‹ Poètes et critiquesChapitre 1 sur 19 · Écrit en février · texte numérisé non relu

Écrit en février

d'inodit jusque dans les imitations. Car il y avait des imitations, c'est-k-dire des adaptations de souvenirs antiques dans cet ouvrag-e d'aspect si moderne, et comme je ne crois pas qu'on les ait souvent indiquées, comme elles sont tout l'opposé (h) plagiats vulgaires, qu'elles nous montrent au contraire le procédé poétique de Richepin et les ressources de son invention, je prendrai la liberté d'y insister dans cette étude.

Je n'ai pas à apprendre au lecteur ce que contient la Chanson des Gueux : elle a déjà eu plus d'éditions que beaucoup de romans en vogue. Si je rappelle ici la disposition du livre et sa division en trois grandes parties : Les Gueux des Càa?nps, Les Gueux de Paris^ Nous autr^es Gueux^ c'est surtout pour avoir l'occasion de dire que Richepin s'est peut-être avisé le premier de composer très rigoureusement un volume de vers.

A regarder de près, ces divisions sont cependant un peu artificielles.

Ainsi, sous la rubrique : Gueux des Champs^ l'auteur fait enlrer deux sortes de pièces d'ins-

piratlon fort diverse. C'est d'abord un groupe de poésies très modernes et, à mon sens, très originales, d'un accent très âpre, mais très fort. Ce sont les Chansons de Mendiants. Elles enferment presque toutes quelque menace sinistre :

Ouvrez la porte Aux petiots qu'ont un briquet.

Les petiots grincent des dents.

Ohé I les durs d'oreille!

Nous verrons là-dedans,

Bonnes gens, Si le feu vous réveille !

Il est bien permis de trouver quelque chose à redire à cette poésie-là pour le fond des idées et pour le sentiment qui s'en dégage. Mais on ne peut nier que, dans sa forme concise et imagée, cette protestation d'un nouveau genre contre l'inégalité des conditions ne soit la partie puissante et originale du livre.

Ce qui n'a pas été dit, ce me semble, c'est qu'à côté de ces pièces évidemment issues de l'actualité, Richepin en a glissé d'autres dont le caractère est aussi peu moderne que possible :

j'en découvre au moins deux qui viennent en droite ligne de l'Anthologie grecque. La première est cette pièce de [siF/ûte qui ouvre la série intitulée : Les Plantes^ Les Choses, Les Bêtes.

Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau.

Aussi je végétais si frêle, qu'un oiseau

En se posant sur moi pouvait briser ma vie.

Maintenant, je suis flûte, et l'on me porte envie.

Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,

Un matin, en passant, m'arracha du marais,

De mon cœur, qu'il vida, fit un tuyau sonore,

Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,

Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;

Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux

Éveille les chansons au creux de mon silence.

Je tressaille, je vibre, et la note s'élance ;

Le chapelet des sons va s'égrenant dans l'air ;

On dirait le babil d'une source au flot clair ;

Et dans ce flot chantant qu'un vague écho répète,

Je sais noyer le cœur de l'homme et de la bête.

Voici le canevas de cette broderie exquise. C'est l'œuvre anonyme d'un des innombrables poètes, dont l'anthologie de Planude et celle de Céphalas nous ont transmis quelques feuillets merveilleux, quelques distiques inoubliables :

(( J'étais un roseau, une plante inutile, ne produisant ni figue, ni pomme, ni raisin. Mais un homme m'a initié aux fêtes de FHélicon, en me taillant un bec effile, en me creusant un étroit canal. Depuis cette i initiation, quand j'ai bu un noir breuvage, je suis comme inspiré, et de ma bouche muette il sort toute espèce de paroles et de vers. »

Je n'ai pas besoin d'insister sur la supe'riorité de l'imitation. Ce n'est pas ici une simple traduction des idées, une reproduction des images du poète ancien ; c'est un développement du thème retrouvé ; c'est surtout une adaptation ingénieuse, exquise, de sentiments nouveaux sous ces formes grecques, les plus belles et les plus pures qu'on ait encore imaginées.

Quelquefois, comme dans la pièce du Bouc aux Enfants, un mot du modèle sert de prétexte à quelque large et superbe amplification. Je ne citerai point la pièce même, que le lecteur connaît sans doute, et à laquelle il sera heureux de revenir, en relisant tout le volume ; mais voici le modèle. C'est une épigramme de quatre vers

de la poétesse Anyte', une Grecque qui écrivait trois siècles avant notre ère : « 0 bouc », ditelle, « des enfants t'ont mis des rênes de pourpre et ont garni d'un mors ta bouche barbue ; ils se jouent à figurer des courses de chevaux autour de Fautel du Dieu, tandis que doucement tu les portes tout réjouis. » L'expression de « bouche barbue » est devenue, dans Richepin,le point de départ d'une excellente peinture. 11 décrit ce bouc, dont on lui a montré un trait : ab ungue leonem. Sa pièce, par là même, perd le caractère antique, la sobriété du détail ; par contre, elle devient un morceau accompli de réalisme vigoureux. Mais c'est ici le point à noter : Richepin a besoin de faire rentrer ces pièces d'origine grecque dans son cadre des Gueux des Cha?njjs, et de les rallier, en quelque sorte, à l'opinion communiste qui inspire les morceaux voisins ; il imagine donc que c'est un vieux gueux qui a façonné la flûte, et que les enfants à cheval sur le bouc sont de tout petits mendiants. A ce vieux vagabond comme à ces petits va-nu-pieds la nature est plus douce qu(3 la société.

Si Richepin a lu de près les poètes grecs, il n'a pas moins étudié son seizième siècle. Il doit être un des rares auteurs de ce temps-ci qui réciteraient par cœur des pages de Rabelais. Je n'en veux pour exemple que cette pièce, l'une des plus curieuses du volume, et qui a pour titre La Fin des Gueux. Un gueux qui rôde aperçoit dans la nuit ce spectacle assez singulier :

Le vieux

Faisait une besogne à vous troubler les yeux.

Il avait ramassé, parmi les tombes vertes,

Les pommes de sapin dont elles sont couvertes ;

Dans les petits enclos ravagés et fouillés,

11 avait pris les bois de croix les moins mouillés ;

Puis, pour faire son feu, se construisant un aire

Avec des os pour pierre et du sable pour plâtre,

11 avait en chenets appuyé contre un mur

Deux tibias posés en travers d'un fémur,

Et, comme s'il était l'esprit du cimetière,

Il se chauffait, assis sur le dos d'une bière.

Je n'ai pas peur que Richepin me démente, si je lui dis que sa pièce, de plus de deux cents vers, a été faite le jour oij il s'est avisé de remarquer cette ligne du Pantagruel, au livre II,

chapitre 7 : « caries guenaulx (gueux) de Saint- Innocent se cliauffoient le cul des ossements des morts. » Et je ne veux pas, en m'exprimant ainsi, diminuer l'idée qu'il faut se faire de Riche pin. C'est, au contraire, la marque des imaginations de poètes de faire jaillir ainsi du premier texte venu quelque image inaperçue jusqu'alors, et de l'enchâsser richement dans le vers, comme une pierre de belle eau. Je serais bien étonné, par exemple, que Hugo, qui a tant lu et tant retenu, n'eût pas tiré de Rabelais, lui aussi, son dénouement d'Eviradm/s :

« Hé ! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue! »

Et, prenant aux talons le cadavre du roi,

H marche à l'empeieui- qui chancelle d'ell'roi ;

Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,

Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue

Au-dessus de sa tête en murmurant : « Tout beaul »

Cette espèce de fronde horrible du tombeau.

Qu'on rohso lo chapitre vingt-neuvième du deuxième livre de Pantagruel : « Les géans n'en tindient compte, voyant que Pantagruel était sans baston (sans armosV Lorsque appro-

cher les vit, Pantagruel prit Loug-arou par les deux pieds, et son corps leva comme une picque en l'air, et, d'iceluy armé d'enclumes, frappoit, parmi ces géans armés de pierres de taille et les abatoit comme un maçon fait des couppeaux... Et, à voir Pantagruel, sembloit un fauscheur qui de sa faux — c'estoit Lougarou — abatoit l'herbe d'un pré — c'estoient les géans. — »

Pour revenir à la Chanson des Gueux et à ce que Richepin n'a trouvé chez personne, il faut noter dans la seconde partie du volume toutes les satires sous forme de noëls, de ballades et de chansons. La petite fille qui tousse, le petit mendiant qui s'est « repu de vent » tout le jour de Noël, et qui n'a pas de cheminée oii mettre son souHer dur et crevé, la marchande de violettes dont « les bouquets sont couleur des cieux », les vendeurs de mouron, c'est-à-dire la vieille aux jambes de fuseau avec les deux petits qui, trouvant le temps long, « traînent en allant leur talon », voilà des sujets cueillis au bon endroit, et maniés en maître. Que nous sommes

loin de la sentimentalité un peu fade d'un Coppée crayonnant les humbles ! Combien ici la plainte est pénétrante, la raillerie amère. le trait mordant, l'impression troublante ! C'est là le meilleur du livre, le chapitre qu'emplit un sentiment — profond sous sa forme discrète — de sympathie pour les déshérités.

Mais il faut tourner la page et arriver à cette longue plaisanterie des pièces en argot. Ce n'est pas une raison, parce que l'on admire Villon, et qu'il a écrit Ze^ Repues franches, pour s'imposer un travail également bizarre, et poui' infliger aux lecteurs l'étude d'une trentaine de rébus. C'est à croire que Richepin. qui excellait jadis aux vers latins, a gardé le goût de cet exercice, et qu'armé d'un dictionnaire de la langue verte en guise de Gradus, il a voulu perpétuer, sous une forme nouvelle, ce labeur assez ingénu. Quand il a eu son cahier d'expressions à peu près fourni, i! s'est mis en quête de sujets appropriés à son jargon d'emprunt. Mais ceux qui s'indignent de ce (ju'il a ('crit là, et (jui prennent certains mots au [)i(Ml do la Iclfi-e. ne connaissent

JEAN RIGHEPIN 13

guère le tour crcsprit mystificateur de Richepin : c'est une de ses facéties : il en a commis de pires, et de meilleures.

11 y a bien de la fantaisie dans Nous autres Gueux, la partie du livre qui met en scène le groupe des familiers de Richepin : Ponchon, Bouchor, Bourget et autres néo-romantiques. Comme leurs devanciers, ceux-ci ont lu Shakespeare, mais leur héros n'est plus Hamlet le mélancolique, c'est Falstaff, le joyeux buveur. Ils se « gavent » donc du matin au soir, et, du soir au matin, se grisent d'ale, de vin, d'espoirs fumeux et peut-être aussi de rengaines paradoxales. Leur plus grand tort est de nous détourner des misères du début et de nous faire oublier les vrais gueux, ceux qui n'avaient pas une croûte à mettre sous la dent. L'impression du livre en est, on peut dire, affaiblie.

Tel qu'il parut, le livre de Richepin semblait un peu gros; il a éprouvé le besoin de le grossir, dans ce qu'on appelle l'édition définitive. Cette édition est épuisée, et l'exemplaire vaut déjà quatre fois son prix ; les exemplaires de l'édition

saisie sont introuvables. Si j'étais l'auteur, je réduirais le livre à un assez petit nombre de pièces de choix. Mais que ce choix serait exquis et quelles pages achevées, impérissables même, que celles qu'on voudrait détacher pour les loger dans une anthologie, qui nous consolerait d'avoir perdu « la fleur du panier » de celle de Méléagre ! Relisez, avec cette idée, Pâle et Blonde^ Mon petit Toutou^ etc. ; rapprochez de la première de ces pièces une chanson à boire d'Horace ou le motif sépulcral de Ronsard : « Et mi-nud me verse du vin » ; comparez à Fépitaphe de dom Buchet le petit chien, le Moineau de Catulle, ou tel autre chef-d'œuvre analogue, la Chatte de Rémi Belleau : vous aurez de la peine à décider de quel coté est l'avantage, et vous pourrez, sans être mauvais juge, préférer encore l'accent plus nouveau, plus vivant, de la Chanson des Gueux.

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