‹ Poètes et critiquesChapitre 10 sur 19 · Écrit en octobre · texte numérisé non relu

Écrit en octobre

plus récemment les pays roumains. Dans sa Roumanie contemporaine, il a exprimé, avec une .verve vraiment heureuse, la renaissante activité de cette nation et les aspects originaux de cette terre.

Mais, quelque valeur documentaire et littéraire qu'offrent ces ouvrages, M. André Bellessort nous apporte avec son dernier livre, La Suède, ce qu'il ne nous avait pas donné jusqu'à présent, du moins à ce degré, et ce qui, en pareille matière, semble constituer la perfection : aux impressions personnelles et directes, d'une vivacité, d'une délicatesse, d'un retentissement exceptionels, il a joint une information précieuse entre toutes, celle que peut procurer l'étude approfondie des écrivains par la voix desquels l'âme d'un peuple se révèle le plus clairement.

Ces écrivains sont des conteurs, des romanciers, sincèrement épris des coutumes de leur pays, et avec eux, au-dessus d'eux, les grands poètes Scandinaves. Le romantisme violent et âpre d'un Almqvist ; la fougue de sentiment ou la vivacité de fantaisie d'une Selma Lagerlof ;

l'art sobre et fort d'un Snoilsky, ce lettré longtemps enivré par les délices de l'Italie et ramené enfin vers sa pauvre Suède par une nostalgie que l'on a justement comparée à l'élan instinctif du tout petit enfant se rejetant vers le sein maternel ; la profondeur d'émotion et le naturel expressif d'un Karlfeldt ; l'originalité ardente, et qui s'acheminait vers la démence, de Tegnér ; le réalisme savoureux et l'ironie impressionnante de Froding ; les ébauches fougueuses et troublantes de ce « déclassé » de génie mort trop jeune, Pelle Molin ; le son pur et profond des rêveries exquises de Kydberg ; les « idylles enivrées » de Bellman ; les intuitions étranges d'Heidenstam, ce dernier venu dont on a pu écrire — nous dit M. Bellessort — qu'il avait exploré « les passages secrets sous la gaîté des Suédois » : voilà ce que le voyageur, pendant un long séjour dans les pays du Nord, a découvert, a lu, a traduit pour s'en pénétrer. Son imagination s'est imprégnée de ces couleurs, et, cessant d'être un étranger, les sentiments dont avaient vécu, dont vivent encore les habitants

de ce pays qu'il visitait, se sont, au fil de l'heure, insinués jusqu'au fond de lui-même. N'est-ce pas ce qui donne à ses tableaux, si justes et si fins, du fjord^. de la forêt, du sol neigeux, du lac dormant, du fjell sauvage, du château hante, du hameau perdu, de la ferme silencieuse, de la scierie en travail, de la hutte, du campement, du ciel crépusculaire, étoile, ténébreux, inondé de jour, un accent poignant d'intime vérité ? N'estce pas ce qui éclaire et fait saillir les figures qu'il nous dépeint, ce qui rend le frisson de joie ou de douleur aux âmes qu'il interprète, ce qui, dans ses évocations d'âge et d'ordre divers, fait vivre le présent, rajeunit le passé, ressuscite l'histoire ?

Je me garderai de trahir cet ouvrage en le résumant. Au lieu d'une glose pesante et ambitieuse, j'apporterai aux lecteurs des extraits. Je me donne pour tâche principale de répartir et de grouper les citations sous des rubriques commodes : nature, mœurs, gens, tradition, poésie ; et je m'efforcerai de réduire le commentaire à sa plus simple expression.

A PROPOS d'un livre 91

I. La terre suédoise. — En pénétrant, au cœur de Thiver, sur les routes de la Suède, M. André Bellessort se re'pétait tout bas le mot du poète Tegnér : « Les dieux y cheminent encore. » Toute la Suède lui est apparue à luimême comme un être vivant, pénétré d'un étrange attrait : « La séduction de ce pays est dans sa rudesse mystique, dans ses lignes grandes et tristes, mais parfois aussi fines que les traits d'un visage. » C'est d'une foule d'impressions particulières, et, en quelque sorte, localisées, qu'est faite cette vue d'ensemble. Les pages que je vais citer diront aux lecteurs la qualité de ces impressions.

Voici l'office religieux, à Noël, en Dalécarlie. « Les gens des fermes se sont levés dès trois heures du matin. Quelle que soit la distance qui les en sépare, c'est toujours à l'église de leur commune qu'ils veulent fêter les dimanches et les grandes fêtes. Ils aiment mieux faire cinq lieues dans la neige que de se

rendre en vingt minutes à l'église d'une commune voisine, mais étrangère. Ils ont bu le café, allumé les brandons ; et le traîneau les emporte le long des routes encore obscures, dont les riverains ont éclairé leurs fenêtres aux lueurs chaudes et dorées des chandelles à trois branches. Le chemin qui passe devant l'hôtel et tourne vers l'église retentit sous les souhers ferrés et cric sous les patins des traîneaux. Là-bas, au pont de Daleft, beaucoup lancent leurs brandons épuisés dans les eaux libres de la rivière ; et l'ombre est rayée de rouges paraboles. Mais ceux qui viennent de moins loin les tiennent penchés presque au ras de la terre et en secouent la chevelure d'étincelles, avant de les jeter, près de l'église, sur un monceau déneige rose. » L'arrivée de la foule, si curieusement bariolée, le chant des psaumes de matines, l'apparition de l'aube qui fait luire « dans cette pauvre église dalécarJienno. la richesse de coloris d'un campement oriental », la sortie silencieuse, par rang d'âge, les jeunes d'abord, puis les vieux^ avant le lever du soleiJ (( qu'on sent proche », tout cela est étrange et

impressionnant, comme le paysage même : « Les montagnes lointaines étaient d'un azur un peu plus sombre que le ciel. Un grand vol de cygnes émigrait vers le nord... »

Mais nous ne sommes pas assez dépaysés. Allons jusqu'au bourg de Floda « plus dalécarlien encore que Leksand ». Inoubliable bourg avec ses riches paysans, aux gros gants tricotes de fleurs, « qu'ils emportent dans le tombeau », avec ses lourdes fermières, aux tabliers et aux fichus « plus éclatants qu'un parterre de curé », avec son rude et robuste pasteur, aux homélies terrifiantes, et au destin délicieux, dans son presbytère enchanté : « Il en domine le fleuve et la vallée, ses fenêtres semblent s'ouvrir à la hauteur des collines violettes qui ferment l'horizon. Sur le chemin de son vieux domaine, il me souvient que les genévriers perçaient la neige de leurs bouquets verts et que, dans l'air jaune du soir, les grands bouleaux faisaient une allée vaporeuse... »

Combien d'autres notations dont on regrette de ne remarquer la force ou la grâce qu'en pas-

sant ; par exemple, les aspects changeants du paysage neigeux : avant le lever du soleil, ce sont, sur les taillis, « les mêmes tons mous et mats que la ouate aux arbres de Noël éteints » ; mais quelle radieuse et joyeuse illumination, quand le dieu du jour entre en scène! « La neige, qui n'est vraiment blanche qu'au crépuscule et dans la nuit, se colore de teintes aussi changeantes que les flots de la mer la plus nuancée. D'abord jaune pâle, puis rouge, le soleil, toujours oblique, est devenu bientôt d'un jaune de safran. Vers le milieu du jour, toute l'atmosphère est jaune ; mais dans les sous-bois clairsemés, les fûts des pins s'enflamment d'un rouge de cuivre. » A la féerie du jour succède celle de la nuit, plus étrange et plus émouvante : « A quoi bon le clair de lune? Une seule étoile fait la foret étoilée. )> La profondeur du silence est marquée, à de longs intervalles, par trois ou quatre bruits qui l'interrompent, le grincement de la poulie d'un puits, le « grondement d'un marteau sur l'enclume », un tintement de grelot, les « sons » d'un traîneau qui passe.

Et quels jours d'été, que ces jours de navigation sur le bateau parti du port de Luléa ; avec la station du soir, au bord d'un lac « dont la face d'insomnie se mit à luire comme si de la clarté en montait des profondeurs » ; avec l'émotion de l'admirable nuit qu'emplit la voix d'une vulgaire voyageuse, chantant religieusement « VErmeline Rose du poète danois Jacobsen ». Plus loin, la scierie géante de Karlsborg, à l'embouchure du Kalix, où les eaux teintes du torrent « sentent la sève » ; plus loin encore, le bourg de Kalix lui-même, dont « l'église, au large toit de lattes et au clocher biscornu, est séparée du bourg par un village de trois cents cabanes qui l'enserrent, la bloquent, la veulent toute pour elles ». Et tout à fait au nord, en pays norvégien, le bourg de pêche de Svolvœr : « une baie toute rose, des récifs et un rempart formidable », ou le port de Balstad, dans le plus riche district des îles Lofoten : « Le fantastique ne se mêle pas à la vie réelle comme sur les fjells de Pelle Molin. C'est un fantastique pétrifié, mais si beau par les étés sans nuit, même quand

les étés sont froids et entrecoupés de bourrasques I Nous sommes entourés de lacs dont la forme est charmante. En face de nous, dans le repli herbeux de la montagne, j'en sais un qui dessine un fin croissant noir. Un autre, au creux

de la vallée, figure un trèfle à quatre feuilles

...La mer fourmille de ces romantiques canards qu'on nomme les eiders. Pendant que les mâles à la calotte verte e'migrent aux plus lointains écueils, les femelles pondent sous les perrons et sur les toits de tourbe. Elles se laissent caresser par les pêcheurs qui volent leurs œufs, qui pillent le duvet de leurs nids, mais qui n'en parlent qu'avec une tendresse quasi mystérieuse. Une île de cristal ne serait pas plus sonore... L'atmosphère a une telle pureté qu'on sent l'odeur des forêts qui brûlent en Suède; et je n'oublierai jamais ma stupeur sous l'averse, quand j'aperçus tout à coup, au delà des régions de la pluie, à l'horizon de la mer lisse et pâle, des fjells d'un rouge de cuivre oii, sur leurs crêtes de feu, j'aurais pu discerner des ombres humaines. On me dit qu'ils étaient éloignés de trente cinq lieues, h

TI. Lame suédoise. — On comprend que cette nature à part doive créer une àriie peu commune. De tous les voyageurs français qui ont écrit sur la Suède, M. Bellessort est, si je ne me trompe, le premier qui se soit préoccupé d'expliquer Tàme suédoise. Elle est rythmée, pour ainsi dire, par deux mouvements successifs et en sens inverse. C'est d'une part le làngtan, quelque chose comme « le désir qui nous porte à sortir de nous-mêmes et la volupté mélancolique d'en ressentir l'impuissance ». Il faut lire, dans l'ouvrage même, le commentaire curieux de cette parole d'un poète suédois : « Lângtan s'appelle mon héritage, et mon château dans la vallée des soupirs. » Et, d'autre part, c'est le stàmming^ une sorte de retour non pas sur soi, mais sur ce qu'on a près de soi : il délivre de de leur tourment fiévreux ces cœurs en peine. Se pénétrer de « l'harmonie » qui nous unit aux êtres, aux objets ; se réunir « non pas pour penser, mais pour sentir ensemble », voilà l'autre besoin impérieux, l'autre principe vital de l'âme suédoise.

Cette àme, définie avec un intérêt profond, M. André Bellessort ne l'oublie jamais au cours de son ouvrage : « Le socialisme, écrit-il, parviendra peut-être, dans les colonies ouvrières, à substituer ses mirages aux extases des visionnaires et son tumulte à leurs convulsions. Mais qui guérira, sous le toit des fermes affamées, les âmes malades d'isolement et dont une lumière toujours étrange enflamme la langueur ? » Je ne recueille pas tous les exemples : chaque chapitre, sinon chaque page du livre, apporterait le sien.

Maintenant supposez l'équilibre rompu entre ces deux pouvoirs mystérieux, qui sont comme le flux et le reflux de la vie intérieure chez les Suédois; donnez la prédominance à « ce désir qui nous porte à sortir de nous », et vous aurez des révoltés contre les conventions sociales, à la façon du romantique Almqvist. Au contraire, cherchez un milieu où la vie en commun et le culte des traditions, la superstition des habitudes développcFit surtout l'optimisme orgueilleux qui est le lest, (juelquefois lourd, de la fantaisie

suédoise, et vous aurez la correction un peu sèche, la mélancolique gravité que M. Bellessort a cru reconnaître chez les étudiants de l'Université d'Upsal.

Qu'a pu faire de la Suède cette âme, toute de contraste et de contradictions? C'est seulement à l'éloquent auteur de ce livre de sensations, où les idées abondent, qu'il faut laisser le soin de l'expliquer : « Quand je la compare au Danemark et à la Norvège, la Suède m'apparait comme la lourde arrière-^arde de la race Scandinave. Elle va lentement et traîne avec elle un attirail de statues en bronze... Elle est rude et polie. Ses petites filles saluent comme si elles faisaient des faux pas. Elle boit longuement et sérieusement, et, quand elle n'entonne pas des chansons bachiques, elle chante des psaumes.... Elle a d'admirables érudits, des savants qui valent par la précision de leur information scientifique et par le scrupule de leur recherche, des artistes qui la désertent parce qu'elle ne les paie pas, des romanciers et des poètes qui aspirent à s'enfuir, qui s'enfuient et qui reviennent pour

l'adorer.... Elle aime trop la musique et le songe, et elle possède des fous merveilleux. Sa timidité est celle des orgueilleux qui n'ont pas toujours

le courage de leur orgueil Sa passion pour sa

terre et pour ses traditions est très noble. Elle se raidit dans la force de ses souvenirs, et, loin d'en être entravée, elle n'en pose que plus fermement ses profitables empreintes sur la route sans fm. »

III. Le peuple en Suéde. — L'image que nous offre cette page étudiée, dont l'intérêt n'a pas échappé aux lecteurs, est celle de la Suède intellectuelle. Mais tout ce qu'il y a de dignité et de vertu dans la race suédoise n'est pas exprimé par le savoir de ses docteurs ou le pouvoir de ses artistes. La grande réserve de forces du pays, M. André Bellessort le démontre fort bien, se trouve dans les petites gens, et surtout dans les paysans « têtus, laborieux et probes ». M. Bellessort remonte, avec le poète Snoilsky, jusqu'aux années de Charles XII pour nous expliquer ce que furent les paysans aux moments les

plus tragiques de Thistoire de la Suède, et il nous analyse l'admirable pièce Sur la foire de Vernamo, cette histoire si simple et si belle de Per et Kersti^ les deux fiancés. Depuis six années, ils ont amassé, au prix de quel labeur, de quelles privations, le petit pécule en pièces de cuivre qui doit leur permettre d'édifier un foyer. Mais un avis de la couronne est proclamé par le commissaire royal : le jeton de cuivre, qui, la veille, avait le cours du rixdhaler, ne vaut plus rien. Quand les fiancés comprennent leur ruine, Kersti laisse couler ses larmes, mais son fiancé Per Tenlace fortement en lui disant : « S'il n'y a pour nous ni lois ni justice, il y a pourtant le seigneur Dieu. Nous n'avons qu'à recommencer : ce n'est pas plus grave. » Kersti, consolée, répond par ces simples mots : « Nous nous reverrons donc dans six ans ici, à Vernamo? » C'est cet optimisme silencieux, « plus tort que Pultava», que M. Bellessort nomme d'un nom heureux : « le miracle suédois ». Et il ajoute à l'émouvant récit cette ligne de conclusion : « Toute la grandeur d u pays sort de l'endurance des Per et des Kersti » .

Où trouver, ailleurs qu'en un village de Suède, Olaf Larson, ce « notable » à tournure de rustre, qui, au retour d'un voyage chez sa fille, établie en Allemagne, endosse de nouveau a la peau de mouton et renoue son tablier de cuir » ? Oii trouver, ailleurs que sur le bord d'un chemin suédois, la ferme centenaire avec les « deux vieillards, les longs cheveux bouclés au-dessus des oreilles, et penchant, à la lumière de la lampe, les larges méplats et les saillies rugueuses de leur face rasée » , l'un raclant de l'archet un violon monocorde, l'autre tenant en main le livre de cantiques et entonnant un psaume que les femmes répètent après lui? « Les pierres du foyer reluisaient comme des dalles d'autel. Les ferrures et les moindres clous brillaient. Cette pièce, oii flottait un acre relent de bergerie, était pleine de solennité. »

Entre la Dalécarlie et le Vermland il y a « l'espace d'une haie » ; c'est comme un autre peuple. Au lieu du paysan entêté et « sacerdotal jusque dans sa jovialité », c'est le paysan excité, fantasque, imaginatif, passionné, violent, épris de la terreur et du mystère.

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Dalécarlie et Vermland sont d'ailleurs ég-alement « parsemés de petites colonies finnoises » . Ici, les hommes « ruminent, les bras croisés, les yeux mi-clos ». Le travail est le lot des femmes « parfois accortes et rieuses, petits chevaux vaillants, qui secouent leurs sonnailles, et sur qui tous jettent indolemment leur fardeau ».

Sur les Lapons, que la plupart des voyageurs « depuis notre Regnard » ont peint avec des couleurs qui les ont surtout enlaidis et rendus répugnants, M. André Bellessort s'exprime avec une sympathie poétique dont ils semblent transfigurés. « L'hiver, sur les plateaux neigeux que lèchent les rayons de l'aurore boréale, des ombres rapides, des bruits étranges, des aboiements de chiens, des bondissements de bêtes aux fantasques ramures. Quelle apparition qu'une tente laponne 1 Les ombres qui glissent sont de petits hommes sur de longs patins de bois, des espèces de Trolls : jambes torses, large face^ des yeux bridés d'Asiatiques, et, quand ils parlent, une étonnante douceur de voix. L'été, dans un cercle de jappements et d'échos sonores, les

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sombres jeunes filles traient leurs rennes au soleil de minuit ».

IV. La tradition du passé. — Quand on n'a connu les annales de ce peuple, et c'est le cas du plus grand nombre des Français,, que par des précis historiques dont le modèle initial est le Charles XII de Voltaire, on éprouve, en lisant la Suède de M. Bellessort, l'impression qu'il éprouva lui-même en contemplant, pour la première fois, dans la splendeur lumineuse du texte, les Images Suédoises de Noilsky. Rien de tragique et de shakespearien comme ces apparitions de fantômes de rois depuis le grand fondateur, le roi Gosta, qui, après avoir, de sa main de géant, « maçonné » la Suède des fondements jusqu'au toit, vieillit dans son château de Mœlar, « incurablement triste d'avoir engendré dos fous ». Son fils, le roi Erik, est le fou féroce. Mais il a beau s'être souillé les mains de sang : l'imagination populaire n'a plus que pitié tendre et que secrète admiration pour ce jeune roi couronné offrant son amour à Karine, la petite niar-

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chande de fruiLs, et la suppliant avec des paroles si dolentes, si ardentes et si troublées que les larmes jaillissent des yeux clairs de la douce enfant. Charles IX, Gustave- Adolphe, Christine passent ainsi devant l'imagination avec des expressions de visage qui la saisissent, avec des traits de physionomie morale si expressifs et si parlants que la mémoire en demeure hantée.

Ce que M. Bellessort fait ici en mettant à profit la vision d'un autre, il le fait bien souvent, à travers tout son livre, en n'empruntant de témoignage qu'à lui-même, en nous exprimant seulement ce qui s'est fixé dans ses yeux. Il a visité Hammarby, la maison de Linné. Il a lu la devise au-dessus de la porte : Innocue vivito, numen adest. (Vivez purement, Dieu vous voit.) En parcourant la rustique demeure, d'oii rien n'a disparu, ni le poêle en faïence verte, ni le canapé dont « l'âge a roussi le cuir », ni les tables « écaillées », ni les vitrines, ni « les lits étroits sous leurs rideaux à fleurs », il a vu revivre ceux qui l'habitèrent, les quatre demoiselles « aux cheveux

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relevés et piqués d'une fleur rose et d'une aigrette verte », le fils Cari, et surtout le simple grand homme « en manches de chemise, la calotte verte sur la tête, le pardessus jaune jeté sur le bras. Il se promène ; il aspire la douceur miraculeuse de la nature ; il encourage de ses yeux vifs et tendres la volonté d'éclore qu'il devine dans le bouton; il caresse d'un sourire ses plants de fraisiers, dont les fraises naguère lui ont rendu la vie ; il s'est levé dès le point du jour. Seigneur, pour surveiller votre création. Dieu créa^ Linné ordonna ».

Le voyageur français a vu aussi Skokloster, le musée des pillages, le conservatoire des trophées d'art et du bric-k-brac de la guerre de Trente Ans. Il a passé rapidement devant les verres d(î Bohême, les porcelaines et les grès; le poète qu'il est s'en est allé d'abord et s'est tenu longtemps devant les deux portraits d'Emma Brahé : il a contemplé sa « petite bague » de fiançailles. Et il nous a cité la page la plus exquise qu'ait fait naître un roman royal, la lettre étrangement surannée et tendre que Charles XII

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écrivait à cette « noble demoiselle et chère parente de son cœur » qu'il appelait « ma bienaimée ». Il a assisté au bai d'étudiants d'Upsal, et il nous a représenté ce qu'il y admira : la jeunesse de la Suède, dans les costumes anciens, dansant les vieilles danses. Il a dîné chez l'archevêque, le jour de l'ordination des jeunes pasteurs, et, d'un regard auquel bien peu de chose échappe, il a noté ce que la fête avait de curieux, ce qu'elle suggérait de réflexions, ce qu'elle offrait de heurts, de disparates. Il est entré et il est resté, sur le dos, cloué par un rhumatisme articulaire, dans la maison de santé, Samariterhemmel. Il y a trouvé pour garde-malade Mlle Eisa, la jeune infirmière, sœur d'un maître ëminent de l'Université, et il a tracé de cette robuste et pure vierge suédoise un portrait magistral. Il y a là dix pages de roman vécu, dont je ne citerai rien, car rien ne peut s'en détacher sans grand dommage : je n'y vois pas un mot qui ne serve à former une délicate et rare impression : analyser, morceler, ce serait détruire.

V. La poésie de la Suède. — Je n'aurais pas montré tous les aspects de ce livre si riche et si neuf, si j'omettais de donner aux lecteurs une idée du service que l'auteur de La Suède nous a rendu en traduisant, comme l'on doit traduire, c'est-à-dire très fortement, des fragments de pièces ou des pièces entières de ces e'crivains Scandinaves qui l'ont passionné.

Le mieux serait de citer toutes ces traductions. Faute d'espace, il faut en choisir une, et j'avoue tout mon embarras. Une poésie de Karlfoldt? U Ascension d'Éiie'^hG prophète s'élève au ciel, sur le carrosse et avec les chevaux du roi. Il est reçu par le maître du paradis, comme un hôte dalécarlien, sur « le perron sculpté ». Le Seigneur l'y accueille gaiement avec ce mot de bienvenue : « Entre donc, ô mon saint Prophète. — Et il fait signe à un ange, son valet, qui arrive alerte et vif, et conduit au pâturage les bêtes essoufïïées ». Ou bien la rêverie de la Vierge Marie a au teint de fleur d'amande » s'en allant a seule et songeuse » à l'heure où « le vent du soir fraîchit parmi les rangées d'ancolies » et oij « les jeunes

gens et les jeunes filles de Dalarna vont deux par deux » ? Une histoire de Pelle Molin ? Par exemple le récit qu'Anders. au milieu d'un cercle de Lapons, accroupis près de lui et en ripaille, fait d'une terrible chasse aux loups et de sa lutte avec le plus grand de la bande : « Sans le clair de lune, le loup eût échappé ! Lorsque Anders le joignit enfin, l'animal se redressa et sa gueule grimaça de ses dents pointues. // n'y avait pas auprès des marmites un seul œil rjui n'exigeât du sang. » Une chanson du Yermland ? Celle du Vieux Troll de la Montagne ? Sauvage élégie, s'il en fut. Que l'on est loin de Polyphème ! dit M. Bellessort après l'avoir traduite. Oui, le Polyphème de Théocrite peut paraître un berger sentimental auprès de l'ogre nain, avide de sang, afifamé de chair fraîche encore plus que de baisers. Imaginez Caliban follement amoureux : il sera moins barbare et moins dément que le Vieux Troll.

Mais je me dis qu'entre tous les morceaux traduits par M. Bellessort, celui qui a ses préférences est cette délicieuse Chanson d'Inga qu'il

a traduite en vers. Il se la répétait, le 13 janvier, dans la maison du garde forestier, en regardant tomber la neige interminable, dans ce paysage où régnait « une tranquillité de mort ». 11 écrivait alors : « Je n'entends pas un cri d'oiseau, rien, rien que le bruit d'une source, un petit bruit continu, allègre, pur, touchant comme un filet de voix humaine. D'où jaillit-elle ? Où coule-t-elle? La solitude en est remplie. Le cœur en est charmé. Et je songe aux vers de Froding, dont je voudrais, même, hélas ! aux dépends de l'exactitude, faire passer dans ma langue un peu de leur rythme et de leur langueur. Je songe à toute cette vie de tristesse qu'il a si merveilleusement exprimée. »

Chante-moi ta chanson, petite Inga, ma mie, Je suis si solitaire au chemin de la vie, Et mon âme est si seule en sa mélancolie ! Chante-moi ta chanson : chante-moi ton doux air, Qui sonne si gaîment dans mon palais désert ! Chante-moi ta chanson, petite inga, ma mie, La chanson vive et tendre et qui vole sur l'eau,

Et qui court à travers le chaume :

Et je te donnerai tout l'or de mon château.

A PROPOS d'un livre m

Et la moitié de mon royaume.

L'or et l'argent de mon château, c'est ma tendresse, Et la moitié de mon royaume, C'est la moitié de ma tristesse^ As-tu peur de la tristesse, Petite Inga, ma mie ?

Je n'avais pas besoin de rencontrer ces vers pour me rappeler que M. André Bellessort débuta dans les lettres, à vingt-cinq ans, par L Hôtellerie^ poème couronné par l'Académie française, et beaucoup de lettrés ont placé, comme moi, dans le coin préféré de leur bibliotbèque^ un volume de poésies, La Chanson du Sud, qu'il rapporta, voilà longtemps, de son premier voyage.

SOUS SOS aspects divers et dans son e'tendue déjà considérable, l'œuvre critique produite par M. Victor Giraud est remarquable à plus d'un titre, et tout particulièrement par sa cohésion, par sa forte unité. On le démontrera sans peine ou même on le tiendra pour évident, lorsqu'elle sera achevée. 11 suffira de se donner alors le temps indispensable pour la lire du premier volume au dernier, et de prendre le recul voulu pour l'envisager tout entière.

En attendant, cette œuvre, en cours d'exécution, mérite l'attention des connaisseurs et j'ai voulu les inviter à visiter un coin de l'édifice. La partie que j'aborderai est caractéristique. Elle va de Taine à Bourget. L'auteur y explique et y apprécie les mouvements d'idées de l'époque

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