch' eran con lui, quando Tamor divino Mosse da prima queUe cose belle.
Le paysage infernal a été admirablement compris et rendu. Voilà bien les rocs sans verdure, vieux comme les ossements de la terre, les pics pointus et inaccessibles où la volonté divine fait atteindre cependant les deux poètes, les ravins desséchés de ces campagnes éternellement altérées, les hautes falaises des mers infernales. Nulle trace de vie, de végétation; la diversité des supplices et les nécessités de l'exécution de la justice divine imposent seules la variété à ce paysage uniforme : ici, les lourdes pluies noient, sans le rafraîchir, le sol stérile ; plus loin, la monotone campagne est coupée par une sorte de mer Adriatique aux flots furieux qui tourmente les colériques à Tâme bouillonnante comme elle; ailleurs s'étend le cimetière brûlant des hérésiarques, ou la plaine percée de citernes fumantes où sont plongés, la tète en bas, les simoniaques. Aucun abri : si la chaleur et la fumée deviennent trop violentes, il faut s'éloigner en hâte ou se mettre à Tabri derrière la pierre de quelque grand tombeau comme celui du pape Anastase ; ce sont là les ombrages de cette région désolée. De distance en distance, on rencontre, pour égayer le sombre chemin, quelque monstre effrayant et curieux : ici Vopprobre de Crète étendu brutalement sur un rocher, là les centaures gardiens de la mer de sang où sont punis les assassins et les tyrans, ailleurs les furies vengeresses qui volent dans Tair obscur et font entendre un concert composé de menaces, de gémissements et de plaintes. M. Doré n'a pu échapper entièrement à cette monotonie obligée ; mais il a tiré
DE l'enfer DË DANTE 125
parti de tontes les ressources que lui offrait le poète, et il a surmonté Tobstacle autant qu'il était possible de le surmonter. Cette observation s'applique, bien entendu, exclusivement à ses dessins du paysage infernal, autrement dit à Tencadrement des scènes, et nullement à ces scènes mêmes, c'est-à-dire à la partie humaine et dramatique de sa nouvelle œuvre, qui est au contraire très variée et pleine de mouvement.
Nous avons énuméré et décrit les principaux caractères du talent de M. Doré. Dressons maintenant un catalogue dramatisé des gravures sur lesquelles devra se porter plus particulièrement l'attention du curieux, en ayant soin de les comparer avec le texte du poète.
La rencontre de la Panthère^ du Lion et de la Louve* -—H. Gustave Doré n'est pas tombé dans l'erreur commune qui fait apparaître simultanément ces troi» ^imaux aux yeux de Dante^ et il a consacré justement trois dessins à ces trois apparitions successives, lesquelles symbolisent trois passions qui ne se rencontrent guère en même temps dans le cœur de Thonmie. De ces trois gravures, la meilleure est la première. La pantbère est arrêtée en face de Dante, dans une attitude pleine de souplesse et de puissance. Dante recule d'un pas, intimidé plutôt qu'effrayé, car l'artiste a très finement saisi la nuance du sentiment qu'exprime le poète. La panthère en effet ne déplaît pas à Dante, et il montre de l'admiration pour sa fourrure tachetée. Le paysage est bien
i26 UNE INTERPRETATION PITTORESQUE
celui qui est indiqué dans la Divine Comédie; cependant de ce paysage nous n'avons que le terrain et non Tatmosphère : il y manque cette douce lumière et cette couleur du matin qui se mariaient si bien, selon Dante, avec la peau tachetée de la panthère. C'est bien le matin, mais le matin gris clair, avant les premières teintes de Faurore : le ciel de cette gravure relarde environ d'une heure sur le ciel du poète. J'aime moins la rencontre du lion que celle de la panthère : elle fait songer non à l'épisode de Dante mais à quelque épisode de la vie des Pères du désert, et reporte la mémoire vers les vieilles gravures où sont représentées les rencontres miraculeuse des cénobites et des bètes féroces. L'exécution de M. Pisan semble encore avoir exagéré le ton noir de ce dessin ; ajoutons qu'il n'y a pas de proportion entre le paysage et les personnages, qui sont le poète et le lion, et ici nous touchons à un défaut trop habituel à M. Doré, et très frappant dans quelques-unes des gravures qui suivent celle-là, notamment la cinquième et la huitième, la Porte d'Enfer, Ses personnages sont écrasés par les paysages dans lesquels ils se meuvent. Dan:? la rencontre de la louve, nous louerons le paysage et surtout une éclaircie de lumière qui indique bien cette heure du jour mentionnée par Dante et symboh'sée par l'acharnement de la louve sans repos à repousser le poète là où le soleil se tait; mais cette louve a l'air d*un chien altéré, et, n'étaient les lauriers qui entourent les fronts de Dante et de Virgile, on pourrait prendre cette scène pour la promenade de Faust et de
DE l'enfer de DANTE 127
Wagner suivis par le barbet infernal. Nous avons déjà mentionné le dessin composé sur ces vers :
Lo giorno se n'andava e i*aer bruno, etc.
C'est un des plus beaux de la collection. Toute la magie brillante des nuits étoilées déploie ses magnifîcenees sur les tètes des poètes.
Béatrix informant Virgile des ordres du Très Haut, — Le paysage est beau, et le gazon surtout est pour l'œil une joie véritable. C'est un vrai gazon des Champs-Elysées, gras, épais de fleurs, où les asphodèles des Champs-Elysées païens se marient sans doute aux lis mystiques des symboles chrétiens.
Les poètes ont lu enfin la sombre inscription et sont entrés dans la cité dolente. Ici, j'exprimerai le regret que M. Doré n'ait pas consacré un dessin à ce tourbillon stérile et orageux des âmes que l'enfer repousse et dont le ciel ne veut pas, ce tourbillon que le poète a décrit en trois tercets qui sont un tableau tout fait :
Diverse lingue, orribili* favelle, Parole di dolore, accent! dira, Voci alti e floche, e suon di man con elle....*
Mais voici Garon menant sa barque vide et criant : « Malheur à vous, âmes perverses I » Caron toujours vert malgré son grand âge et ses longs services, et ramant d'une main vigoureuse que l'éternité ne fatiguera pas. Il s'empresse visiblement pour le passage des ombres, et son attitude est pleine d'énergie. Main-
tenant sa barque est pleine d*âmes damnées, trop pleine, ce qui empêche de saisir les expressions di~ verses du désespoir et de la frayeur que représenteat les visages des coupables. A vrai dire, ce sont moins des expressions de visage que Tartiste a rendues que des attitudes et des mouvements ; mais ces mouvements, sous la terreur de la rame de Caron, levée sur eux comme un premier châtiment, sont pleins de naturel. On a bien là les tressaillements, les soubresauts, les reculs instinctifs du corps sous Tappréhension d'une douleur immédiate.
Franchissons les limbes et les Champs-Elysées, et, après avoir jeté un coup d'œil d'épouvante, mêlé de dégoût, sur Minos à la queue de serpent, et qui se sert de cette queue comme d'une mesure pour auner les crimes des mortels, entrons dans la première province de ces sombres royaumes. Cette province est composée d*un abîme sans fond et d'une ceinture de rochers. Sur le sommet d'un pic, Dante et Virgile contemplent le tourbillon des âmes qui commirent le doux et brillant péché. Le tourbillon étend à Tia- Qni ses zigzags orageux ; c*est un spectacle à donner le vertige. On ne distingue rien que deux silhouettes perdues dans Vair aveugky des rochers qui dominent des profondeurs insondables et d'épaisses traînées d'atomes humains qui se dessinent sur un fond noir en longues spirales. C'est une composition saisissante et où résonne vraiment le soufQe de l'ouragan infernal qui ne s'arrête jamais. J'aime beaucoup moins les autres gravures consacrées à l'histoire de Paul et
de Françoise et au groupe des voluptueux: Le tourbillon confus et perdu dans l'espace, dans cette première gravure, se rapproche du spectateur avec Françoise et Paul et laisse distinguer les expressions des âmes qu'il renferme. Or parmi ces expressions j'en remarque qui ne doivent pas être celles des compagnons d'infortune des deux amants. II y a là des poses dramatiques, des visages échevelés, des attitudes féroces ou même lubriques, qui conviendraient aux habitués du Brocken, mais qui ne conviennent guère à ces dames et à ces cavaliers antiques dont les noms, lorsqu'il les entendit, serrèrent de pitié le cœur de Dante. On y voit des femmes qui s'accrochent avec désespoir à un amant qui semble les fuir, des âmes séparées qui semblent s'appeler d'un désir sauvage, des poings crispés, des poses de bacchantes. Tous ces détails ne sont pas en conformité avec les paroles du poète. Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans le cercle des voluptueux, des âmes qui ont péché paî* amour ; il y a plus loin, dans les profondeurs de l'enfer, d'autres cercles où sont punis les impudiques qui ont péché contre Tamour et la nature. Il ne faut pas oublier non plus que ce cercle est le premier de tous, et que par conséquent les âmes qui y sont tourmentées sont punies du châtiment le plus doux. Elles volent deux à deux, heureuses encore dans leur malheur, puisqu'elles sont éternellement enlacées et qu'elles ont la douloureuse joie de savourer ensemble le même supplice. D'autres, privées de l'objet de leur amour, volent seules, no-
130 UNE INTERPRÉTATION PITTORESOUE
bleinent désolées. Il iie doit donc y avoir dans tous ces groupes d'autres attitudes tourmentées que celles qui sont en quelque sorte imposées par la violence du tourbillon infernal. J'ai dit le défaut de la Françoise de M. Doré, qui ressemble trop à une Parisienne moderne. Nous avons tous vu ce joli visage, et chacun de nous pourrait aisément lui donner un nom. Je ne veux pas dire cependant que le dessin dans lequel les amants se séparent du groupe où est Didon^ et se présentent au spectateur, soit très inférieur aux autres compositions ; je dis qu*il ne répond pas à la beauté de Tépisode et aux émotions que cet épisode inspire à tout cœur sensible à la poésie. Non, ce sentimental visage n'est pas celui de la tendre et ûèrc Françoise, qui conserve encore le souvenir du meurtre outrageant par lequel lui fut enlevée sa beauté, et qui exprime si bien la fatale exigence de Tamour chez les cœurs bien nés. Cependant le corps de Françoise est charmant, et le couple est vraiment tel que le poète le décrit, Uger au vent. L'artiste a choisi le moment où les amants accourent, attirés par Taimant de Vaffectueux appel de Dante ; leur vol s'abaisse, et ils descendent avec une lenteur gracieuse, selon les lois de cette gravitation particulière aux êtres ailés, dont le vol, au lieu de s'accélérer, devient plus lent à mesure qu'il se rapproche de la terre.
Nous voici dans le deuxième cercle, gardé par Cerbère aux trois têtes, le cercle où les gourmands sont fouettés par une pluie boueuse, noirâtre et lourde, comme le péché pour lequel ils sont condamnés.
DE l'enfer de DANTE i3i
Pauvre Cerbère I le temps est passé où pour Tapais^r on lui jetait des gâteaux de miel. Maintenant Virgile le désarme en jetant des poignées de terre infernale dans ses gueules ouvertes. Déjà une des trois tètes est retombée, étranglée par la boue infecte ; les deux autres s'ouvrent, bestialement gourmandes. Ce Cerbèt^e ne vaut pas celui de Flaxman, qui a choisi pour thème de son dessin le vers où Dante représente le monstre écartelant et déchirant les âmes damnées ; mais le paysage est bien celui qui convient au supplice de la pluie. C'est une vallée marécageuse entre deux rochers, qui donne à la regarder des sensations d'humidité et de rhumatisme. Les Gourmands battus par la pluie sont affaissés contre terre dans des postures sans élégance et sans énergie, molles et lourdes comme leur vice. Il n'y a aucun ressort dans tous ces corps étendus, car leur supplice même leur re-* tranche cette énergie qui nait de la douleur. Mais pourquoi Giacco a^^t-il un geste presque menaçant? Ce geste ne s'accorde pas avec son caractère. Est-ce un geste inspiré par un ressentiment pour le sobriquet dont ses compatriotes l'avaient gratifié? Le curieux qui ne connaîtrait pas le poème pourrait croire à un épisode dramatique et à un illustre personnage, et cependant il ne s'agit que d'un personnage sans nom, condamné pour le plus maussade des péchés, bonhomme au demeurant, et qui prie Dante de donner de ses nouvelles à ses parents et à ses amis vivants. Plutus garde le cercle des avares, comme Cerbère celui des gourmands. Il est accroupi contre un ro-
cher, dans une posture à la fois menaçante et humble, féroce et basse. Il vient d'aboyer ses incompréhensibles et intraduisibles injures : Pape Satan, pape Satan aleppel et sur la terrible réplique de Virgile, il se tait et regarde d'un air craintif et sournois passer les deux poètes, comme s'il craignait qu'ils ne voulussent lui dérober ses damnés. Le supplice des Avaf^es^ roulant, nouveaux Sisyphes, leurs sacs d'or, qui cèdent sous l'effort et retombent sans cesse, a fourni, ainsi que nous l'avons dit, le sujet d'une des meilleures compositions du recueil. Aux avares succèdent les Colériques, Trois gravures pour les colériques, c'est beaucoup ; nous supprimerions volontiers la seconde, dont tous les détails dramatiques pouvaient être facilement joints à la troisième, celle où Virgile repousse si durement Philippe Argenti, qui s'accroche à la barque : « Va-t'en avec les autres chiens! » Mais la première, qui représente le rivage du Styx, où sont éternellement battus des flots les colériques, est d'un grand effet. Des âmes damnées, temporairement naufragées, ont été jetées sur le rivage, comme des épaves de navires, des varechs ou des cailloux, par la vague, qui va tout à Theure les reprendre. A ce douloureux spectacle, Dante se serre contre Virgile d'un mouvement plein d'effroi. Le bouillonnant marais s'étend dans le lointain entre des rochers maigres, ravinés, creusés par la colère des eaux. Le jeune artiste a très bien compris l'étroite analogie par laquelle sont réunies toutes les parties des symboles dantesques^ la correspondance que le poète
DE l'enfer de DANTE i33
établit entre le vice, le supplice, et le paysage qui sert d'encadrement au supplice. De même que le supplice est toujours en parfait rapport avec le vice, le paysage participe des caractères de Fun et de l'autre. Cette vue des bords du Styx est une belle marine infernale.
La traversée du Styx dépose les deux poètes au pied de la ville de Dite, capitale d'un royaume immense, plus fertile encore en douleurs que les provinces qu'ils ont visitées. Du pied des remparts, on pourrait apercevoir les rouges mosquées de la ville embrasée, n'étaient les épais nuages de fumée qui s'échappent de son enceinte. Le peuple démoniaque des faubourgs de la ville maudite s'attroupe près des portes pour en fermer l'accès aux visiteurs. Il faut attendre le secours d'un messager céleste. En attendant ce secours, les distractions lugubres ne manquent pas aux voyageurs. Voici les féroces Érinnyes, Elles volent reliées entre elles par des bracelets et des ceintures de serpents, en faisant retentir l'air empesté de leurs plaintes et de leurs chants ; elles jettent en passant leurs menaces au poète : c Vienne Méduse, nous le changerons en pierre. » Leur visage est plutôt vieilli que vieux, et ici l'artiste a encore donné une preuve de la vive intelligence qui le distingue. On voit que les Euménides ont été belles, et sur leurs traits enfumés par les vapeurs de l'enfer, desséchés par ses fournaises, on peut distinguer les traces de leur antique majesté, alors qu'elles étaient les bienfaisantes ; mais maintenant elles souffrent
elles-mêmes des douleurs qu'elles infligent et sont aussi désolées que les damnés qu'elles invectivent. Aussi le chagrin, la honte et Tangoisse ont-ils détruit leur sombre beauté. C'est une chose digne de remarque en effet que la transformation imposée par Dante aux anciens souverains et demi*dieux de Tenfer classique. Les monstres ont perdu leur terreur, les demi-dieux leur sombre majesté. Virgile est bien le guide véritable de cet enfer, où il rencontre à chaque pas quelque ancien monstre de sa connaissance la plus intime, car il les a vus autrefois entassés à rentrée de l'enfer où descend Énée :
Centauri in foribus stabulant, Scyllaque biformis Et ccntumgeminus Briareiis, ac belliia Lemse Horrendum stridens, flammisqiie armata Chimera, Gorgones, Harpyiœque, et forma tricorporis umbr».
Mais combien changés et déchus depuis cette époque 1 Les pauvres monstres sont tombés à l'état de rep^ tiles crapuleux, et les mieux partagés à l'état de damnés. Les Euménides entremêlent leurs sinistres incantations de plaintes arrachées par les douleurs qu'elles ressentent, et c'est pour elles-mêmes maintenant qu'elles poussent les formidables aboiements dont elles poursuivirent jadis Oreste jusqu'au pied de l'autel de Minerve. Les Harpies, encore plus hideuses qu'autrefois, nichent dans des cadavres de suicidés métamorphosés en arbres stériles. Géryon a perdu ses trois corps : il représente non plus la fraude des temps héroïques, mais la basse fraude des temps non-
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veaux ; il nVst plus qu'un monstre assez peu redoutable, à tête humaine et débonnaire, à queue de crocodile. Hinos a été gratifié d*une queue de serpent qui lui sert de mesure pour marquer le cercle où doivent descendre les âmes coupables. Caron est encore le vieillard aux yeux de flammes de Virgile; mais il est devenu grognon et brutal. Les Titans, hébétés par une longue souffrance, ont passé à Tétat d'idiots athlétiques, et Nemrod, le puissant roi, souffle dans son cor comme un insensé de petites maisons. L'enfer chrétien de Dante leur a conservé leurs anciens caractères, mais en les flétrissant, en les salissant ; il a encanaillé, qu'on me passe l'expression, les monstres classiques. Cette transformation a été très flnement marquée dans le portrait des Érinnyes par M. Doré. Ce sont bien les furies de Dante, c'est-à-dire d'antiques reines passées à l'état de damnées.
Enfln le messager céleste est arrivé. Son visage respire la calme indignation qui convient aux immortels, et devant son geste impérieux la populace des damnés tombe consternée. La divine lumière de l'ange illumine les corps de ces maudits, qui sont vraiment beaux et qui témoignent de leur origine céleste. Les portes franchies, les deux poètes rencontrent la campagne des tombes ardentes, où est enfermé Farinata. Le dessin donne bien l'impression de chaleur suffocante que peut faire ressentir cette plaine percée de fosses brûlantes. Les damnés, poussés par l'ardeur de la flamme, se redressent en se tordant hors de leurs tombes ; seul, Farinata se lève
dans Tatiitude qui tonvient à une âme patricienne, fier comme le soir de FArbia, lorsqu'il sauva Florence des projets des confédérés. Dante et Virgile considèrent avec admiration le damné magnanime. Sortons vite de cette campagne brûlante, où la fumée est tellement infecte que Dante et Virgile sont un instant obligés de se mettre à Tabri derrière la pierre du grand tombeau où cuit à Tétouffée le pape Anastase. Nous voici da^s la. campagne qui conduit à l'enfer des violents contre la nature et contre Dieu. L'affreux Minotaure , opprobre de Crète , que les poètes rencontrent aux environs de cet enfer, couché sur un rocher, est l'enseigne vivante des péchés de toute nature qui ont l'homicide pour fin. Et ici je ferai, à propos de ces monstres et divinités infernales de l'antiquité que Dante a placés dans son enfer, une nouvelle remarque. Dante ne les a pas placés ici ou là, dans telle ou telle province de l'enfer avec indifférence : chacun de ces monstres est un emblème de péché, plus même qu'un emblème; il est une enseigne, une porte vivante d'un enfer particulier, ou d'une zone particulière de cet enfer. Ainsi Cerbère, qui ouvre ses trois gueules pour engloutir indifféremment tout ce qu'on lui jette, gâteaux de miel, poignées de terre ou âmes damnées, est le gardien naturel du cercle des gourmands ; Plutus, celui du cercle des avares. Les Furies vengeresses sont bien placées à l'entrée de la citadelle de Dite. Le Minotaure préside justement à cet enfer aux zones multiples, où sont punis les violents contre
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la nature, contre les hommes et contre Dieu, et Géryon, le génie de la fraude, est bien le messager naturel des communications entre les cercles supérieurs et ce terrible Malebolge où sont punies toutes les variétés de la fourberie. Par quels vengeurs les tyrans homicides pourraient-ils être mieux châtiés que par les Centaures, et dans quel lieu les nids des Harpies seraient-ils mieux placés que dans la vivante forêt des suicides? Les Titans enchaînés dans leurs puits ferment justement l'entrée de cette province, qui est le palais et la maison de souffrance, le royal et cruel Windsor de celui qui fut le premier et le grand révolté, et où sont punis les traîtres de toute catégorie. Enfin, dernier emblème, Lucifer apparaît au fond de cette province, clef de voûte et porte suprême de Fenfer. Là, il mâche éternellement trois traîtres à jamais mémorables : Judas Iscariote, qui trahit son Dieu , Brutus et Gassius , qui trahirent leur maître ; ce sont là les damnés par excellence, et ils ne pouvaient être punis que par le démon par excellence. Ils ont tous commis le même attentat, victimes et bourreau ; les victimes ont attenté aux lois morales et politiques indestructibles sur lesquelles repose tout ordre social, et le bourreau a porté la révolte et la trahison jusque dans Tordre moral et divin même. Les rois de Tanarchie, Judas Iscariote, qui posa sa main sacrilège sur Tincarnation divine du pouvoir spirituel, Brutus et Gassius, qui poignardèrent le représentant du pouvoir temporel, sont bien la pâture naturelle du dieu de l'anarchie. Ges mons-
très, qui semblent arbitrairement placés par Dante dans les différentes zones de son enfer, y occupent donc en réalité leur place véritable, et leur présence, qui semble une fantaisie bizarre du poète, s'explique, dès qu'on y regarde d*un peu près, le plus naturellement du monde. Dante n'ignore pas la fantaisie, mais il ignore l'arbitraire et le caprice. Sa fantaisie la plus extravagante en apparence ne lui sert qu'à marquer avec plus de précision ce que la simple logique poétique ne lui permettrait d'exprimer que faiblement. Deux dessins ont été consacrés par M. Doré aux Centaures. Dans le premier, les monstres humains oublient un instant les tyrans et les homicides, qu'ils percent de leurs flèches dans le lac de sang, pour considérer Dante et Virgile, qui apparaissent sur les hauteurs. Ils se montrent avec étonnement les divins voyageurs, et leur attitude exprime la curiosité qui convient à une telle surprise. Ils ont bien l'air de se demander : Qui donc vient là? Dans le second, le meilleur des deux, ils courent, dirigeant leurs flèches contre les poètes : ils sont lancés à plein galop ; mais l'artiste a eu bien soin de faire prédominer en eux la nature humaine sur la nature bestiale. Ils n'ont pas ce mouvement instinctif, mécanique et mathématique en quelque sorte de la bête, qui court comme un trait ou se déploie comme un ressort. Les jambes galopent, les croupes s'abaissent ou se relèvent, les mouvements s'assouplissent sous la direction d'une volonté humaine. Cependant Nessus a pris Dante et Virgile en croupe pour leur faire passer le lac de
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âang, et les a déposés sur la lisière de la forêt des suicideSj où nichent les hideuses Harpies. C'est une des plus ingénieuses et des plus fortes conceptions de Dante que cette forêt des suicides. Jamais l'analogie qu'il établit entre le chàtimennt et le crime n*a été plus vraie, plus strictement exacte et en même temps plus poétique. Généralement, les analogies et les symboles de Dante sont plus forts que fins, ils ont la simplicité brutale du lieu commun; je ne parle, bien entendu, que de tEnfer^ car dans le Purgatoire et le Paradis les symboles ingénieux, subtils, les analogies idéales et quintessenciées- abondent. Dans ces deux derniers poèmes, il prend sa revanche des brutalités de r Enfer. Son esprit ne se met pas en frais inutiles, et les supplices qu'il invente pour chaque variété de crimes sont ceux qui se présentent les premiers à l'imagination : pour les gourmands, des torrents de pluie boueuse; pour les assassins, un lac de sang ; pour les colériques, un marais tourmenté de tempêtes ; pour les agents de discordes, une éter-* nelle mutilation; pour les hypocrites, de lourdes chapes 'de plomb. Le supplice qu'il a inventé pour les suicides est aussi vrai, mais plus ingénieusement poétique, et se dérobe mieux (chose très importante en poésie) au premier coup d'œil de l'imagination du lecteur. Ceux qui ont porté sur eux-mêmes une main violente, ceux qui n'ont pas senti le bien inestimable de la vie, même chargée de douleurs, ceux qui ont mis obstacle volontairement aux opérations que la nature accomplissait en eux, ne cesseront pas
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de vivre comme ils le croyaient ; ils vivront à l'état d'arbres effeuillés et de bois mort. Ils ont reculé devant la douleur des frondaisons nouvelles, ils pousseront des épines stériles, et au lieu des oiseaux gais on mélancoliques qu'ils ont refusé d'abriter, ils seront le siège des infectes Harpies. Trois dessins illustrent, dans l'œuvre de M. Doré, cette conception du grand poète. Des arbres maigres, rabougris, épineux, tordus comme dans des attitudes de désespoir, à vague ressemblance humaine comme la racine de la mandragore, essayent de plonger leurs racines déchaussées dans un terrain sec et stérile qui refuse de les recevoir. De ces trois gravures, la meilleure est celle où deux damnés, poursuivis par une bande de loups, se précipitent à travers la forêt, brisant dans leur fuite hâtive les branchages sensibles, se frayant un chemin à travers les broussailles douloureuses, et appelant à grands cris la mort, qu'ils ont cherchée sans pouvoir la trouver. Quel horrible paysage d'hiver I On dirait une forêt de houx épineux et d'acacias difiPormes aux plus sombres jours de décembre. Pour ces arbres damnés , l'hiver sans feuilles et sans mousse ne finira jamais.
Laissons de côté les violents, qui sont punis par la pkiie de feu, et la rencontre de Branetto Latini sous cette grêle ardente. Ces dessins ont leur mérite assurément, mais ils n'offrent rien de très particulier et sont, comme expression dramatique, bien inférieurs à certaines compositions qu'un autre artiste contemporain, M. Yvon, a consacrées naguère
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à cet épisode de ï Enfer, Nous sommes arrivés dans un horrible paysage, sur les bords d*un puits d'où Virgile vient d'évoquer Géryon, le génie de la fraude, monstre original, à la face honnête et débonnnairc, au coq)s de crocodile, aux ailes de dragon. C'est rbippogriffe d'enfer, bien différent de celui qui dans l'Arioste transporte dans la lune le joyeux et charmant Astolphe. Dante et Virgile sont montés sur son dos, en roule pour la province du Malebolge, là où sont punies toutes les variétés de la fraude. Le voyage de Dante et de Virgile sur le dos de Géryon est une des compositions les plus saisissantes et les plus poétiques du recueil. Le dragon plane à des hauteurs incroyables, au milieu de pics et de pointes de rochers qui s'élèvent comme les clochers de gigantesques cathédrales. Le spectateur voit passer comme d'en bas les étranges voyageurs. La hauteur est si prodigieuse que Dante et Virgile sont pour lui à peine visibles ; l'énorme Géryon au contraire se dessuie nettement avec tous les attributs de sa personnalité hypocrite. A l'horizon, on aperçoit la lumière Hvide du ciel infernal qui recouvre cette nouvelle province du grand empire des douleurs.
Le Malebolge a fourni à M. Doré les sujets de ses plus dramatiques gravures. L'horreur croit progressivement à mesure qu'on s'enfonce dans la sombre spirale, et le talent du dessinateur croit avec elle. Bans cette dernière partie, son inspiration est plus puissante et plus soutenue que dans les précédentes, et le seul reproche que nous ayons à lui adresser est
d'avoir reproduit avec trop de complaisance les thèmes affreux que lui offrait en abondance la verve de plus en plus furieuse du poète. Il e^i remarquable en effet que la colère de Dante, loin de se fatiguer, redouble à mesure qu'il avance. Pendant les deux premiers tiers du voyage, il pleure volontiers et laisse son cœur s'ouvrir aux émotions de la pitié ; mais dans le dernier tiers, soit qu'il ait épuisé toute sa provision de larmes, soit que les vices dont il contemple le châtiment lui paraissent sans excuse, il n'a plus un élan de compassion, plus un soupir, plus une prière. Alors, loin de pleurer, îl se met parfois à rire, d'un rire atroce, plus sombre que sa proverbiale tristesse. Deux fois seulement il sent encore les tressaillements de la bonté : la première fois, à la rencontre de son parent, Geii del Belle, dans le cercle des fauteurs de sédition ; la seconde fois, dans l'enfer de glace, en écoutant le récit d'Ugolin. Deux sentiments se partagent son âme dans cette dernière partie : une colère implacable pour les criminels de premier ordre, pour ceux qui dans leurs exécrables forfaits ont encore quelque chose de grand, — les fauteurs de sédition, les hypocrites, les traîtres, — et pour les vices bas et sordides un mépris burlesque dont rien ne peut rendre la profondeur, pas même les supplices ridicules ou atroces qu'il invente. Cette canaille de damnés lui apparaît tout à fait amusante, et ses châtiments lai semblent un spectacle tout â fait propre â désopiler la rate d'un homme tel que lui. Quand les damnés
crient sous la violence de la douleur, il éclate de rire, il applaudit aux malices des diables et leur dirait volontiers de frapper plus fort. Son imaginalion, échauffée et mise en mouvement par ces deux ^ terribles passions de la colère et du mépris, invente des supplices sans nom. Ici, les mâltôtiers et baratiers sont plongés dans la poix bouillante par des diables facétieux qui se plaisent à leur voir faire mille sauts amusants dans cette friture; là, d'autres damnes accroupis dans des fossés grattent éternellement leur gale et écaillent leurs membres < comme des carpes à l'espagnole », dirait Rabelais. Ailleurs les fauteurs de sédition tournent autour d'un rocher et viennent en criant sous la douleur se faire mutiler d'un membre qui repousse toujours. Quelques-uns de ces supplices se supportent à peine dans le poète et font reculer l'imagination ; qu'est«>ce donc, s'ils sont reproduits par le crayon avec trop de complaisance? Aussi le goût se sent-il blessé dans quelques-unes des gravures de M. Doré, notamment dans celles qu'il a consacrées anx fauteurs de sédition* Il y a là trop de moignons saignants, trop de ventres effondrés, trop de poitrines ouvertes et de ncs coupés. Et puis quatre gravures pour cet horrible supplice, c'est beaucoup ; il en sufQsait d'une, celle où Bertrand de Bom porte sa tête comme une lanterne, ou mieux encore celle où Dante jette en s'éloignant un long regard de pitié sur Geri del Bello. Dans cette dernière gravure, l'horreur du châtiment est au moins atténuée par un sentiment d'humanité. Je n'aime pas
beaucoup non plus les gravures consacrées à Thaïs la courtisane et à l'incestueuse Myrrha, et j'en ai dit la raison ; cette exhibition d'une vile beauté fait comme une tache de lumière fumeuse et mesquine sur le fond de ces sombres tableaux.
Mais que de beaux dessins dans toute cette partie, où M. Doré ne pèche que par trop d'abondance! Signalons les principaux. Le Châtiment des séducteurs est une composition à la fois énergique et charmante. Les diables frappent avec un entrain et une vigueur tout à fait remarquables, comme de bons ouvriers qui ont le cœur à l'ouvrage. On éprouve de la commisération pour quelques-uns des flagellés, dont les beaux corps subissent ces outrages. Dans VEnfer des Maltôtiers, le jeune artiste a rivalisé de fantaisie bouffonne avec Dante. Les diables mettent dans leurs plaisanteries cruelles une rage infernale, une ardeur malicieuse, un empressement tout à fait drolatiques. L'agilité de leur vol égale la clairvoyance de leurs yeux. Cependant les damnés qu'ils malmènent, et qui n'ont pas encore oublié les ruses pour lesquelles ils sont punis, échappent parfois à leur surveillance ; ainsi fit en présence de Dante le Navarrais Giampolo, qui plongea sous la poix bouillante pendant que le démon Alichino fondait sur lui avec sa fourche. L'effort vigoureux du diable transperce l'air vide, et Giampolo se dérobe dans la poix avec l'impétuosité d'une grenouille qui plonge sous l'eau. La Lutte de Calcabrina et d^ Alichino au-dessus du lac de poix, dans lequel les deux diables finissent par tomber et
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s'engluer, est encore une des amusantes compositions inspirées par cet épisode burlesque, vraiment digne de Tenfer de Rabelais. Un spectacle plus sombre succède, la Procession des hypocrites. Ils marchent en bel ordre, revêtus de pesantes chapes de plomb, jetant par-dessous leurs lourds capuchons des regards équivoques où la gravité se mêle à la méchanceté. Pour que la parodie sinistre des sentiments sacrés, pour que la profanation sacrilège qui furent l'âme et le mobile de leur vie soient complètes, ce peuple de moines d'enfer a son Christ, ce Gaïphe qui conseilla de mettre un homme à mort pour le salut du peuple, et qui gît crucifié en terre à une belle place d'honneur. Les fidèles de ce Christ damné le contemplent de loin avec un respect mêlé d'effroi. Arrêtez aussi vos yeux sur les deux gravures où le jeune artiste a peint fc Supplice par les Seipents; il y a là un fourmillement de reptiles à donner le frisson. Dans la seconde surtout, le pandémonium sale et grouillant est complet ; on ne saurait distinguer les reptiles des damnés, tant les entrelacements sont étroits, et cependant il y a une faiblesse dans ce dessin : M. Doré n'a su exprimer que par la confusion le caractère de ce supplice bizarre, qui consiste dans la double transformation de l'homme en reptile et du reptile en homme. On n'aperçoit pas la transformation d'Agnel , qui occupe le premier plan du dessin, et les enroulements du serpent qui le mord n'expriment pas aux yeux le sens des tristes paroles qu'adressent à leur compagnon les deux damnés qui
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le contemplent dans une attitude de douloureux abattement : Hélas/ Agnel, comme tu changes/ Puisque nous sommes en train de chicaner M. Doré, adressons-lui encore un reproche. Le supplice des simoniaques n*est pas représenté d'une manière conforme au texte de Dante. M. Doré est tombé dans Terreur où était tombé Flaxman avant lui. Je vois bien la fumée du feu intérieur, je vois bien les jambes sortir du puits Jusqu'aux molkts ; mais où donc est la flamme qui doit lécher la plante des pieds de la pointe au talon? Je sais qu'il est difficile de repré* senter un supplice aussi bizarre, et Michel-Ange se servit un jour, dit-on, de cet exemple pour montrer combien les limites de la poésie étaient moins étroites que celles de la peinture ; mais le texte est précis, et peut-être aurait-il mieux valu ne pas engager une lutte inutile avec les difficultés qu il pré» sente. J'en dirai autant du dessin qui est consacré au châtiment d'Ulysse et de Diomède, et qui ne représente rien du tout, si ce n'est un feu asseas sem» blable au feu blanchâtre et abondant en fumée d'une poignée de fougères.
Les Titans scellent de leurs corps enchaînés les puits par lesquels on descend à l'enfer de glace. Je n'aime pas beaucoup le Nemrod ; il y a je ne sais quoi de déplaisant et de puéril à la fois dans ce corps aux muscles énormes, qui fait penser au souverain du pays de Brobdingnac plutôt qu'au roi babylonien. Ajoutons que la dimension de ce corps gigantesque n'est pas en proportion avec les dimensions du dessin.
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On doit pouvoir supposer les personnages d'une composition pittoresque dans toutes les positions possibles. Us doivent pouvoir se lever, s'ils sont assis, et s'asseoir, s'ils sont debout, sans que la pensée vienne à l'esprit que les dimensions du cadre auraient besoin pour cela d'être changées. Or le Nemrod de M. Doré est condamné à rester immobile dans lattitude où il est placé : bien lui prend d'être enchaîné, car, s'il faisait un mouvement pour se relever sa tète sortirait du cadre. J'en dirai presque autant de YAntée, Il s'est incliné pour déposer Virgile et Dante sur les bords de l'enfer de glace; mais comment fera-t-il pour s'en retourner? Je préfère de beau*coup VÉphialte et le groupe de géants qui l'entourent. J'ai dit le mérite des compositions représentant l'enfer de glace, où les traîtres subissent un châtiment digne de leur crime. Elles n'ont pas toutes la même valeur ; la seconde, celle où Dante secoue si rudement par les cheveux la tête de Bocca, et la troisième, où Ugolin ronge le crâne de Ruggieri, donnent bien l'idée de marmelades humaines congelées, mais sont par trop confuses. Réservez votre meilleure attention pour la première, où Dante et Virgile s'avancent sur une glace unie semée de têtes humaines, et pour la dernière, le palais de Dite, où Lucifer rêve accoudé sur une table de glace, broyant éternellement entre ses mâchoires Judas Iscariote â la joie de la conscience universelle, et Brutus et Cassius à la joie du poète gibelin, et puis allez revoir les étoiles brillant sur ce lac un peu sombre et qui se
sent du voisinage de Tenfer. Le sombre voyage est terminé.
Nous sera-t-il permis d'exprimer un regret? Ce volume s'ouvre par un beau portrait de Dante, le masque traditionnel si sévère et si triste. Pourquoi n'en contient-il pas deux? pourquoi n'avoir pas joint à cette image de Dante vieilli et irrémédiablement désolé l'image de Dante adolescent? On ne se figure Dante que vieux, et on penserait presque qu'il est venu au monde tel que nous le connaissons; lui aussi cependant il fut jeune. Le lecteur aurait aimé à faire connaissance avec l'image si intéressante de Giotto. C'est un visage d'adolescent austère et où sont déjà dessinés les profondes rides et les grands traits désolés de l'homme futur. Jamais miroir charnel n'a été moins opaque; on sent que l'âme qui s'y réfléchit est une âme sans joie, prédisposée à toutes les tristesses, réservée à de grandes destinées cependant, mais à des destinées qu'aucun homme ne voudrait acheter à un tel prix. Il n'y a encore sur ce visage que de la mélancolie ; mais cette mélancolie est déjà irrémédiable, comme le sera plus tard la tristesse. Jamais physionomie d'adolescent ne porta mieux le sceau prophétique des futures destinées de l'homme.
Maintenant que j'en ai fini avec l'interprète du poète, il me plairait de parler plus amplement du poète lui-même. En vérité, je n'ose. La matière est riche et fertile en suggestions de toute espèce, et il est facile d'être sur un tel sujet abondant en discours comme Job ; mais comment parler en quelques pages
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d'un si grand homme et d*une œuvre qui soulève un monde de questions de tout genre? Cependant le poète doit apparaître en personne à la fin d'une œuvre qu'il remplit de sa pensée et de son inspiration. Je me contenterai d'évoquer son âme , non pour qu'elle vienne répéter ceux de ses secrets qui ont été déjà pénétrés, mais pour qu'elle se justifie devant le lecteur d'un reproche qui lui est adressé et qui m'indigne presque toutes les fois que je l'entends formuler, le reproche de haine.
L'àme de Dante est, dit-on, pleine de haine et de colère. Pour moi, elle me semble pleine au contraire de justice et d'amour. Je ne puis accepter la banale excuse que présentent en sa faveur les plus indulgents de ceux qui portent cette accusation, et je ne dirai pas comme eux qu'il ne faut pas demander à un homme du XIII" siècle l'humanité d'un homme du xix*. Dante est un homme du moyen âge, disent-ils; il faut le prendre tel qu'il est et ne pas lui faire un reproche de ce qui a été pour lui en définitive la principale source de sa poésie. Nous ne devons pas plus nous scandaliser de ses violences, de ses excès d'amertume, de ses invectives cruelles, que nous ne devons nous scandaliser des naïves indécences que les artistes de son temps sculptaient ^ur les façades et sur les jubés des cathédrales, sur les stalles des chœurs d'église, car les artistes qui produisaient ces indécences comiques et ces bouffonneries burlesques étaient sincèrement pieux et naïvement chrétiens. Les violences de Dante sont pareilles à ces écarts
dlmagination et n'atteignent en rien son humanité ; il est humain, comme les artistes de son temps étaient pieux. La plus douce des âmes modernes jetée au XIII* siècle aurait partagé les mêmes passions et les aurait exprimées avec la même intempérante éloquence. Excuse banale et tout à fait superficielle! Sans doute Dante est un homme de son temps, si Ton entend par là qu'il en a ressenti toutes les passions, et qu'il a assisté à toutes ses luttes en spectateur ardent; mais non si Ton entend par là que ces passions contemporaines avaient assoupli et dompté son âme au point d'en frapper la substance à l'effigie du siècle où elle vécut, de manière que Teffigie fût plus précieuse que la substance, comme dans les pièces de monnaie^ où le métal disparaît sous l'image du souverain. Non, le temps n'a point eu sur cette âme une telle puissance, car, à la regarder avec attention, on s'aperçoit assez facilement qu'elle est d'une essence en quelque sorte transcendante, qu'elle n'appartient pas plus au xiii« siècle qu'à toute autre époque. C'est au contraire une âme étemelle et absolue. Placez-la à telle époque qu'il vous plaira, dans l'antiquité, au xvp siècle, au xix«, et elle vous offrira les mêmes caractères, vous transmettra — à la forme près — le même divin message, vous apparaîtra mue par les mêmes mobiles, enflammée par les mêmes passions, car il n'y a en elle rien de transitoire et de périssable. Elle ne comprend des choses que ce qu'elles ont de simple, d'irréductible, et elle ne les voit vraiment que dans ce qu elles ont d'immuable.
Ame absolue, elle n'aurait aperçu, à quelque époque qu^elle eût vécu , que les faits absolus , et sous le temps, aux couleurs bigarrées et changeantes, elle n aurait trouvé que l'éternité, non pas cette éternité des sentiments humains dont on fait gloire aux grands poètes, cette éternité transitoire des sentiments de la chair et du sang, qui a eu son commencement avec l'union terrestre de la première âme et du premier corps^ et qui aura sa On avec le dernier coup de faux de la mort, mais cette éternité ontologique des puissances morales qui existaient avant la nature, qui la créèrent et qui la détruiront, à savoir la justice et l'amour. Les autres grands poètes n'ont exprimé de notre nature que son humanité permanente ; mais lui, il a exprimé ce qu'elle a de divinement essentiel. Je dis que c'est une àmc absolue, idéak^ étemelle, et pour enlever à ces mots ce qu'ils ont forcément de trop abstrait et mieux préciser ma pensée, j'userai de comparaisons. Il y a d'aussi grands poètes que Dante, il n'y en à pas qui soit d'aussi haute race, et il constitue même à cet égard une exception unique dans le monde de la poésie. La grandeur des poètes n'est pas toujours en proportion de la grandeur de leur nature, et il y en a, chose remarquable, qui sont à jamais immortels et justement réputés divins et qui pourtant ne sont rien moins que rapprochés de Dieu. Quelques-uns, comme Arioste, sont de la race des esprits élémentaires; leur vie se passe dans les flots d'ombre et de lumière, de parfums et de sons, qui enveloppent la terre d'une atmosphère magique ;
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mais leur vol ne dépasse guère la cime des forëls, et on pourrait mesurer, à quelques toises près, la hauteur où il atteint. D'autres sont comme un soleil formé de toutes les énergies du monde, un foyer central en qui viennent se réunir toutes les forces de la vie, et participent de la nature du demourgos alexandrin qui communique avec le monde par rintennédiaire des démons et des génies. Tels Shakspeare et Cervantes. Quelques autres, participant de la nature des aigles, mus d'un effort magnanime, essayent de s'élever vers ces hauteurs inaccessibles que Dante gravit d'un pas si régulier et si ferme, comme Milton par exemple; mais leur puissance trahit leur violent désir. L'âme du poète italien n'appartient pas au monde idéal par droit de conquête et de désir, elle lui appartient par droit de nature. Si jamais âme a été créée à l'image de Dieu, c'est bien celle-là, car elle est exclusivement composée des deux vertus qui forment l'essence divine, des deux vertus que notre pauvre sagesse contemporaine sépare et oppose Tune à l'autre avec force sophismes et force arguties, mais que la raison voit unies et confondues dans une même cause suprême qu'elle appelle Dieu, la justice et Tamour. Et ne prenez pas ces deux mots dans ce qu'ils ont de relatif, n'en affaiblissez pas la force et prenez-les dans le sens le plus absolu. Nul mélange, nulle combinaison des passions de la chair et du sang, nulle fausse sagesse pratique, fruit de mort de l'expérience terrestre, ne viennent altérer et fausser la simplicité de cette grande âme, composée des mêmes
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vertus essentielles sur lesquelles reposent les fondements du monde ; et comme il n'y a en elle aucun mélange adultère, et que rien ne gène son expansion, sa justice est implacable autant que son amour est profond. Elle hait sans discrétion et aime sans réserve. Ohl oui, cela est vrai. Dante n*est pas un homme moderne, il ne soupçonne pas nos nouvelles théories, il n'a aucune idée de la beauté du mal. II ne comprendrait pas les consolations philosophiques de date récente que nous ont fournies les docteurs d'outre- Rhin. C'est en vain que vous essayeriez de le consoler de l'injustice et du crime par le spectacle de la nature qui, savante alchimiste, sait tirer la vie de la mort et faire fleurir la destruction. Lui, il sait que l'âme est d'autre essence que la nature, que le bien est son principe etsafin, et que le mal est pour elle la mort. Il ne saurait admettre que le bien puisse sortir du mal, pas plus qu'il ne voudrait croire que le temps puisse engendrer l'éternité. Dante est un dualiste déterminé; pour lui, le monde des âmes se partage en deux classes : celles qui par le péché se sont détruites elles-mêmes et qui composent le peuple des damnés, celles qui par la vertu ont entretenu leur santé et renouvelé leur substance comme par un aliment divin, et qui composent le peuple des élus. Si garder cette croyance a pour résultat de vous priver du titre d'homme moderne et de vous constituer homme du moyen âge, espérons qu'il se trouve encore dans notre temps assez d'hommes bons et sages qui seraient heureux de partager l'ostracisme
philosophique de Dante. Si repousser les méchants de toute la force de son cœur est une preuve de haine, espérons qull se trouve encore assez de justes pour .mériter cette accusation sans en rougir.
Notre sentimentalité moderne s*accommode mal de cette doctrine de Téternelle damnation, qui nous parait contraire à Tidée de la bonté de Dieu. Dans Téternité des peines, Dante voit au contraire une preuve de cette bonté, et il fait poser les fondements de Tenfer par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour. Sa justice est implacable, non par vengeance et par colère, mais parce que pardonner serait une violation de la justice même et une injure contre l'amour, qui troubleraient l'accord des lois divines et bouleverseraient l'économie du monde moral. Un musicien pardonne-t-il les discordances et croit-il leur devoir une place dans le monde de l'harmonie? Mais, pour être implacable, sa justice n'est ni cruelle ni aveugle; Avez-vous réfléchi à la profonde conception de cet enfer à l'architecture bizarre ? Il se déroule en spirales , larges en haut, et qui se rétrécissent à mesure qu'on avance. Tous ceux qu'il renferme sont également damnés, mais ils ne le sont pas tous de la même manière et au même degré, si bien que la colère de Dieu, même irrévocable, a ses tempéraments, que sa justice frappe avec intelligence et bonté même pour l'éternité. Dieu ménage aussi à ses brebis maudites la toison et le vent. Lisez dans le onzième chant de t Enfer l'explication que donne Virgile à
Dante de cette gradation des peines ; la forme en est scolaatique , mais jamais théorie morale ne fut plus simple ni plus profonde. L'enfer se crée donc pour ainsi dire à mesure qu'il se déroule; il devient plus vivant à mesure qu'il se resserre, et il n est vraiment tout entier qu'au fond de lui-même. Toutes les âmes sont punies pour le même crime : la violation du lien d'amour; mais le châtiment se mesure aux ravages que ce crime a produits. Quelle différence entre le châtiment des voluptueux, qui n'ont péché que contre eux-mêmes, et le châtiment des traîtres, en qui se résument comme en une unité suprême tous les crimes que peut commettre l'humanité I
Lia justice de Dante, pas plus que celle de Dieu, n'est exempte de tendresse et d'amour ; seulement elle est absolument exempte de cette sentimentalité qui nous est chère, et c'est pourquoi elle nous parait cruelle et haineuse. L Enfer ^ dit-on, est une œuvre de vengeance où Dante damne ses ennemis. Il damne ses ennemis ! Et pourquoi donc pas, si ses ennemis furent en même temps ceux de la justice et du bien? Mais vraiment ne damne-t-il que ceux qu'il déteste et qu'il hait? Non, il damne aussi ceux qu'il aime et qu'il admire. Comptez combien d'ombres chères ou illustres il rencontre dans le sombre royaume : Paolo et Francesca, Farinata, Brunetto Latini, son vieux maître, Gavalcante, le père de son camarade Guido, ce Pierre Desvignes qui tint les clefs du cœur de Frédéric, et les illustres magistrats de Florence,
i56 UNE INTERPRÉTATION PITTORESQUE
Jacopo Rusticucci, Guidoguerra, Tegghiaio Aldobrandini, et son parent Geri dei Bello. Rien n*est touchant comme son affection pour son vieux maître Brunetto ; rien n'est noble comme son admiration pour Farinata ; rien n'est touchant et noble à la fois comme le sentiment de reconnaissance que lui inspirent les grands citoyens de Florence. Est-ce donc par vengeance et par colère qu'il les damne ? Non, c'est par esprit de justice. Toute l'affection dont son grand cœur est plein ne peut aveugler son esprit. Il ne lui servirait de rien de fermer les yeux à l'évidence ; les décrets de la divine Providence doivent s'exécuter aussi contre ses amis. Ces damnés sont les victimes de Dieu, non les siennes ; mais comme son cœur saigne devant ces souffrances méritées 1 II ne peut avoir de complaisances sentimentales, mais il déborde de pitié : ses yeux se gonflent, et il pleure. Savez*vous le prix des larmes d'un tel homme, et quel trésor de consolation elles renferment? Elles tombent comme une rosée bienfaisante sur les âmes damnées, qui en emportent pour l'éternité la sensation de douce fraîcheur. Pour tous ces nobles coupables, son passage, loin d'être une malédiction, est un véritable bienfait. Son entretien leur donne un moment l'oubli de l'enfer, le souvenir de la terre et le regret du ciel. Et avec quelle grande politesse et quelles nobles manières il les aborde I sa colère serre le cœur, mais combien sa tendresse le détend et le fond ! Je ne sais rien de plus doucement poignant, rien qui pénètre plus avant dans l'âme et ouvre
DE l'enfer de DANTE i57
plus irrésistiblement les sources de Témotion que les paroles de Dante, lorsqu'elles sont affectueuses. Elles ont la force invincible de cet appel puissant qui attire Paul et Françoise comme un aimant sympathique, et ^ui lui mérite de la part des âmes désolées le titre d'être gracieux et bon. Ceux qui parlent de la force de haine et des vengeances de Dante le jugent trop d'ailleurs d'après f Enfer ^ où il n'a mis qu'une partie de lui-môme et où cependant, comme nous venons de le voir, son cœur déborde de bonté. Le second miroir de son âme, c'est & Purgatoire, C'est là qu'il s'épanche sans contrainte, là qu'il se livre sans réserve au bonheur de consoler, à la joie d'estimer, à la volupté d'espérer. Les beaux saluts accompagnent les douces paroles. Que d'entretiens animés, de vives étreintes, d'adieux souriants ou mélancoliques, de rendez- vous pris pour l'éternité bienheureuse ! Etre gracieux et bon, dit Françoise, et ces deux épithëtes sont méritées. Si PEnfer montre en lui la justice, le Purgatoire montre l'amour ; les deux poèmes se complètent l'un l'autre, et qui le juge sur le premier seul ne connaît que la moitié de cette àme aussi charmante que forte.
L'évocation est terminée. Laissons retourner cette grande âme au séjour bienheureux, où elle goûte la joie que la terre lui refusa. Si vous lui demandiez quelle région de ce séjour est la sienne, elle vous répondrait sans doute qu'elle habite parmi ces âmes justes et héroïques qu'elle vit transformées
en lumineux sourires dans la planète de Mercure. Les taches de colère et d'orgueil ont été purifiées, les douleurs de la terre oubliées, et Tamour, qui était au fond d'elle-même, vit seul maintenant sous là forme d'un sourire radieux, d'une lumière sensible et divinement voluptueuse, qui brille d'un éclat plus vif chaque fois qu'une âme heureuse vient recevoir la récompense de sa justice.
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Des trois cantiques de Dante, tous trois également beaux, celui qui nous inspire la prédilection la plus vive, c'est le Purgatoire. Nous n'ignorons pas que cette préférence est contraire au sentiment populaire. C'est une opinion généralement admise que les deux derniers cantiques de la Divine Comédie sont inabordables, que cette montagne de purification que Dante gravit en compagnie de Virgile, et ces séjours de béatitude qu'il traverse en compagnie de Béatrice, sont hérissés de difficultés scolastiques, semés d'arcanes théologiques propres seulement à exercer Tintelligence des commentateurs de profession, et que ce que le lecteur amoureux avant tout de beautés claires et intelligibles a de mieux à faire, c'est d'abandonner le poète à la seconde étape de son voyage, lorsqu'il a revu les étoiles et baigné
i62 LE PURGATOIRE DE DAMTE
dans la rosée ses joues souillées de la suie de Teufer. Gomment expliquer cette préférence populaire? Des critiques ingénieux, au nombre desquels se place Mme de Staël, nous disent que Timagination humaine , extrêmement féconde et puissante lorsqu'il s'agit de peindre la douleur, est singulièrement stérile lorsqu'il s'agit de peindre la félicité ; c'est pourquoi les enfers des poètes ont toujours été supérieurs à leurs Champs-Elysées. Je ne sais jusqu'à quel point ce jugement dans lequel Dante est compris est vrai pour les autres poètes, mais je sais bien qu'il est faux pour le grand Florentin.
Les sentiments humains ne sont pas aussi étroits et aussi exclusifs que le disent les critiques dont nous venons de rapporter l'opinion. Le sentiment de la douleur n'épuise pas à lui seul le domaine du pathétique ; l'allégresse aussi a ses angoisses et ses transes, l'espérance a ses appels émouvants, et le cœur palpite sous l'excès de la félicité aussi fortement que sous l'excès de la souffrance. Qui n'a éprouvé mille fois que le bonheur lorsqu'il est pur et parfait possède un magnétisme irrésistible et se communique comme la compassion? Or personne n'a possédé comme le Dante ce pathétique de la félicité dont la force fait épanouir le cœur au lieu de le contracter, et rayonner l'âme au lieu de la plonger dans les ténèbres du deuil et des larmes. Lt Paradis est plein de belles visions qui inspirent une ivresse enthousiaste auprès de laquelle paraissent faibles les émotions les plus extrêmes de la douleur. Mais c'est
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surtout dans le Purgatoire qu'abonde ce pathétique de Tallégresse. Quelles radieuses infortunes! Comme Tespérance de ces martyrs bénis est émouvante dans sa certitude, et qu'il est dramatique Tempressement qui les pousse à monter vers le suprême bien à travers les souffrances de la purification I Combien touchantes d'ordinaire sont les rencontres du poète avec ces âmes prédestinées au bonheur, et si noblement nommées par lui, esprits bien nés, déjà élus, troupeau fortuné à la face pudique, à la démarche honnête :
Pudica la faccia e neir andare onesta.
A mesure qu'il passe devant elles avec son corps qui jette une ombre opaque, il réveille les souvenirs déjà oubliés de la terre, les fautes trop chères dont elles n'eurent pas le temps de se repentir, les iniquités dont elles furent les témoins trop complaisants ou les victimes trop imprudentes, l'amour qui ne put les sauver de la mort, la haine qui les envoya avant l'heure devant le tribunal de Dieu. Bien loin d'être absent de cette partie du poème , le pathétique y surabonde, pourrait - on dire ; car ces âmes sont comme un centre où se réunissent les émotions de trois mondes, elles vivent d*une triple existence, et le regret, Thumilité et l'espérance composent la béatitude douloureuse qui les remplit.
Une personne fort sagace, que je consultais un jour au sujet de ce préjugé qui attribue à FEnfer
164 LE PURGATOltlE DE DANTE
une supériorité mensongère sur les deux autres parties du poème, me donna de cette préférence une raison très forte, mais à laquelle il me répugne de croire cependant pour Tlionneur de la nature humaine. <c Si le Purgatoire a moins de lecteurs que tEnfer^ me dit cette personne, c'est moins à l'absence de pathétique qu'il faut attribuer ce fait qu*au caractère de ce pathétique : le Purgatoire laisse froid le commun des lecteurs, parce qu'il est plus attendrissant que cruel. Le succès de t Enfer tient aux atroces imaginations du grand poète plutôt qu'à autre chose. En général, croyez que quiconque jouera sur les fibres de la cruauté touchera à l'instinct le plus secret et le plus sûr de la nature humaine. Assister au spectacle de la souffrance, ne fût-ce qu'en imagination, sera toujours le plaisir le plus cher à l'homme. C'est un goût difficile à avouer; aussi prend-il soin autant qu'il le peut de se masquer d'hypocrisie et de s'envelopper de prétextes. VoycE comme l'homme est heureux lorsque la justice lui fournit une excuse pour sa cruauté; comme il se précipite aux spectacles sanglants dès qu'il a pu se mettre en règle avec les apparences d'humanité que réclame la décence sociale, comme il jouit sans remords de la souffrance de son semblable dès qu'il peut se dire que ce semblable est un criminel. V Enfer satisfait à ce goût secret de l'homme pour le spectacle de la souffrance : voilà, n'en doutez pad, la vraie raison de la préférence donnée à ce poème sur ce noble Purgatoire, où règne une si tendre hu*
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manité, et sur ce Paradis tout resplendissant des magnificences divines. Et n*avez-vou8 pas observé la même préférence dans des œuvres moins grandes et dans des sujets de moindre importance? Vous avez assisté sans doute à la représentation de VOrphée de Gluck? Certes le tableau des Champs-Elysées ne le cède en rien aux autres en beauté musicale; cependant il n'obtiendra jamais le succès du tableau de Tenferj et le cantique des ombres heureases, au sein de cette douce lumière que Ton voit naître aux sons de Tocchestre de Gluck, paraîtra toujours fade au spectateur auprès de ce refus roo* Dosyllabique par lequel les dures larves coupent d'une manière si dramatique les plaintes d'Orphée?» Cette opinion s'accorde assez bien avec celle d'un illustre auteur anglais, qui, cherchant de son côté la raison de cette préférence, la trouvait dans le goût quelque peu dépravé du lecteur moderne pour le genre satanique et byronien et pour les sujets mis à la mode par la littérature romantique. J'aime mieux, je l'avoue, cette dernière opinion ; car la dépravation morale qu'elle accuse n'est au moins que momentanée, tandis que, s'il faut en croire la première, cette dépravation est essentielle et fait le fond même de i'àme humaine.
Quiconque ne lira que VEnfer risquera fort de prendre de Dante une idée injuste, et cependant c'est sur VEnfer que la nature morale du grand poète a été jugée. Si le Purgatoire avait plus de lecteurs, ce faux type de Dante qui s'est imposé à l'imagination
de la postérité ne résisterait plus depuis longtemps. Pour nous, si nous avons une prédilection particulière pour cette partie de la Divine Comédie, c'est qu*elle est la plus complète apologie du poète et qu'elle détruit ce type d'homme formé sur le modèle des passions infernales, orgueilleux, atrabilaire, colérique et vindicatif, fait tout entier de justice et de haine. Dante est le plus remarquable exemple que nous connaissions dans toute l'histoire littéraire de la légèreté des jugements humains; son énergie lui a valu une réputation de fétocité, et cette empreinte de tristesse qui convient si bien au voyageur du monde invisible a paru le masque naturel d'un caractère sauvage. Gomment accorder ce type avec le Dante gracieux que révèlent les Canzoni et le Dante tendre et humain que révèle le Purgatoire? Cependant il y a une excuse à ce préjugé général : c'est la difficulté qu'on éprouve à mesurer une telle àme, la plus haute et la plus idéale parmi toutes celles auxquelles fut accordé le don de la parole poétique.
C'est une àme aristocratique par excellence, si ce mot n'exprime pas d'une manière impropre le sentiment de respectueux orgueil qui ne la quitte jamais pour son origine céleste, et le violent mépris que les fanges et les intérêts mesquins de la terre ont le privilège d'exciter en elle. Rien de vulgaire en elle, ellen*a subi, dirait-on, aucune de ces déchéances brillantes que la vie des sens fait subir aux plus grandes âmes ; telle elle sortit des mains de Dîeu^ telle elle retourne à lui, et on pourrait dire qu'elle a traversé le monde
dans la tenue de rétemité, sans avoir une seule fois abdiqué sa dignité spirituelle et perdu Toubli de son rang. L'orgueil de Dante est démesuré, dit-on. Eh! sans doute, et lui-même en fait humblement Taveu, lorsque dans le cercle des envieux il s*arréte à causer avec Savia la Siennoise : « Mes yeux aussi seront fermés ici^ mais peu de temps, car petite est Toffense qu'ils commirent par envie; plus grande est la peur qu'éprouve mon âme du tourment d*en bas; déjà le fardeau m'en pèse. » Mais cet orgueil est pour ainsi dire un hommage rendu à son créateur. Jamais Dante ne connaît ces moments de basse bonhomie et d'abandon trivial où se laissent aller d'autres grands esprits pour ce qui leur est inférieur; il ne s'arrête pas àbouffonner avec les damnés, il n'entre pas en familiarité, même passagère, avec les méchants, et les vicieux les plus amusants ne lui arrachent pas le plus petit sourire de complaisance. Une fois, une seule^ il lui plairait d'écouter les injures comiques et les propos poissards dont s'accablent quelques chenapans damnés dans un des carrefours de l'enfer; rappelez- vous comme il est aussitôt rap-pelé par Virgile à sa dignité : « Passe et ne t'arrête pas, car vouloir entendre cela est une basse envie. » Voilà ce qu'est l'orgueil chez Dante : c'est le mépris de tout ce qui n'est pas conforme aux lois éternelles et le dédain de tout ce qui se croit le pouvoir d'offenser Dieu.
Sa violence est du même ordre que son orgueil et est excitée par le même divin mobile. Oui, cela est
vrai, les colères de Y Enfer semblent justifier les reproches qu*oii lui adresse ; mais il ne faut pas oublier que dans cette partie du poème Dante est en présence des ennemis de Dieu, avec lequel il identifie sa propre cause et dans lequel il a placé ses plus chers intérêts. Il se dit, comme toute âme chrétienne, que quiconque est Tennemi de Dieu est nécessairement son ennemi, puisqu^ii est d'essence divine. Ce raisonne* ment paraîtra étrange peut-être à beaucoup de per* sonnes élevées sous le régime de la tolérance ; mais, sans manquer au respect qui est dû à ce grand principe, on peut affirmer que ceux qui se scandalisent du raisonnement de Dante en ont fait beaucoup de semblables, qu'ils sont d'avis^ sans doute, que l'ennemi de leur cause politique est un peu leur ennemi personnel, et que quiconque cherche à nuire à leur banquier conspire tout à fait contre leur fortune. UEnfer est si peu une œuvre de vengeance et de colère, que Dante applique les décrets de la justice divine à ceux même qui lui sont le plus chers et qui lui inspirent le plus d'admiration, en sorte qu'on peut dire que sa violence elle-même est désintéressée de toute passion personnelle. Tout le monde est frappé de l'énergie de ses haines; pour moi, je suis surtout frappé de l'énergie qu'il déploie contre son propre cœur et de l'efi'ort magnanime qu'il fait pour s'élever au-dessus de ses propres sentiments. Vous savez comme son cœur saigne et quelles nobles larmes il répand lorsqu'il rencontre quelque illustre damné, de grande race ou de touchante destinée,
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quelque pécheur qui lui est resté cher par les liens de la reconnaissance ou de la parenté? Combien affectueux est Tappel qu*il adresse & Françoise et à Paolo I Ah I s'il pouvait les sauver au prix de toutes ses prières ! Mais il sait qu^il ne le peut, et alors, vaincu par la douleur, il tombe à terre et 8*évanouit, Avec quelle respectueuse familiarité il s*entretient avec son vieux maître Brunetto Latini lorsqu'il le rencontre sous la pluie de feu ! avec quelle respec* tueuse considération il s'approche de la tombe de soufre où Farinata expie les hardiesses de son esprit I La déchéance éternelle à laquelle ils sont soumis ne change rien à ses sentiments pour eux, et Tenfer est sans pouvoir sur son cœur. Il n'oublie pas ce qu'il doit au premier de reconnaissance, il n'oublie pas ce que les lois de la franc-maçonnerie patricienne lui imposent de courtoisie envers le second. Ce sont ses amis, ses maîtres, ses égaux ^ et cependant il les damne. Et en effet, qu'importe à Dieu que ce soient ses amis; il faut que contre eux aussi les décrets de la justice étemelle reçoivent leur exécution. Dante n'est donc pas implacable, comme on le prétend, mais il est absolu comme cette justice divine dont il enregistre les arrêts.
CSependant, maigé ces marques nombreuses d'humanité, j'accorderai volontiers que celui qui s'en tient à la lecture de r Enfer peut croire que l'âme du poète est composée tout entière de justice et de mépris. Mais ce n'est là que la moitié de cette àme ; l'amour sans lequel la justice n'est que la vengeance, le res-
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pect sans lequel le mépris n'a plus de légitimité, en composent la seconde moitié, et c'est dans le Purgor toire que Ton contemple dans son intégrité cette grande âme tout à Theure divisée contre elle-même pendant qu'elle voyageait à travers l'air aveugle et noir. A peinea-t-il touché le pied de la montagne de purification que la métamorphose s'accomplit et que sa poésie devient souriante comme ces couleurs de saphir oriental qui teignent le ciel à l'horizon. C'est alors qu'on peut voir combien il lui a été dur de condamner et douloureux de mépriser ; il se dilate, il s*épand et s'épanche ; il se livre avec une pieuse ivresse à la joie d'estimer et de respecter. Respecter 1 quel sens profond et pathétique prend ce mot quand il s'agit de Dante ! 11 vaudrait la peine de lire le Purgatoire^ ne fût-ce que pour apprendre de quel bonheur le respect peut inonder un être noble. Chez Dante, le respect n'est pas seulement une vertu de l'esprit, c'est une volupté prodigieuse, un moteur puissant d'émotions par lesquelles la vie se multiplie et la nature s*accroit. Le respect est chez lui tout semblable à cette charité qu*il nous décrit par la bouche de Virgile, qui s'enrichit de sa prodigalité et s'augmente de sa propre dépense. Goethe, dans son Wilhelm Meister^ a fait remarquer que le respect était la seule vertu qui ne fût pas innée en Thomme, et celle qui même une fois acquise lui pesait le plus lourdement. Rien n'est plus vrai que cette observation. En effet, le respect est si peu naturel à la masse de l'humanité que, lorsque les hommes essayent de
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distinguer quelle est la marque naturelle de la supériorité, ils s'arrêtent au contraire du respect, c'est-àdire à la faculté de mépriser. Mais ce qui est vrai pour les âmes ordinaires est faux pour les grandes âmes, et le respect qui n'est point dans la nature hamaine générale est au contraire le signe de naissance auquel se reconnaissent les êtres exceptionnels. G*est le cas en particulier pour Dante ; s*il ne savait que mépriser, il ne serait que le plus éloquent et le plus vigoureux des satiriques et des misanthropes ; c*est le respect qui le fait si grand, le respect sans lequel il n'est pas de vertu vraie et surtout permanente en nous, sans lequel l'humanité n'est qu'une émotion passagère de la chair et du sang, la bonté une faiblesse, l'amour une imperfection, la patience une bassesse d'esclave et la justice elle-même une variété de l'orgueil.
De même que la vie languissante sur une place couverte d'ombre s'anime soudain et se met à bruire si la lumière vient à paraître, ainsi dans le cœur de Dante se remuent à la fois toutes les belles vertus sous la chaleur du respect enfin revenu : la tendresse, l'admiration, la pitié. Serré contre ce guide qu'il interroge avec une réserve (Jiscrète, et qu'il n'a qu'à nommer pour qu'aussitôt un Sordello, baissant les yeux humblement, l'eml^rasse là « où l'enfant prend le sein», et pour qu'un Stace se prosterne à ses pieds, Dante gravit la montagne de purification, semant autour de lui les paroles aflectueuses et les saints courtois, payant en larmes de pitié les récits
qu*il écoute^ donnant et recevant Tamour. Pas une des âmes qui lui parlent ne reste sans un gage de sa bonté : à celle-ci il promet des prières, à celle-là il donne l'assurance qu'il parlera d'elle aux amis restés sur la terre, à cette autre il assigne un rendez-vous dans l'éternité bienheureuse. Quelle joie lorsqu'il reconnaît parmi ces âmes une de celles qui lui furent chères I La certitude de leur salut à venir avive encore son affection pour elles, et il les chérit davantage pour lui avoir épargné la tristesse de les trouver parmi les coupables. Son cœur bondit gracieusement lorsqu'il échange avec le juge Nino un de ces beaux saluts qui sont incomparables par leur politesse exquise :
Giudice Nin gentil quanto mi piacque Quando ti vidi noa esser tra rei...
Lorsqu'il rencontre le luthier Belacqua, célèbre par sa paresse, et qui, condamné à attendre dans le cercle des négligents les souffrances des cercles supérieurs, semble encore heureux du châtiment qui lui permet de continuer dans l'éternité son indolente vie terrestre, un sourire de cette légère ironie que permet l'amour eijyers les êtres chers dont le sort ne laisse aucune inquiétude vient effleurer ses lèvres pour témoigner de la joie qu'il éprouve :
Gli atti suoi pigri et le corte parole Mosson le labbra mie un poco a riso, Poi cominciai : Belacqua, a me non duole Di te ornai....
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Ce sourire rappelle au souvenir celui par lequel il s'aoïuse un instant à embarrasser Stace ignorant qu'il parle devant Virgile. Que de bonté il y a dans ces sourires de Dante, éclairs d'une àme simple et pure I Ce ne sont point là les sourires d'une banale politesse, mais l'expression naïve d'une candeur émue qui ne sait^as plus contenir son attendrissement que dans d'autres occasions elle n'a su retenir sa colère. Comme cette sainte faiblesse apparaît particulière^ ment dans cette rencontre avec Stace, et dans quels nobles termes elle est confessée I « Virgile, à ces paroles, se tourna vers moi avec un visage qui, se taisant, me disait : Silence ! mais la vertu ne peut tout ce qu'elle veut, car le rire et les pleurs sont des compagnons si fidèles de la passion dont ils dépendeût qu'ils n'obéissent point au vouloir, surtout chez les plus sincères. C'est pourquoi je souris , comme l'homme qui donne avis, et alors l'ombre se tut et me regarda dans les yeux, là où l'apparence du vrai habite davantage. »
Cette sensibilité du Dante est si profonde et si com<> plète qu'elle a toutes les nuances : des vivacités d'enfant, des naïvetés de bonne femme, des indulgences de vieillard, des délicatesses d'amant. Mais ce qui surpasse tout, c'est sa politesse, la plus exquise qu'il y ait au monde, celle qui démontre le mieux cette Yérité méconnue : que la politesse tient au fond de l'âme et qu'elle est d'autant plus parfaite qu'elle est unie à une plus grande bonté. La politesse de Dante, qui n'est qu'une forme de la charité, a des raffine*
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ments d'une délicatesse incroyable qui atteignent le cœur jusque dans ses dernières fibres et y impriment le sentiment d'un être exceptionnellement bon. Lorsqu'il parcourt le cercle des envieux dont les paupières sont cousues de fils de fer et qui ne peuvent observer ses démarches, il n'ose pas s'éloigner sans leur adresser quelques paroles, et il en donne cette raison unique par son mélange de loyauté et de teudresse : « Il me semblait que ce serait de ma part une offense de m'en aller, voyant autrui sans en être vu :
A me pareva andando fare oliraggio Vedeado altrai^ non essendo veduto. »
Alors il s'approche des pauvres aveugles, et les premiers mots qui tombent de ses lèvres renferment la consolation qui doit leur être la plus douce. « Oh ! compagnie sûre de voir la lumière d'en haut, unique souci de votre désir... » Et plus loin, lorsque, dans le cercle des luxurieux, il se penche sur les flammes où rame du troubadour Arnaud se purge de ses souil^ Jures, quel charmant compliment de bienvenue Dante fait à ce confrère martyrisé I c Je m'approchai et je lui dis que mon désir préparait à son nom une gracieuse demeure :
£ dissi ch'al suo notee il mio désire Apparecchiava grazioso loco. »
Ce qu'il y a d'admirable dans cette politesse de Dante, c'est qu'elle se plie avec une flexibilité éton-
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nante au caractère de ceux auxquels elle s'adresse. Dante fait entendre à l'àme à laquelle il parle le propre son qu'elle aimait à rendre, il la complimente dans son propre langage. Gracieux avec Arnaud, comme il convient avec un poète qui chanta les folies d'amour , affectueusement ironique avec Belacqaa, d'une familiarité simple et tendre avec le musicien Gasella, son langage s'élève tout à coup et prend un accent de fierté respectueuse lorsqu'il s'adresse à quelque ombre illustre, comme dans cette première rencontre avec Gaton, — pour ne pas citer d'autre exemple, — où, par les lèvres de Virgile, il paye à cette grande renommée antique le tribut d'admiration qu'il lui doit par la promesse la plus chère aux âmes chrétiennes : « Qu'il te plaise d'agréer sa venue ; il va cherchant la liberté qui est si chère, comme le sait celui qui pour elle rejette la vie. Tu le sais, car, pour elle, la mort ne te fut pas amère à Utique, là où tu laissas la dépouille charnelle qui, au grand jour du jugement, sera si lumineuse. »
Nombreux sont les épisodes où cette grande humanité s'épanche sans contrainte, depuis l'épisode de Gasella le musicien jusqu'à celui d'Arnaud le poète ; cependant on peut les compter. Mais ce qui est in^ nombrable, ce qu'on se fatiguerait vainement à relever, c'est cette quantité prodigieuse de mots touchants, d'épilhètes affectueuses, d'interjections pathétiques dont tout le poème est semé et qui suffiraient à eux seuls pour révéler la présence d'un grand fleuve de tendresse, comme dans une prairie des
fleurs plus abondantes et une verdure plus fraîche suffisent pour révéler la présence de sources cachées. Exprimer le caractère de ces mots de Dante est fort difficile, car ils échappent à toute qualification, tant ils sont simples ; mais à cette simplicité est attachée une puissance pathétique extraordinaire. Us atteignent Tâme jusque dans ses dernières profondeurs, on ne saurait dire comment, et la font se dissoudre en larmes ou frissonner de compassion. On ne peut mieux comparer la nature des émotions que font naître les paroles de Dante qu'à ces transports si simplement indiqués par lui-même où le jetaient les cantiques des ombres. « L*hymne Te lucis ante si dévotement lui sortit de la bouche, et avec de si douces notes, que j'en fus transporté hors de moi-même :
Te lucis ante si diyotamente
Le usci di bocca, et con si dolci note,
Ghe fece me a me uscir di mente. »
Les mots affectueux de Dante sont tout semblables à ces dokinote qui font pénétrer si profondément dans son cœur le sentiment de l'hymne nîystique. « puissance incomparable du bien moral I disait, à propos de ce pathétique particulier à Dante, un esprit à tendances mystiques ; lorsque les plus grands poètes veulent atteindre en nous le fonds mauvais de Thumanité et remuer les hmons croupissants du cœur, il leur faut de vastes déploiements d'éloquence, des déluges de métaphores ; il leur faut s'accrocher à l'âme comme un sonneur à la corde d'une cloche
LE PUB6AT0IBE DB DAIfTE 177
pqjDr la mettre en mouvement et arriver à lui faire rendre son carillon diabolique. Shakspeare lui-même n'échappe pas à la nécessité de cet effort laborieux, Dante n*a nul besoin de tant s'échauffer , et, pour atteindre en nous les profondeurs de l'humanité, il lui sufBt d'un simple mot imprégné de la substance de sa grande âme. >
C'est dans cette simplicité de l'expression, image naturelle de la simplicité du cœur et du génie, qu'il faut chercher le secret de la puissance qu'il exerce ^^ au moins dans ses parties dramatiques — sur les natures les plus naïves et les plus incultes. Lisez, dans une assemblée composée de gens du peuple, quelques-uns d^s beaux passages de Dante, en regard de poésies d'auteurs plus populaires et plus accessibles : il y a fort à parier que tout le succès sera pour le vieux poète gibelin. Dante, qui est l'esprit le moins plébéien qui soit au monde, flnit par rejoindre l'expression populaire à force d'humanité. Cette intelligence si subtile , si cuUivée , devient naïve à force de bonté; cet aristocratique gibelin parlé avec la franchise robuste d'un c ardeur de laine des faubourgs'de Florence ; ce théologien scolastique a des attendrissements de dévotion comme une bonne femme ; cet homme si mâle a des vivacités et des terreurs d'enfant. Quand il semble s'être égaré bien loin des régions de la commune humanité, à la poursuite des problèmes sur le libre arbitre et la grâce, subitement un mot, une larme le remettent au niveau de tous les êtres naïfs. Lorsqu'il décrit les
lî
images et les sculptures, ornemeals de la rampe qui conduit au purgatoire des orgueilleux, il a des expressions d'une simplicité toute gothique dans lesquelles la piété de la première bonne femme venue aimerait à se regarder comme dans son miroir naturel. Et c'est à juste titre, d'autre part, qu'il affectionne les comparaisons tirées des mœurs et du caractère des enfants, car il participe vraiment de leur nature par sa simplicité, et il y a des moments où il rejoint leur âge par sa candeur. Un enfant reconnaîtrait ses terreurs, ses vivacités affectueuses, les exhortations et les paroles par lesquelles ses guides ont coutume de soutenir sa jeune âme chancelante, dans cet admirable début du vingt-septième chant du Purgatoire où Virgile pousse Dante résistant à travers les flammes, séjour temporaire des luxurieux, par la seule puissance du nom de Béatrice. c Alors les bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me dit : Mon fils, ici peut bien être la souffrance mais nSn le mal. Souviens-toi, sou viens- toi... et, si, sur Géryon même je te guidai sain et sauQ que feraî-je maintenant que je suis plus près de Dieu?.. Quand il me vit demeurer immobile et obstiné, il se troubla un peu et dit : Maintenant vois, mon fils! entre Béatrice et toi est ce mur. Gomme, au nom de Thisbé, Pyrame, près de la mort, releva la paupière et la regarda, alors que le mûrier devint vermeil, ainsi ma dureté s'étant amollie, je me tournai vers le sage guide en entendant le nom qui dans mon esprit bouillonne sans cesse comme une source, Sur
quoi, lui secoua la tète et dit : Gomment donc? voulons-nous rester ici? Et puis il sourit comme on sourit à Tenfant qui est vaincu par la vue d*une pomme... Lorsque je fus entré dans le feu, je me serais, pour me rafraîchir, jeté dans du verre bouillant tant la chaleur était là sans mesure. Cependant mon doux père, pour soutenir mon courage, marchait en parlant de Béatrice et disant : Il me semble d(^jà voir ses yeux. » Qui donc parle ici? est-ce Tâpre gibelin endurci par les combats de la vie, ou n'est-ce pas plutôt Dante redevenu enfant et transporté au soir de ce jour lointain où, jouant dans les rues de Florence, ses jeunes yeux reçurent pour la première fois l'image de celle qui devait remplir son âme mystique, où le germe de ses visions immortelles tomba en lui avec le doux fantôme ?
Le Purgatoire est encore trop plein des souvenirs de la terre pour que les terribles passions qui remplissent TEnfer de leur éloquence n'y éclatent pas de temps à autre ; sans cela, il ne serait pas le Purgatoire. Force est bien de se souvenir encore de la terre dans un lieu où l'on en expie les fautes ; mais ces éclats sont rares, el, si Ton ne peut compter les expressions de la tendresse de Dante, en revanche on peut compter les expressions de sa colère dans cette partie de la Divine Comédie, Ces éclats sont au nombre de quatre : l'imprécation si belle et si douloureuse qui suit la rencontre de Sordello, et qui est connue môme de ceux qui n'ont jamais lu le Purgatoire; le terrij^le anathème que le poète lance contre le plus fac^
lieux des fleuves, cet anarchique Arno, qu*il maudit dans toute retendue de son cours, à Florence, à Pise , à Arezzo; le discours gibelin de Marc le Lombard, et la satire acerbe contre la toilette effrontée des dames florentines, où Ton croit entendre d'avance la voix de Savonarole. Mais que de m&le tendresse il y a dans ces colères! Quel amour profond de la patrie commune dans ce tableau des douleurs de l'Italie déchirée par ses tyrans, de cette Rome veuve implorant son César allemand, de ces forteresses démantelées et de ces ports déserts I Et comme s'il eût voulu que le lecteur ne pût se tromper sur les sources de cette colère, le poète l'a faite jaillir de l'effusion de tendresse qui jette Virgile et Sordello dans les bras l'un de l'autre, au seul nom de Mantoue. Entre les colères de \ Enfer et les colères du Purgatoire^ il y a la même différence qu'entre la réception qui est faite aux âmes maudites et celle qui est faite aux esprits condamnés à la purification.
La colère de Dante dans le Purgatoire, ce n'est pas celle de Garon menant sa barque et criant de loin : Malheur à vous, âmes perverses I c'est celle du noble Gaton accourant interrompre par ses reproches l'allégresse des âmes arrêtées à entendre le chant de Gasella sur le rivage où elles viennent de débarquer : « Qu'est-ce à dire, esprits lents? quelle négligence, quel retard est-ce-là? Gourez à la montagne vous dépouiller de l'écorce qui empêche que Dieu ne vous soit manifeste. »
Nous voilà parvenu au bout de la thèse que nous
nous étions proposé de démontrer. Nous avons Youlu, autant qu'il était en nous, ébranler ce faux type traditionnel d*un Dante composé d'orgueil et de haine qui hante toutes les imaginations, et montrer la grande humanité de ce noble cœur, un des plus tendres et des plus prompts aux larmes qui aient jamais battu. La renommée que Dante s'est acquise donne raison à cet axiome des sages de l'école de Philinte : Tous les maux qui désolent le monde viennent de malentendus. Soyez comme Dante le plus éclairé et le plus conservateur des gibelins, l'interprète le plus puissant de la tradition politique , vous passerez a la postérité avec une physionomie de factieux anarchique et de partisan mesquinement vindicatif. Soyez une des meilleures âmes qui aient pris chair, une des plus enflammées de l'amour du bien , vous serez jugé sur les colères que le mal aura excitées en vous et sur les haines que les méchants vous auront inspirées. La renommée de Dante fait penser vraiment aux tercets admirables qu'Oderisi Penlumineur exprime dans le neuvième chant du Purgatoire sur la vanité de la gloire humaine, et nous ne saurions mieux faire que de laisser Dante exprimer sur cette fausseté des jugements humains, dont il a souffert plus que personne, DOS propres conclusions :
c vaine gloire des talents humains, combien peu de temps en reste verte la cime, si des âges grossiers ne succèdent pas I
a La rumeur mondaine n'est pas autre chose qu*un
iS2 LE PURGATOIRE DE DANTE
soufDe de vent qui vient tantôt d'ici, tantôt de là, et qui change de nom en changeant de côté.
« Votre renommée est couleur de Therbe qui vient et s*en va, et celui-là la décolore par qui toute tendre elle sortit de terre. »
Une des opinions que Ton entend le plus fréquemment exprimer, c'est que le poème de Dante a perdu pour nous la plus grande partie de son intérêt, et que ce qu'on doit y chercher aujourd'hui, c'est moins une grande conception poétique que des épisodes dramatiques admirables et des images dont les arts plastiques n'ont jamais dépassé l'éclat et Ténergie. Dante, dit-on, est comme un soleil dont le centre serait envahi par la nuit et qui ne conserverait plus sa lumière qu'à ses extrémités. Oui, Tombre gagne, mais beaucoup moins et en tout cas autrement que ne le disent les détracteurs du poète. Sa philosophie théologique a vieilli, mais non la conception dont cette philosophie est le développement ; les faits et les personnages qui émeuvent les sentiments de sa grande humanité ne réveillent plus en nous que des souvenirs confus et à demi éteints, mais cette humanité est toujours vibrante et vivante. Je ne puis mieux expliquer de quelle manière Dante a vieilli qu'en exprimant dans toulo sa bizarrerie un sentiment de
tristesse tout particulier qui n*a cessé de me poursuivre durant ma dernière lecture du Purgatoire. Toutes ces âmes, me disais-je, avec lesquelles le poète s'entretient, où sont-elles maintenant? Ontelles achevé de gravir la montagne de purification et sont-elles entrées enfin dans le sein de Dieu ? Si elles n'ont pas achevé de gravir la montagne, combien lente aujourd'hui doit être leur ascension. Bien des siècles se sont écoulés déjà depuis que le poète les visita, leurs noms ont péri, le souvenir de leurs vertus et de leurs bienfaits a péri , et il y a longtemps qu'à leurs soufl'rances est venue s'ajouter la douleur de sentir qu'aucun secours ne leur venait plus de la terre. Si elles ont encore besoin de prières, où peuvent-elles en trouver? Y a-t-il aujourd'hui un Romagnol, un Toscan, un Lombard qui s'intéresse à un Provenzan Salvani, à un Guido del Duca, à un Conrad Malaspina? Y a-t-il quelque part sur toute la terre italienne une âme de femme que touche le sort de Pia di Tolommei ou de Sapia la Siennoise? Est-il un artiste ou un poète qui s'inquiète de ces confrères anciens, Casella le musicien, Belacqua le facteur d'instruments, Guido Guinicelli, Daniel Arnaud ? Quoi I Pas même une prière I Les damnés eux-mêmes sont moins oubliés, car, encore aujourd'hui , la malédiction d'un vivant indigné vient de temps à autre atteindre l'âme scélérate d'un Ezzelin ou d'un Borgia dans le cachot infernal qu'elle habite. Jamais la puissance d'oubli dont le cœur humain est capable ne nous a mieux été révélée que par ce sen-
Id4 LE PUBGATOIllE DE DANTE
timent de tristesse fantasque. Dante a vieilli de la même façon que ces âmes sont oubliées. Ses personnages et ses idées implorent trop souvent aujourd'hui le -secours du commentaire; ils ont besoin d*exégèse, comme les âmes du purgatoire ont besoin de prières, et cette assistance, le distrait lecteur moderne n'est pas toujours en état de la leur donner. Privé de cet appui que lui prétait Tintelligence des hommes d'autrefois, le poème en est réduit à s'imposer par sa seule beauté, et, pour ainsi dire, à se tirer d'affaires par ses propres ressources.
Quant à la conception fondamentale, elle n'a, dis-je, rien perdu de sa grandeur morale et de sa vérité. Aussi longtemps qu'il y aura des hommes que n'auront pas séduits les modernes doctrines et qui croiront que le bien et le mal sont deux contraires inconciliables, V Enfer conservera son intérêt, elle Purgatoire restera vrai aussi longtemps que justice sera synonyme d'amour.
Il n'est point besoin d'être chrétien pour comprendre combien le dogme du purgatoire tel que rÉglise le propose à la croyance des fidèles est conforme aux instincts de la nature humaine et à la notion de la justice. Les âmes qui ont été des compagnes trop indulgentes de ce corps charnel accessible à toutes les tentations, les âmes qui n'oilt pas tenu droite la balance du libre arbitre et qui l'ont fait pencher du côté de la terre, si elles ont reconnu leur faute, si elles ont eu horreur d'elles-mêmes, si elles ont poussé vers Dieu un cri de repentir sincère, ne
seront pas confondues dans réternité avec celles qui ont mis dans le mal toutes leurs complaisances. Le repentir détruit la faute, en ce sens qu'il révèle qu'elle n'était pas dans le vouloir. Double est son efficacité : il donne à Tâme la connaissance du mal qu'elle a commis sans le voir ; il constate devant le souverain juge l'état d'aveuglement involontaire pendant lequel l'acte mauvais fut commis. En restituant l'âme à l'intelligence du bien moral, il la restitue en même temps à l'amour divin qu'elle avait momentanément perdu. Cependant la faute a eu des conséquences : l'âme en est restée malade et souillée. Elle n'entrera donc pas immédiatement dans le royaume de l'éternité, mais elle restera sujette du temps jusqu'à ce qu'elle se soit purifiée de ces éclaboussures du corps et de ces fanges de la terre qui se sont attachées à sa substance et alourdissent son vol. Certes, le philosophe le moins chrétien, s'il est réellement digne de ce grand nom de philosophe, n'hésitera pas un instant à déclarer non seulement que c'est là une conception noble et belle, mais que c'est une conception rraie, vraie de toute la force de vérité du sentiment qu'elle consacre et sanctifie. L'efficacité régénératrice du repentir, l'apaisement de l'éternelle justice par la sincérité du repentir, ce sont là des vérités acceptées, j'imagine, par les modernes philosophes aussi bien que par Dante. Le salut par le repentir I c'est la conclusion que Gœthe, le moins chrétien des poètes, a donnée à son drame de Faust. Marguerite est sauvée de la damnation par la puissance de la
même vertu qui en préserva toutes ces ombres avec lesquelles Dante s'entretient dans son second cantique. Enorme pourtant fut son crime; mais au moment suprême , lorsque son amant assisté de Méphistophélès est venu lui proposer le choix entre Timpunité et l'expiation, elle a choisi Texpiation, et alors les voix des anges se sont écriées : Elle est sauvée. Ce qui eût été le péché inexpiable, irrémissible, c'est que, son crime lui étant révélé dans toute son horreur, elle l'eût assez peu détesté pour consentir à se soustraire au châtiment qui la frappait. On peut dire de Marguerite à la fin du drame de Goethe que c'est une âme en partance pour le Purgatoire, et que la conception de Dante est tout entière en substance dans la conclusion de l'œuvre du poète allemand.
Ce dogme déjà si noble, il n'est pas trop hardi d'avancer que Dante l'ennoblit encore par son interprétation. Je parlais il y a un instant de sa grande humanité; mais elle ne s'est peut-être jamais mieux montrée qu'en ceci : que, de tous les chrétiens doués du don de la parole, il est celui qui a le plus fortement compris la grande pensée d'amour qui fait le fonds de ce dogme. Le lecteur le plus inattentif ne peut manquer d'être frappé de la différence qui sépare la conception du purgatoire chez Dante des opinions légendaires que la piété du moyen âge nous a transmises sur ce lieu d'expiation et que l'imagination populaire conserve encore aujourd'hui. Entre le purgatoire de Dante et le purgatoire légendaire, il y a la différence qui sépare l'amour de la pitié et la charité
de la sensibilité purement physique. Gomme le poète nous emporte loin de ces figures si douloureuses , invariablement nues au milieu des flammes qui ont été créées pour répondre au sentiment de la piété populaire. Dans ces figures domine avant tout le cruel sentiment de la souffrance. Ces âmes sont des victimes, non des martyrs; il n'y a pas en elles cette allégresse qui soutient le héros chrétien au milieu des tourments et cette espérance qui montre le ciel ouvert au saint lapidé. Qu'est-ce d'autre part que le purgatoire tel que l'imagination populaire se Test toujours représenté? Un vague lieu de châtiments, une prison de flammes, une manière d'enfer sans diables, peuplé d'âmes malheureuses au delà de toute expression. Elles souffrent tant ces âmes que leurs cris arrivent parfois jusqu'aux oreilles des vivants pour réclamer la charité de leurs prières, pareilles à ces prisonniers qui, derrière les murailles de leurs cachots, demandent Taumône aux passants. Le sentiment qu'inspirent les âmes du purgatoire à la dévotion populaire est en parfait accord avec Vidée qu'elle s'en est formée. Ce sentiment est une sorte de pitié peureuse, de terreur compatissante. Les âmes du purgatoire partagent le sort de tous les êtres que le malheur a touchés; le vulgaire les plaint plus qu'il ne les aime. Devant l'excès de leurs souffrances, l'imagination, faculté singulièrement épicurienne, se sent blessée et se détourne, entraînant après elle les facultés plus judicieuses et plus tendres. La nature do leur condition et de leurs peines
écarte d^elles ce dont elles ont le plus besoin et ce qu'elles réclament le plus des vivants, selon le dogme de l'Eglise, c'est-à-dire la chaleur du souvenir, la persistance de Tamour, la pieuse fidélité de la mémoire. Certaine froideur naît pour elles de ce qu'elles sont les condamnées de Dieu, en même temps que la certitude de leur salut futur autorise en quelque sorte rindifférence à leur égard.
.Bannissez en ouvrant le Purgatoire de Dante toutes les figures créées par l'imagination populaire, et bannissez plus encore tous ces sentiments misérables de l'humaine médiocrité. Ici, point d'insultante et peureuse compassion. Chacun a pu remarquer la haute estime que les âmes du purgatoire inspirent à Dante et le respect délicat avec lequel il les aborde. 11 a pour elles quelque chose de cette considération si touchante lorsqu'on la rencontre au milieu des sécheresses scolastiques, que les théologiens portent à cet Adam, père coupable d'une race pécheresse, mais sans lequel le Rédempteur n'aurait pas eu à venir au monde. Il les traite, non avec cette déférence attristée qu'inspirent aux êtres bien nés les souverains déchus et les gloires tombées, mais avec cette bienveillance souriante, qui naît instinctivement à la vue des fils de rois et des enfants marqués pour une grandeur future. Ce qui le frappe chez ces âmes, ce n'est pas leur condition présente, c'est leur condition à venir.
En même temps qu'il leur restitue la dignité de leur condition, il leur restitue leur vrai caractère et leur
vraie physionomie. Ce ne sont plus de pauvres âmes plaintives et languissantes, ce sont des âmes héroïques et vaillantes chez qui la bravoure chrétienne éclate en prières triomphantes et en transports d^amour. Ce ne sont plus des victimes résignées et abattues, ce sont des martyrs ardents à la souffrance, aussi patients dans les travaux de leur lente purification qu'irrésistibles dans leur élan à franchir les brèches étroites qui les conduisent à de nouvelles tortures. Quelle piété! quel ascétisme I Gomme les cantiques religieux s'échappent de leurs lèvres avec une expression à la fois tendre et énergique 1 A cet héroïsme elles joignent un détachement d'elles-mêmes qui se traduit par des délicatesses d'une incomparable suavité. Une seule pensée les remplit tout entières, celle de Dieu, qu'elles espèrent avec certitude et qu'elles verront un jour. Elles se souviennent encore de la terre : mais c'est moins par mémoire des maux qu'elles ont soufferts que par inquiétude pour ceux qu'elles ont laissés derrière elles. Elles réclament nos prières, il est vrai, mais si doucement, avec si peu d'insistance qu'on dirait qu'elles craignent d'être importunes; ce sont elles, au contraire, qui nous accordent les leurs et qui implorent Dieu pour qu'il nous protège contre des maux qu'elles ne craignent plus. Un trait bien touchant, c'est cette conclusion du Pater des orgueilleux qui ouvre le onzième chant : « Notre vertu qui si aisément succombe, ne la soumets pas aux épreuves de l'antique adversaire, mais délivre-la de lui, qui si fortement l'éperonne. Cette
i90 LE PURGATOIRE DE DANTE
dernière prière, Seigneur chéri, ce n'est pas pour nous, qui n'en avons plus besoin, que nous te Tadressons, mais pour ceux qui sont demeurés derrière nous. » Ces âmes qui prient ainsi pour nous savent par expérience combien est courte la mémoire des vivants, et elles ne s'étonnent pas d'être oubliées : « Quand tu auras de nouveau traversé les larges ondes, dis à ma Glovanna qu'elle demande pour moi, là où Ton répond aux innocents... Je ne crois pas que sa mère m'aime encore... et par elle on comprend à merveille combien peu de temps dure chez la femme le feu d'amour, si Tœil ou le toucher ne le ravive fréquemment. > Sauf cette inquiétude si attendrissante pour ceux qui sont restés sur la terre, nulle amertume et nul regret chez ces âmes, mais une douceur parfaite dans un calme absolu. Si parfois elles semblent se plaindre, c'est que la plainte est le ton naturel de la prière, leur langage unique. Une particularité étonnamment noble, c'est leur discrétion à l'endroit des maux dont elles ont souffert injustement, et leur reconnaissance pour les alTections dont elles furent honorées. Elles aiment à couvrir de silence les noms de leurs persécuteurs, et à proclamer au contraire les noms de ceux dont elles sentent encore l'afTection vivante. Qu'elles aient à accuser comme la douce Pia di Tolomei^ elles ne le font que par allusion : « Sienne me fit, la Maremme me défit; il le sait celui qui, en m'épousant, m'avait passé son anneau au doigt. » Mais qu'elles aient au contraire à remercier, et aussitôt le nom du bienfaiteur s'échappe de leurs
lèvres au milieu d'un flot abondant de louanges. Quant à la contrée, au lieu de purification, il est encore plus différent, s*îl est possible, du purgatoire de l'imagination populaire. Pas de limbes vagues, pas de prison enflammée. Le purgatoire de Dante est une belle montagne; son pied est baigné par la mer, son sommet est couronné par TEden primitif. L'herbe et les fleurs y poussent en maints endroit?, et sur ses flancs sont creusées des grottes où les ombres aiment à se reposer des fatigues de la longue attente. Des oiseaux merveilleux, ucceUi divini, les anges de Dieu, volent sans cesse tout autour, apportant les messages de l'éternité. Cette montagne de purification se divise en trois étages. A sa base, là où les âmes doivent attendre l'heure du châtiment, c'est encore la terre avec son paysage et ses couleurs. Ce premier purgatoire est bien le séjour qui convient à des âmes fraîchement sorties du monde, pleines de ses souvenirs et en qui la purification n'a pas commencé. L'habitation est en parfait rapport avec Thabitant : à âme terrestre encore, séjour à demi terrestre. Plus haut dans les cercles de purification, le purgatoire devient une sorte de cloître à ciel ouvert; la nature s'efface, et tout prend un aspect austère; mais cette austérité n'a rien de nu ni de sec. Les merveilles d'un art divin, chargées de remettre en mémoire aux âmes pénitentes les grands exemples des vices pour lesquels elles sont punies, ornent les murailles et forment le pavé de ce monastère ; doux châtiment, bien digne de sortir
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de rimagination d'un Florentin et qui transforme cette partie du purgatoire en un monastère dltalie. Enfin, au sommet de la montagne, la nature reparaît; mais cette nature est celle qui convient à des esprits purifiés désormais de tout limon terrestre. G*est TEden primitif, la terre seigneuriale^ le patrimoine héréditaire de Thumanité, enfin restitué à rame en qui toutes les erreurs du libre arbitre ont été redressées, et accru de toutes les magnificences que la générosité de la rédemption y a ajoutées.
Voilà le purgatoire de Dante. C'est un lieu non de justice, mais d'amour. L'expiation que Tàme y subit n'a aucun caractère pénal dans le sens humiliant du mot. C'est une expiation médicale en quelque sorte, qui, bien loin d'humilier l'âme, la remplit de joie au contraire, car elle voit Dieu au terme de ses souffrances, comme le malade voit la santé au bout du remède. Dante est, je crois, le seul chrétien qui ait réussi, sans que sa pensée ait dévié un seul instant, à exprimer ce sentiment d'amour qui fait le fond du dogme du purgatoire. Nous ne voulons pas dire que ce dogme soit compris par les chrétiens autrement qu'il ne le comprend, mais l'imagination humaine a une telle inclination à unir l'idée de pénalité à l'idée de soufi'rance que le plus croyant, à son insu, défigure cette noble conception du purgatoire, lorsqu'il essaye de la représenter d'une manière sensible. Pour connaître dans toute sa vérité et toute sa pureté le sentiment sur lequel repose le dogme du purgatoire, je crois qu'il faut s'adresser à Dante et à Dante seul.
Jamais Dante ne s*est montré voyant plus exact que dans cette partie de son poème. Une circonstance dont l'imagination se rend difficilement compte, c'est que les âmes du purgatoire ne sont pas citoyennes de Téternité, mais encore sujettes du temps. C'est même dans cette singularité de leur condition que consiste leur plus grande souffrance. Bien différent est le sort des damnés et des élus; eux ont pris définitivement possession de Téternité. La vie, au moins ce que nous appelons ainsi et qui ne peut se concevoir sans le temps, n'existe plus pour eux, ou, si vous aimez mieux, elle s'est concentrée et comme figée pour les uns dans la douleur, pour les autres dans la béatitude. Or, si les âmes du purgatoire sont encore sujettes du temps, la vie doit continuer pour elles, avec toutes ses conditions de mouvement^ de progrès, de développement, et c'est ce que Dante a merveilleusement compris. Il s*est bien gardé de les immobiliser dans une souffrance fixe, comme Tadmet volontiers la croyance populaire, mais il leur fait traverser différents états de martyre qui équivalent à autant de périodes, de phases d'existence. Elles ont donc une vie nouvellel une nouvelle histoire, histoire tout ontologique, telle qu'on peut la concevoir pour des êtres séparés de leur corps.
Leur vie nouvelle consiste non seulement à réparer Tancienne, mais à se recréer elles-mêmes et à se replacer par la lente acquisition des vertus qui leur manquèrent dans leur vrai centre d'attraction. La
variété qai est la loi de la vie règne dans leur existence d*expîation, comme elle régna dans leur existence de désordre. Elles connaissent d*abord les longueurs de Taltente, les impatiences du désir pendant ce noviciat, où chaque soir la représentation symbolique de leurs erreurs leur est donnée par le combat du serpent avec Tange. Parce spectacle, elles apprennent et la cause de leur malheur et l'objet futur de leur expiation. Leur mal vient des dévia» tions de leur libre arbitre ; en conséquence, c'est leur libre arbitre qu'il s'agit de redresser et de mettre en accord avec les lois éternelles. Elles traversent donc de nouveau les sept péchés capitaux, non pour s'en rendre encore esclaves, mais pour les détruire en elles un à un, pour abandonner à chaque étape de leur voyage une des causes de leur désaccord avec Dieu, pour perdre une des inclinations qui les éloigne de leur centre véritable et les empêche d'entrer à leur vraie place dans l'engrenage de l'éternité. Il faut que leur liberté, qui était pour ainsi dire centrifuge, devienne centripète et trouve sa satisfaction dans son harmonie parfaite avec les lois du monde moral. L'objet de la purification telle que Dante la comprend consiste moins à débarrasser l'àme des souillures qu'elle a contractées qu'à détruire en elle ces forces de répulsion qui s'appellent du nom générique de péché et à les remplacer par les forces d'attraction ou d'amour. Ainsi, dans le premier cercle, l'âme perd la force de l'orgueil et acquiert la force de rhumiUté; sa pesanteur étant ainsi diminuée et sa
puissance d*attraciion accrue, elle monte dans le second cercle, où elle se délivre de la force de Tenvie et s'enrichit de la force d'amour; puis dans le troisième, où elle échange la force de la colère contre la force de la patience, et ainsi de suite. Lorsque cette œuvre de destruction d'une part et de création de l'autre est achevée, l'âme se trouve réintégrée dans son innocence primitive ; l'équilibre de son libre arbitre entre le bien et le mal est rétabli tel qu'il était avaiit tout acte ; elle est alors semblable à Adam avant sa faute, c'est*à-dire en parfaite harmonie avec sa loi, qui est Dieu. C'est pour celte raison que le paradis terrestre couronne le sommet de la montagne de purification. Arrivée là, une dernière purification qui est une première faveur divine l'attend encore. Débarrassée du mal, elle en garde pourtant le souvenir; mais la divine bonté ne permet pas qu'elle porte dans l'éternité cette tristesse de souveraine déchue et restaurée qui serait alimentée par la mémoire. Là coule une fontaine à double nom et à double cours dont les eaux, éteignant et ravivant à la fois la mémoire, effacent le souvenir du mal commis et conservent le souvenir du seul bien. L'âme s'abreuve à ces eaux, et, lorsque de ses anciennes erreurs il ne reste plus même cette ombre légère, elle cesse d'être sujette du temps; la béatitude la saisit, et l'éternité supprime son histoire ontologique, comme longtemps auparavant la mort avait supprimé son histoire terrestre et charnelle.
Voilà la conception de Dante, teUe qu'elle apparaît
i96 LE PURGATOIRE DE DANTE
lorsque, d'une part, on l'appauvrit, comme nous le faisons, des couleurs et des images dont le poète s*est plu à Tenvelopper, et lorsque, de Tautre, on la débarrasse des lenteurs de l'exposition dogmatique et qu'on la ramène tout entière sous Tœil de Tesprit de manière qu'il puisse Tembrasser d'un seul regard. Que cela est grand, que cela est beau, et j'ajouterai que cela est vrai! Scolastique ou non, cette histoire de l'âme est éternelle : c'est celle qui se passe en tout homme digne du nom d'homme; c'est celle qui se rencontre, à quelques différences près, dans toutes les grandes doctrines morales. Que nous apprend toute philosophie sur le bien et le mal, sinon que le bien est l'attraction de l'individu vers son centre véritable, et le mal son éloignement de ce même centre? (Jue nous apprend toute morale sur le bonheur, sinon qu'il consiste dans le parfait accord de l'individu avec sa loi? que nous apprend toute science sur Tordre de l'univers, sinon que cet ordre réside dans l'obéissance des mondes au soleil central qui les régit? Â la vérité, il est un point sur lequel Dante ne s'accorde pas du tout avec nos modernes doctrines. Il refuserait absolument d'admettre Tassimilation des forces du monde moral aux forces du monde physique, et l'égale utilité des rôles divers que jouent les vertus et les vices dans l'âme humaine. Il repousserait absolument l'idée que le mal n'est qu'une forme inférieure du bien, laquelle joue un rôle de réaction indispensable dans un monde où la limitation des choses semble une condition nécessaire
de leur vie et de leur conservation. Dante ne croit pas du tout à cette efficacité du vice et du péché, et il leur attribue au contraire tous les maux dont soufifre rhumanité. Il n'admet pas que Tàme soit mue involontairement par ces forces contraires du bien et du mal et reste par conséquent innocente, en quelque sens qu'elle soit tirée. Selon lui, le libre arbitre est antérieur en Thomme à Faction de Tune et de Tautre de ces deux forces, et la morale est fondée précisément sur la connaissance de cette antériorité. « Ceux qui en raisonnant allèrent au fond des choses reconnurent la présence de cette liberté innée, et c*est pourquoi ils purent donner la morale au monde. »
Ck>lor che ragioaando andaro al fondo S'accorser d'esta innata libertate ; Pero moralita lasciaro al mondo.
Il est très possible que Dante soit en retard sur quelques-uns de nos docteui's modernes ; je me permettrai seulement de faire remarquer que cela ne serait pas une raison pour déclarer que ses conceptions ont vieilli; car, s*il est en retard, les sociétés humaines y sont autant que lui et, selon toute apparence, y seront longtemps, étant fondées précisément sur cette notion du libre arbitre et cette distinction tranchée entre le bien et le mal, qu'elles ont cru toujours nécessaires à leur bon ordre et à leur conservation.
Certes voilà un purgatoire bien peu gothique, bien
peu barbare, et qui sent bien peu les terreurs enfantines et les ignorances de la superstition. Vraie pour le monde invisible, cette belle vision est encore plus vraie pour le monde réel; car Thistoire de Tâme, telle qu'elle la raconte, est d'une exactitude irréprochable même dans la vie actuelle. Quel est l'objet de Pâme, sinon celui que Dante lui assigne? Quelle est sa loi, sinon celle qu'il lui impose? Et si elle s*est écartée de son centre d'attraction, quels autres moyens a-t-elle de s'y replacer que ceux qu'il indique? 'Partisans de la métempsycose, croyants au progrès indéfini de l'âme à travers les épreuves d'existences sans cesse renouvelées, disciples des doctrines de Ciel et TetTe^ si par hasard la conception du Dante a vieilli, ne partagez-vous pas sa caducité? Si la conception du Purgatoire est d'un autre âge, comment vos doctrines seraient-elles de notre temps, elles qui en reproduisent après tout la donnée fondamentale? Je crains fort que la meilleure chance qu'elles aient d'être vraies, c'est que la vision du grand poète soit quelque chose de plus qu'une hallucination de son puissant génie. Mais, si les doctrines de Dante sont fausses, les vôtres deviennent du même coup chimériques.
11 règne à l'endroit de Dante trois préjugés : l'un calomnie sa nature morale, un au Ire s'attaque à Tin-
térêt permanent de son œuvre, un troialème enfin s'attaque à son génie poétique et recouse de mono* tonîe et d'uniformité.
Ceux qui se plaignent de la monotonie de Dante auront, nous le craignons, employé pour le lire la plus mauvaise des méthodes. Dante, avons-nous dit, est le plus aristocrate des poètes, tellement aristocrate qu'il Test même envers son lecteur. Il repousse la familiarité trop prompte et ne se livre pas dès les premières lectures. Il n'est, comme d'autres poètes, ni un étincelant et gracieux camarade, ni un ami indulgent et sympathique, ni même un maître bienveillant. Lorsqu'on l'aborde, on a conscience d'une certaine inégalité que pourra seule détruire une par* faite déférence. 11 semble que vous le voyez se tourner de votre côté avec un de ces mouvements lents et graves qu'il a prêtés à ses héros, à Farinata ou à Sordello par exemple, et que ses yeux se fixent sur vous avec un dédain interrogateur comme pour vous dire : Qui donc es-tu? Il faut vaincre cette inégalité, rompre cette barrière qu'il vous oppose, et pour cela une lecture rapide ne suffit pas, fût-elle accomplie avec entraînement et enthousiasme. Le seul moyen de comprendre et de connaître Dante, c'est de le suivre lentement dans son mystérieux pèlerinage, de recommencer fréquemment le chemin déjà parcouru. Il faut que le lecteur soit assez humble pour ne pas avoir une trop présomptueuse confiance dans les forces de son attention et pour s'arrêter discrètement dès qu'il se sent accablé sous le poids de ces
grandes paroles sans cesse renaissantes. Quatre cents vers de Dante suffisent pour épuiser toute la provision d'enthousiasme et d'attention dont rintelligence est capable à un moment donné. Lisez-le donc, comme on lit les livres sacrés, tercet à tercet, et alors vous serez surpris de la grande variété des végétations que contient « cette divine forêt épaisse et vivante ».
Du reste, la méthode que nous recommandons pour Dante est la seule qui convienne à la lecture de tout grand poète, quel qu'il soit. Notre époque lit beaucoup plus que les époques précédentes ; mais nous craignons qu'elle se plaise trop aux lectures rapides. Un grand poète est un monde d'expressions heureuses, et ce n'est pas connaître ses richesses que de les embrasser d'un regard sommaire. Une lecture rapide peut bien donner l'esprit général de son œuvre, l'harmonie générale de ses lignes, en un mot cet incognito tndistinto dont Dante parle quelque part, résultat de mille beautés particulières qui mêlent leurs parfums et leurs couleurs, mais elle ne donne pas la connaissance de ces beautés prises isolément. Pour bien posséder un grand poète, il faudrait l'étudier en détail, comme on étudie une science exacte ou d'observation, une branche de l'histoire naturelle ou de la chimie générale. En effet, un grand poète étant toujours un microcosme, un abrégé du monde et de la vie, on ne Tépuise jamais complètement, pas plus qu'on ne pénètre complètement le mystère du monde et de la vie. C'est pour cette raison que de
tout temps les vrais dilettantes ont aimé à adopter un poète qu'ils relisent sans se lasser, et dans lequel ils découvrent sans cesse des beautés qui avaient échappé à leur attention. Cette partialité semble étroite, au fond elle n'est que judicieuse. Si ce que nous disons est vrai pour tout grand poète , combien cela est plus vrai pour Dante. Â chaque instant vous rencontrez des paroles et des images que vous vous étonnez de n*avoir pas remarquées autant qu'elles le méritaient dans vos précédentes lectures. Que pensez-vous par exemple de celle-ci, qui avait toujours été perdue pour nous dans la masse du poème et qui n'a rencontré que tout récemment la minute d'attention nécessaire pour nous révéler sa beauté : « Rarement remonte dans les rameaux l'humaine probité, et ainsi le veut celui qui la donne, afin qu'elle se tire directement de lui. » Certes, c'est là une belle parole, tout à fait conforme à la doctrine chrétienne de l'égalité des âmes : Dieu donne la vertu, Dieu la reprend, et elle ne passe point en héritage avec l'or, l'argent et les titres. Comment donc ne l'avions-nous pas remarquée plus tôt? Dans la campagne la plus souvent parcourue, il y a telle beauté que nous ne connaîtrons jamais si un rayon propice ne vient pas à tomber sur elle juste au moment où nous passons. De même , chez les grands poètes, en cela comparables à la nature, il y a tels détails qui nous resteront éternellement cachés si une certaine lumière venant soit de l'attention, soit de l'imagination, soit de quelque heureuse disposi-
tion momentanée du cœur, ne nous les révèle subitement au moment où notre esprit passe auprès d'eux. Dante est monotone; cette opinion qui court le monde ne prouve, hélas ! qu'une chose : c'est combien il a peu de lecteurs sérieux ; car elle est juste le contraire de la vérité. Etre monotone, cela signifie, j'imagine, qu'un auleur ne sort pas d'un ton adopté une fois pour toutes, d'un style qu'il applique également à tous les sujets, d'une certaine manière de voir le monde moral et la nature dont il ne se départ jamais. Ce qui est extraordinaire, au contraire, c'est la variété des sentiments de Dante et des expressions de ces sentiments. Cette variété de son génie a trouvé dans son style la plus heureuse traduction. A la vérité, il y a une très grande unité dans le style de Dante, mais cette unité n'est pas faite d'un seul métal, comme l'unité du style des autres grands poètes. Ce n'est ni l'or d'Homère, ni l'argent de Virgile, c'est une sorte de bronze florentin de sa composition, dont nul autre que lui n'a. eu le secret, qui rend sous les jeux de la lumière les reflets de tous les autres métaux, et qui se prête avec une flexibilité étonnante à la façon des sentiments les plus terribles ou les plus délicats, des pensées les plus idéales ou les plus familières. Dans cette matière ferme autant que souple, il grave un bas-relief gigantesque et il sculpte une flgurine , il inscrit une épitaphe touchante ou une formidable invective. En général, il est rare qu'on puisse concevoir un grand style recevant indifféremment toutes les applications ; ainsi, pour prendre un
exemple » il est difBcile dç concevoir le slyle de son maître Virgile appliqué à certains ordres de pensées et de sentiments ou à la description de certains spectacles. Ce que Ton appelle même mauvais goût chez un auteur n'est en général autre chose que les fausses applications d*un certain style à des objets qui ne lui conviennent pas. Mais chez Dante rien de pareil. Aucun des usages qu'il peut faire de son style ne nous scandalise ; nous ne sommes pas surpris qu*il remploie à revêtir les pensées les plus nobles, nous ne sommes pas choqués qu'il l'emploie à la description des choses les plus basses. Ce bronze florentin est bon pour en tirer la statue d'un héros^ il est bon pour en tirer la lampe d'une ménagère ; il peut être employé à l'égal de l'or et de l'argent pour la construction d'un tabernacle, et nulle matière ne convient mieux pour faire le manche d'un fouet destiné à la flagellation des gredins. Voilà ce qu'est le style chez Dante : un même métal susceptible des destinations les plus diverses et les plus contraires.
Et ces destinations si diverses, ce style les reçoit successivement et quelquefois dans la môme page. Dans aucune œuvre poétique on ne rencontre d'aussi fréquents changements de ton que dans la Divine Comédie, A un tercet mélancolique succède un tercet plein de colère, et le même vers qui commence par une plainte s'achève quelquefois par une pointe d'ironie. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que cette variété d'accents est chez Dante non seulement successive, mais simultanée. Il est souvent très dif-
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Ocile, pour ne pas dire impossible, de surprendre le passage d'un ton à un autre. G* est Homère, c^est Virgile, c'est Juvénal, c'est Pétrarque, non seulement tour à tour, mais à la fois. 11 est pur, il est grossier ; il est doux, il est amer; il est gracieux, il est burlesque au même moment. Il raconte ses visions comme le plus impersonnel des narrateurs épiques ; il exprime ses émotions comme le plus personnel des poètes lyriques. Tous les genres de poésie et tous les langages de Tàme, épopée, drame, ode et cantiqae, satire et épigramme, poésie didactique et poésie descriptive, entrent dans la composition de cette œuvre étrange et sont si bien fondus ensemble qu'il est impossible de lui donner le nom d'aucun. Cette variété étonnante dans cette solide unité fait de la Divine comédie une œuvre qu'on ne peut rapporter sans commettre une inexactitude à aucun des genres poétiques connus. On a dit que c'était une épopée, et en effet, si Ton tient absolument à la rapporter à un genre connu, l'épopée est le genre dont elle se rap* proche le plus. Mais pourquoi lui chercher un nom? laissons-lui le nom que son auteur lui a donné et qui exprime mieux que tout autre son caractère : la Divina Commedia, le drame divin, la représentation visible des choses éternelles. L'œuvre n'est pas une variété d'un genre ou d'une espèce, elle est à ellemême son propre genre et sa propre espèce, elle est son principe et sa fin, son alpha et son oméga.
Ce que nous disons de Tœuvre, nous le dirions volontiers de l'auteur; n'essayons pas, pour mieux nous
représenter le génie de Dante, de le rapprocher de telle ou telle famille d'esprits. Ces rapprochements ne serviraient ni sa gloire, ni celle des grands hommes qa*on lui donnerait pour frères. Pour nous le figurer exactement, voyons-le plutôt comme un de ces animaux mystiques, amalgame sacré de créatures sans nombre qu*£zéchiel et Jean contemplèrent dans leurs visions : taureaux ailés, griffons pleins d*yeux, chérubins et séraphins aux organes infiniment multipliés, car il a le même genre d*unité que ces créatures divinement compliquées. Griffes de lion, ailes de colombe, démarche de léopard rapide, yeux d'aigle, voix terrible comme les mugissements des torrents et douce comme les murmures des ruisseaux baisant leurs rives, visage d'homme empreint de la couleur pudique du visage des femmes surmontant une poitrine à double sein enfermant un double cœur, un cœur de héros et un cœur d'enfant, voilà Dante. Quel monstre I dites- vous? eh bien ! non, et c'est là qu'est le miracle, tous ces attributs si opposés sont si bien unis ensemble qu'ils ne font pas même contraste. C'est pourquoi on peut définir le génie de Dante le triomphe de la variété la plus excessive dans l'unité la plus étroite qui fut jamais.
Il est facile de donner de cette variété de tons une démonstration banale; pour cela, il suffit de citer les épisodes dans l'ordre même où ils se présentent, de montrer l'épisode gracieux et tendre de Casella succédant à la conversation héroïque avec Caton, et la formidable invective à l'Italie faisant place à un ta«
bleau mystique qu'égalerait à peine le pinceau de Fra Ângelico. Mais ce procédé ne nous satisfait pas, car il ne rend compte que de ce qu'il y a de successif dans cette variété, il ne fait pas comprendre cette autre variété que nous appelons simultanée, cette harmonieuse diversité d'accents dans un même discours qui caractérise la parole de Dante. Gela est très difficile à faire saisir; essayons cependant. Dans Tavant-dernier cercle du purgatoire, celui des gourmands, Dante rencontre un de ses parents, Forese, de la maison des Donati, le propre frère de ce Corso degli Donati, de batailleuse mémoire, qui fait une si Hère figure dans la chronique de Dino Compagni. Je détache ce fragment de la conversation qu'ils ont ensemble : « Et je lui dis : Forese, cinq années ne se sont pas complètement écoulées depuis le jour où tu échangeas le monde contre une vie meilleure... comment donc es-tu si vite monté jusques ici? Je croyais te trouver encore en bas, là où le temps se répare par le temps. Et lui me répondit : Sitôt m'a conduit à boire la douce absinthe des soulTrances, ma Nella avec la pluie de ses larmes. Avec ses pieuses prières et avec ses soupirs, elle m'a tiré de la côte où Ton attend et m'a délivré de tous les autres cercles. D'autant plud chère et plus agréable à Dieu est la mienne pauvre veuve que tant j'aimai, qu'elle est plus seulette dans le monde à accomplir le bien ; car vraiment la Barbagia ^ de Sardaigne est plus pudique
1. Canton de Sardaigne alors renommé poar ses mauvaises mœurs.
dans ses femmes que cette autre Barbagia de Florence où je l'ai laissée. Oh! doux frère, que veux-tu que je dise? Un temps avenir m'est déjà découvert, un tenps qui n'est pas très éloigné de Theure présente, où il sera défendu du haut de la chaire aux effrontées dames florentines d'aller montrant leur sein et leurs mamelles. Â quelles femmes barbares, à quelles Sarrasines fut-il jamais besoin de disciplines spirituelles ou autres pour les forcer à aller couvertes? Mais, si les impudentes étaient informées de ce que prochainement le ciel leur prépare, déjà pour hurler elles auraient leurs bouches ouvertes, car, si la prescience ne me trompe pas, tristes elles deviendront avant que les poils percent sur les joues de celui que maintenant on apaise avec le dodo des nourrices. » La beauté du langage italien manquant, je ne sais si le lecteur pourra bien saisir la diversité des tons qui règne dans ce morceau. Il y a là jusqu'à quatre accents différents qui se fondent dans la plus harmonieuse unité : la piété dans ce qu'elle a de plus mystique, l'amour dans ce qu'il a de plus affectueux, le mépris dans ce qu'il a de plus acerbe, la bonhomie dans ce qu'elle a déplus familier. Les diminutifs de la tendresse, les expressions cyniquement vertueuses de la mâle honnêteté, les douceurs onctueuses de la dévotion, les mots enfantins du langage populaire des nourrices arrivent en même temps sur les lèvres de Forese, et de tous ces accents divers se dégage une voix plus douce que la voix de la femme la plus sensible, et plus âpre que la voix de Thomme le plus énergique.
Cette variété du génie de Dante est encore marquée par une autre particularité. Dante a une souplesse étonnante pour varier des situations qui sont forcément toujours les mêmes. Il montre dix fois la même chose et toujours sous un nouvel aspect. Je ne prendrai qu*un seul exemple. Combien variée est la scène si souvent répétée de Tétonnement des âmes à la vue de Tombre que jette le corps de Dante. Il semblerait que cette scène ne pouvait avoir qu'une expression unique, mais elle change aussi souvent que Tétonnement se renouvelle. Rien n'est curieux et bien observé comme les divers mouvements de la stupéfaction que l'arrivée du voyageur jette dans tout le pays. Tantôt une des âmes s'aperçoit àla respiration de Dante qu'il est encore vivant; alors elle devient pâle d'inquiétude et s'en va avec une précipitation peureuse porter cette nouvelle à ses compagnes, qui s'arrêtent fixant sur lui leurs regards « et oubliant presque d'aller se faire belles ». Une autre fois, saisies de stupeur à la vue de l'ombre, les âmes se serrent l'une contre l'autre comme un troupeau de moutons sortant de l'étable, attendant ce que va f lire la première d'entre elles et disposées à la suivre sans savoir pourquoi. Plus loin, les voyageurs entendent des chuchotements derrière eux; ils se retournent et aperçoivent des âmes qui causent entre elles en les montrant du doigt. Un instant après, on rencontre une troupe pieuse chantant le Miserere ; mais, à l'aspect du corps opaque, leur bouche reste ouverte et le cantique est interrompu par un long et rauque.
LE PURGATOIRE DE DAimS 209
Nous ne citons que quelques-unes de ces expressions d*étonnement, qui sont infiniment multipliées. Même diversité dans la peinture des habitudes des âmes. Les unes, fraîchement débai*quées, s'avancent avec rhésitation ignorante du voyageur qui vient d'arriver dans un pays inconnu; d'autres, déjà acclimatées, se promènent tranquillement le long de la rive; d'autres enfin, comme des personnes familières de longue date avec leur localité, en connaissent tous les sentiers et tous les recoins. Elles ont des lieux de retraite favoris , eUes ont formé des sociétés et ont une certaine manière de vivre. Telle par exemple cette noble compagnie réunie dans une grotte et à laquelle Sordello vient demander l'hospitalité pour Dante et Virgile. Mais en voilà assez sur ce reproche de monotonie qu'ont pu seuls adresser à Dante ceux qui ne l'ont pas assez relu. Il nous reste encore à parler d'un autre caractère très essentiel de son génie, la force plastique de l'expression.
Il y a eu d'aussi grands poètes que Dante, il y en a eu même de plus grands si l'on veut; mais il est deux points sur lesquels il reste sans rival : l'idéalité des conceptions et la force plastique des expressions. Ces deux caractères, si difiTérents en apparence, sembleraient devoir s'exclure, mais au contraire ils se complètent l'un l'autre, et la puissante réalité de ses comparaisons et de ses figures ne sert qu'à traduire avec plus de netteté ses conceptions abstraites. On pourrait dire de Dante ce que Luther disait de Mélanchthon : « Erasme a les mots sans les choses, moi
j'ai les choses sans les mots, Mélanchthon a les choses et les mots à la fois. » Il en est ainsi de Dante : il a les mots et les choses à la fois. Croirait-on, cependant, que ce don précieux du poète n'a pas été, plus que les autres caractères de son génie, à Tabri du reproche? Macaulay, comparant Dante à Milton, voit une sorte de matérialisme dans ce génie plastique. Dante lui parait trop réaliste pour un visionnaire. Milton, dit-il, est le seul poète qui ait su peindre un esprit, talent qui manque entièrement au grand Italien. Nous ne voulons certes en aucune manière rabaisser la gloire de Milton ; mais, si nous entrions dans le détail de cette opinion, il nous serait facile de prouver que Milton ne peint pas des esprits véritables plus que Dante, et que le moyen, très puissant d'ailleurs, par lequel il parvient à figurer à llmagination du lecteur le monde invisible, consiste à employer la poésie qui résulte des erreurs des sens, des hallucinations de Touïe, des illusions de la vue, de la mo« bilité des images des rêves. Tous ceux qui se rappel* lent sa description du Pandémonium et la célèbre comparaison par laquelle il assimile les bruits qui s*en échappent à ces bruits mystérieux que le paysan attardé entend ou croit entendre en regagnant sa demeure, comprendront ce que nous voulons dire. Milton, au fond, ne peint pas des esprits; il peint des apparitions, des fantômes, ce qui est tout différent.
Bien loin de voir dans cette solidité plastique de Dante une marque d'infériorité, nous y voyons plutôt
la preuve incontestable de son génie hors ligne. Plus les conceptions poétiques sont idéales, plus elles appellent le secours de la réalité. Dante, sans la puissance plastique qui le caractérise, ne serait pas même la moitié de lui-même. Vous figurez-vous cette procession Indéfinie d'abstractions et de symboles qui compose la Divine Comédie présentée, sous le prétexte sophistique de mettre d'accord la forme avec le fond, dans un style métaphysique, incolore, sans os et sans chair? S'il en eût été ainsi, il y a long'temps que le poème de Dante dormirait, dans la poudre des bibliothèques, du juste sommeil de l'oubli. Répétons la parole de Luther, et disons que quiconque possède une nature idéale sans le sentiment de la réalité possède les choses sans les mots, et que quiconque possède le sentiment de la réalité sans l'idéal possède les mots sans les choses. Chez Dante, Téquilibre du génie est complet : la nature, plus sage que les plus sagaces critiques, ayant compris qu'une âme aussi puissamment tendue vers l'idéal n'avait de moyen de révéler aux autres hommes ce qu'ils ne peuvent voir qu'en possédant plus fortement qu'ils ne le possèdent eux-mêmes le sentiment de la réalité visible.
D'ailleurs, reprocher à Dante cette vigoureuse réalité de ses peintures, c'est faire le procès au génie italien lui-même, dont Dante est le représentant le plus glorieux. On ne reprochera pas à l'Italie, j'imagine, d'être dépourvue du sentiment de l'idéal; mais elle a toujours senti que, étant données les conditions
de ce monde, Tidéal avait besoin d'être incarné. L'incarnation nécessaire de Tidéal, voilà la loi éternelle que ritalie a dictée à Fimagination humaine et dont on ne s'écartera jamais sans hérésie. L'infini lui a semblé pouvoir justement s'exprimer par des formes nettes et étroites, et elle a réalisé dans l'art le miracle de la transsubstantiation, qui, dans une parcelle imperceptible de matière, renferme une divinité entière. Cette méthode semble matérialiste à beaucoup, mais combien au fond elle est plus conforme à la nature de l'idéal que cette autre méthode qui essaye de traduire l'invisible par le vague et l'indéterminé? En effet, l'infini n*ayant pas de di^ mensions, les figures les plus vastes et les plus flottantes seront toujours trop étroites pour l'exprimer^ et il est plus facile de le concevoir ramassé dans un atome que dissous dans un indéterminé vague auquel on sera toujours forcé, quoi qu'on fasse, de marquer des limites. Le reproche qu'on a fait à Dante d être trop réaliste pour un visionnaire ne soutient donc pas plus l'examen que tous les autres, car il est contraire 4 la fois au bon sens, au véritable sentiment esthétique et aux principes les plus élémentaires de l'art.
Lorsqu'on veut se rendre compte avec précision des caractères distinctifs d*un grand poète, c'est-à-
dire de ceux qui le font plus particulièrement lui, de ceux qui le séparent de ses frères en immortalité, la meilleure méthode à employer est peut-être de chercher quelle est sa figure, son trope de prédilection. C'est dans cette préférence que se trahit le mieux son individualité, non pas comme penseur ou philosophe, mais comme artiste. Cette figure préférée chez Dante est la comparaison. Il est le roi de la comparaison, comme Shakspeare est le roi de la métaphore. Au simple énoncé de cette préférence, vous pouvez presque deviner quel est le genre de sentiment que lui inspire la nature, et quel usage i] aime à faire de ses couleurs et de ses formes. Dante a un très profond sentiment de la nature extérieure, et, à l'exception du pauvre Torquato, qui lui est bien inférieur pour la réalité et Ténergie des peintures, mais qui, mieux que lui peut-être, sait faire circuler Tair autour de ses personnages et jouer la lumière sur les scènes qu'il décrit, personne n'a eu ce sentiment en Italie à un aussi haut degré. Ce serait cependant une erreur capitale de croire que la nature ait jamais beaucoup préoccupé Dante, et qu'elle tienne une grande place dans ses affections de poète. Ne cherchez pas chez lui cette ivresse enthousiaste , cette frénésie amoureuse, cette exubérante prodigalité de fleurs et d'images qu'elle inspire aux grands poètes anglais, aux plus austères comme aux plus libres, à Milton comme à Shakspeare; vous ne trouveriez rien de pareil. Pour Dante, comme pour la plupart des grands Italiens,
peintres ou poètes, la nature n'est qu'un accessoire; c'est le cadre nécessaire à la peinture du monde moral et de Thumanité, rien de plus. Un sentiment d'austère christianisme vient encore augmenter chez Dante cette froideur ou pour mieux dire ce demidédain qu'inspire la nature extérieure au génie italien. Il ne l'aime pas pour elle-même, il l'aime pour son utilité, pour les services qu'elle peut lui rendre dans l'expression des hautes vérités qu'il s'est donné pour mission de révéler. Il ne voit en elle qu'un magasin de formes et d'objets propres à rendre accessibles les idées abstraites de la morale et de la religion aux sens obtus de l'homme charnel par l'emploi des comparaisons et des images. De ce vaste magasin, il tire telle forme, tel objet, telle combinaison de figures, et les pose à côté de l'idée qu'il veut faire comprendre ou de la scène invisible qu'il veut faire apparaître aux yeux, de manière que son lecteur ne puisse hésiter sur le sens qu'il doit donner à ses paroles. Voilà le rôle que joue la nature chez l'auteur de la Divine Comé^ die, un rôle modeste qui serait presque humble chez tout autre poète, mais qui devient grand par la grandeur des choses auxquelles Dante l'oblige de fournir des objets de comparaison.
Ce qui est au dessus de toute admiration, c'est l'infaillibilité de tact, la sûreté de main avec lesquelles Dante choisit dans ces magasins de la nature. Les comparaisons qu'il en tire sont justement celles qui conviennent à l'objet qu'il veut montrer,
celles-là, et non pas d'autres. Ses comparaisons ont au plus haut point ces deux caractères : elles sont précises, elles sont sévèrement subordonnées aux choses qu'elles sont chargées de faire comprendre. Elles ne sont pas suggestives comme les comparaisons de Shakspeare, qui ne sont presque toujours que des variétés de la métaphore; elles ne font pas imaginer Tobjet, elles le nomment, l'enserrent, le limitent, le mesurent. Elles n'ont pas une vie propre, indépendante^ comme les admirables comparaisons de Spenser et de Milton, qui sont si belles que l'imagination du lecteur en oublierait volontiers l'idée qu'elles sont chargées de faire apparaître, elles sont toujours subordonnées à cette idée et n'ont de valeur et d'existence que par elle. Elles ne laissent aucune latitude à la rêverie, et même elles ne lui font aucun appel; c'est à l'attention qu'elles s'adressent, et elles la contraignent à se diriger sur le point qu'elles veulent éclairer, de manière à ne permettre à l'esprit aucune hésitation et aucune incertitude.
Je prends au hasard quelques-unes de ces comparaisons, en laissant au lecteur le soin de juger s'il lui serait possible de leur en substituer d'autres et de voir différemment les phénomènes qu'elles montrent. Les âmes nouvellement débarquées sur le rivage du purgatoire, attentives et comme absorbées, écoutent le chant de Gasella, lorsque tout à coup la voix sévère de Galon vient interrompre cette rêverie, si profonde qu'elles en oublient le soin de
leur salut. Il s'agit de peindre la terreur panique, la fuite précipitée des âmes à la voix de Gaton : une terreur panique sans effroi, une fuite précipitée sans épouvante, un mouvement de timidité où la crainte ne domine pas. Dans les milliers de comparaisons que présente la nature, en est-il une autre qui puisse remplacer, pour l'expression de cette nuance de sentiment, la comparaison que voici. « De même que les colombes, lorsque, becquetant le blé ou l'ivraie, elles prennent en troupe leur pâture, paisibles et sans montrer Thabituelle fierté, si quelque chose apparaît dont elles prennent peur, abandonnent subitement leur nourriture, assaillies qu'elles sont d'inquiétudes plus grandes; ainsi vis-je cette troupe fraîchement débarquée laisser là le chant et fuir vers la côte, comme Thomme qui court sans savoir où il arrivera. » Un peu plus loin , il s'agit d'exprimer de quelle manière s'avance, pour répondre à une question de Virgile, une troupe d'âmes que Ton rencontre en chemin, et de peindre l'étonnement craintif qui s'empare d'elles, à la vue de l'ombre que jette le corps de Dante. II y a bien des comparaisons pour rendre et ce mouvement en avant et cet effroi ; en est-il une qui convienne autant que celle-ci à des âmes pieuses et douces : « Ainsi que les brebis sortent de l'étable, d'abord une, puis deux, puis trois, tandis que les autres se tiennent toutes timides, baissant contre terre Tœil et le museau; ce que fait la première, les autres le font, se serrant derrière elle si elle s'arrête, simples et tranquilles, et sans
savoir pourquoi elles font ainsi : de même manière vis-je se mouvoir pour venir vers nous la tète de ce troupeau fortuné, de visage pudique et de démarche honnête. Lorsque les âmes qui marchaient en tête virent la lumière interrompue sur la terre à ma droite, de sorte que mon ombre allait jusqu'à la grottCy elles s'arrêtèrent et se retirèrent quelque peu en arrière, et toutes les autres qui venaient après elles sans savoir pourquoi en firent autant. » Innombrables sont ces comparaisons ; je n'en citerai plus qu'une seule. Dans le dernier cercle du purga* toire, Dante voit les luxurieux et les plus que luxurieux, divisés en deux bandes qui courent en sens inverse et qui se rencontrant en chemin échangent sans s'arrêter une caresse rapide, c Là je vis des deux parts les ombres se hâter et se baiser l'une l'autre sans s^arrêter, contentes d'un bref plaisir. Ainsi lorsque défilent leurs troupes brunes, s'approchent les fourmis l'une de l'autre, tête contre tête, peut-être pour s'interroger sur leur chemin et leurs aventures... puis comme une bande de grues qui volent les unes vers les monts Riphées, les autres vers les sables, celles-ci fuyant le froid^ celles-là le soleil; ainsi l'une de ces compagnies s'en va et l'autre vient, et l'une et l'autre retournent en pleurant à leurs premiers chants et au cri de ralliement qui plus convient à chacune. >
La comparaison, voilà donc, si nous osons nous exprimer ainsi, l'outil poétique familier à Dante. Quant aux autres figures et tropes dont on peut
trouver rénumération dans les traités de rhétorique, c'est à peine si de loin en loin il les emploie. Une chose fort curieuse, c'est que le style de Dante est extrêmement imagé , et qu'en même temps les images y sont fort rares. 11 en est tellement sobre qu'on pourrait les compter, et cependant ses descriptions de la nature sont, quand il le veut, non moins abondantes et circonstanciées que riantes et fraîches. Une fleur lui suffit pour en évoquer mille aux yeux des lecteurs, une seule image pour faire apparaître le spectacle le plus enchanteur. Yeut*il donner, par exemple, l'idée de la couleur d'une belle vallée, il la comparera « à la fraîche émeraude au moment où elle se brise d, et ce seul trait donne à l'imagination l'idée d'un gazon tout particulier, avec son degré de fraîcheur et sa nuance de vert, mieux que ne le pourrait faire la description la plus étendue. C'est ce qu'on pourrait appeler justement le miracle de la multiplication des fleurs chez Dante, miracle qui se rencontre d'ailleurs chez les peintres primitifs. Avez -vous remarqué les paysages des peintres primitifs? On jurerait qu'ils prodiguent les ornements, et cependant ils en sont singulièrement avares. Sur une belle pelouse d'un vert tout uni ^ ils sèment deux ou trois fleurs qu'ils ont soin de placer de manière à les faire ressortir avec un éclat et un relief extraordinaires. Le regard est attiré invinciblement vers elles, d'autant plus invinciblement qu'elles sont plus isolées, et la sensation qu'il éprouve est si vive qu'elle suffit pour donner Tidée générale
de fleurs à Tiinagination qui multiplie immédiate* ment celles que lui présentent les yeux et en émailie tout le paysage.
Dans les rangs du public très nombreux, mais encore plus divers que nombreux, qui compose à travers les siècles le cortège de Dante, il n'y a pas d'admirateurs plus vrais peut-être de son génie que les artistes. Les artistes Taiment pour cette énergie et cette précision plastique de la parole qui lui permettent de rivaliser avec les arts qui exigent l'emploi de Fœil et de la main; ils saluent en lui moins encore un grand poète qu'un frère en peinture et en sculpture. Mais c'est surtout au cantique de Y Enfer que s'adresse leur admiration. Par une sorte de préjugé vraiment inexplicable , beaucoup d'entre eux sont convaincus que cette puissance plastique de Dante diminue après son départ du sombre royaume^ et on en rencontre assez peu qui aient consenti à le suivre à travers les cercles expiatoires. Or, bien loin de diminuer, cette force plastique augmente au contraire, car elle se complète. Le Purgatoire rivalise avec la peinture comme V Enfer rivalise surtout avec la sculpture. IJ Enfer ne permet pas à Dante de montrer toute sa science de coloriste; la couleur sombre qui y règne très puissante, mais très uniforme, n'admet pas les nuances, les teintes variées, les jeux de lumière. Mais, dans le Purgatoire^ Dante prend sa revanche de cette tyrannie des ténèbres qui avait « contristé ses yeux et son cœur ». L'affection que son cœur contraint par les durs spectacles
de TEnfer porte aux âmes du Purgatoire, ses yeux aveuglés par la fumée maudite la portent aux phénomènes de la lumière, et c*est avec un même élan de reconnaissance qu'il salue la nature et qu'il marche à la rencontre des âmes faites pour être aimées.
Quel coloris fin et tendre, quelle délicatesse de pinceau, soit qu*il peigne les couleurs de saphir oriental qui attendrissent le ciel du purgatoire et la lumière des étoiles primitives dont les reflets viennent dorer la barbe de Gaton, soit qull décrive la vallée où le serpent vient se faire vaincre chaque soir par le ministre de Dieu, et les vêtements des anges a verts comme les feuilles à peine nées »y soit enfin qu'il raconte les magniflcences de TEden primitif rajeuni par la rédemption I
Si les poses et les attitudes de VEnfer font penser à Michel-Ange et à notre Puget, les peintures du Purgatoire portent invinciblement l'imagination vers Giotto, Gimabué, Fra Ângelico. Et, puisque je cite le nom de Fra Angelico , savez-vous qu'une des plus belles toiles de ce pieux artiste ne se trouve dans aucun musée et qu'il faut la chercher chez Dante! La voici : je sépare à dessein les tercets, afin que chaque détail de ce mystique et suave tableau se détache mieux aux yeux du lecteur.
c II était déjà l'heure qui remue les regrets désireux chez ceux qui sont sur mer et attendrit leurs cœurs, le jour où ils ont dit adieu à leurs doux amis ;
« L'heure qui blesse d'amour le voyageur à ses
débuts, 8*il entend dans le lointain la cloche qui semble pleurer le jour qui se meurt ;
« Lorsque je commençai à rendre mon ouïe sourde et à regarder une des âmes debout et qui avec la main faisait signe qu'on Técoutàt.
« Elle s'avança et leva ses deux mains, fixant les yeux vers Torient, comme si elle eût dit à Dieu : D'autre je n'ai souci.
a Te lucis anle si dévotement lui sortit de la bouche et avec de si douces notes que j'en fus tout trans^ porté hors de moi-même.
« Et les autres âmes ensuite dévotieusement et dou* cément raccompagnèrent pendant l'hymne entier, les yeux tournés en haut vers les sphères supérieures. »
J'ai tort de ne citer que le nom de Fra Angelico, car il en est un autre qui se lève de lui-même dans Tesprit à la lecture de cet admirable passage : celui de lord Byron. Les deux premières strophes expriment un sentiment de mélancolie qui peut soutenir la comparaison avec les plus beaux accents du chantre de Childe Harold, Mais c'est pour une raison plus particulière encore que nous rapprochons le nom de Dante de celui de lord Byron. Lord Byron a fait aussi son Angélus^ et il s'est très visiblement inspiré de ce passage de Dante. Cherchez dans les premiers chants de Don Juan les strophes où le poète a exprimé la mélancolie poignante et pieuse à la fois qui est propre à ces heures du crépuscule du soir. C'est un très beau mouvement lyrique, mais les deux
tercets de Dante vont plus directement au cœur. Ce coloris brillant et frais est un des caractères les plus marqués du Purgatoire^ et celui qui peut-être distingue le plus nettement ce poème des autres parties de la Divine comédie. Ce n'est pas que, dans ce second cantique, Dante ait rien perdu de cette merveilleuse aptitude à exprimer la forme humaine qui lui permet de lutter par la parole avec le plus plastique des arts. Pour la variété, la beauté et Ténergie des poses, des attitudes, des groupes, le Purgatoire n'a rien à envier à Y Enfer, Qui peut oublier l'attitude de Sordello tournant la tête c à la manière d'un lion quand il se repose » ; celle de Belacqua, assis la tète penchée entre les deux genoux c comme si la paresse était sa sœur »; le groupe des orgueilleux pliant sous le fardeau et comparés à ces cariatides dont la vue blesse péniblement l'imagination; le groupe des envieux dont les yeux sont cousus de fils de fer, s'étayant de Tépaule les uns les autres comme les aveugles aux fêtes publiques? Mais enfin Dante a montré ailleurs ce génie des poses et des attitudes, tandis que le Purgatoire a eu seul le privilège de cette lumière attendrissante et de ces délicates couleurs»
Novembre 1864.