Écrit en mars
contemporaine. Mais je m'arrogerai le droit d'indiquer tout d'abord comment cette partie tient à l'ensemble. La présenter comme distincte, indépendante et isolable, ce serait en fausser le sens, en méconnaître la portée.
Au premier coup d'œil et rangés dans l'ordre chronologique, les ouvrages de Victor Giraud semblent s'acheminer vers des voies assez différentes. En 1898, c'est un paquet de notes sur Pascal qu'il abandonne à son libraire, et c'est bien de Pascal qu'il semble occupé pour longtemps. Mais, en 1900, il donne son Essai sur Taine^ essai qu'il revise et qu'il enrichit dès l'édition de 1901, en attendant que, dans celle de 1909, la quatrième, il apporte à l'ouvrage les dernières modifications. De TEssai, sous sa première forme, il détache, en 1902, pour le développer, l'appendice bibliographique et il offre aux lecteurs cet instrument de travail, la Bibliographie critique ae Taine, En 1903,
nous revenons à Pascal avec deux articles sur la Philosophie religieuse de Pascal et la Pensée contemporaine, articles reproduits, sept ans plus tard, parmi d'autres essais de critique, dans le Biaise Pascal. Mais la même année 1903 voit paraître la Table alphabétique et analytique des Premiers lundis. Portraits contemporains et Nouveaux lundis de Sainte-Beuve. Et voici, en 1904, un volume d'Etudes littéraires sur Chateaubriand. 190o nous ramène à Pascal avec l'édition des Opuscules choisis. En 1906, une brochure. Anticléricalisme et Catholicisme, devance le volume intitulé Livres et questions d'aujourd'hui, qui se publie la même année et où cette première étude se retrouve. En même temps que cet ouvrage ou peu après s'impriment des travaux d'édition (Bossuet, Chateaubriand, Joubert, Saint Augustin). Deux essais littéraires s'y joignent^ un excursus mdXi^nàn sur les Idées morales d' Horace ^inn in memoriamj^lein d'émotion : Ferdinand Brunetière, notes et souvenirs. En 1908, l'auteur de V Essai sur Taine constitue un recueil des Pages choisies de l'écrivain : les
avant-propos critiques, joints aux extraits, forment le complément le plus utile de VEssai. Sous prétexte encore de Pages choisies^ M. Giraud relit, en 1910, tous les écrits de Chateaubriand et il insère, dans son recueil, un commentaire suivi sur l'ancêtre du romantisme. Mais 1910 nous apporte surtout Biaise Pascal^ études d'histoire morale, c'est-à-dire une suite de problèmes pascaliens très méthodiquement, très ingénieusement élucidés, et dont la solution présente, dans la plupart des cas^ l'élégance géométrique. Enfin,, le premier trimestre de l'année 1911 s'achevait à peine que déjà nous avions pu lire la première partie des Maîtres de l'heure, essais d'histoire morale contemporaine. Ce volume, nous disait l'auteur, « sera suivi le plus lot possible d'un second ».
A cette Hste d'ouvrages publiés ajoutons ceux que M. Victor Giraud annonce comme devant bientôt paraître : Le Christianisme de Chateaubriand, les origines, C évolution et l influence, et Lamennais, sonœuvre et son temps. Ajoutons-y encore l'ouvi-uge qu'il n'annonce pas, mais qu'on
ne peut pas clouter qu'il produise, comme étant la conclusion des solides et fins travaux qu'on vient d'énumérer, je veux dire cette moderne apologie du catholicisme chrétien, qu'un moraliste de vocation, péne'tre' de l'esprit et des formules de Pascal, mais, avant tout, nourri de l'Écriture et du livre des Évang-iles, peut regarder comme un devoir étroit de publier, à une époque oii le Christianisme n'est plus seulement miné par l'indifférence traditionnelle, mais se trouve exposé à de mortels périls qui ne tiennent pas tous aux agressions de la libre pensée.
Apercevoir le terme où cette œuvre veut aboutir, n'est-ce ])as découvrir aussi le plan très concerté qui n'a cessé d'en diriger et d'en assurer la conduite ? Un critique consciencieux et méthodique — j'emploie ces mots dans leur sens élevé — aurait-il pu se flatter d'aborder, un jour, pour son propre compte, le problème religieux et les rapports du cathohcisme avec les destinées présentes ou futures du peuple français, s'il ne s'était pas tout d'abord appliqué à étudier, à éprouver, à recueiUir, comme un pécule précieux.
les traditions, pleines d'éclat, de l'apologétique en France ? Ne devait-il pas faire de Pascal, de ses Opuscules, de ses Pensées, sa nourriture quotidienne ? N'était-il pas tenu de tout lire dans Chateaubriand? Mais, dans Chateaubriand, lorsqu'on lit tout, comment ne pas être conquis par les beautés que l'on aima toujours, et peutêtre encore plus par les nouveaux mérites qu'on découvre? Comment ne pas avoir de Tindulgence, de la tendresse pour Thonmie, après s'être imprégné profondément de sa pensée, après avoir goûté cette intime satisfaction de sentir comme lui, après s'être laissé séduire, comme les premiers lecteurs d'Atala ou comme les amoureuses de René, au charme tout-puissant des paroles de « l'Enchanteur », après être revenu, pour tout dire, à l'état d'àme d'un Joubert, dun Guéneau de Mussy ? Et, lorsqu'il s'agira de dresser le bihin de la pensée morale au (lébul (kl xx" siècle, et de déterminer exactement le rôle ou l'inlluence des écrivains que l'on s'était donnés, à vingt ans, pour guides et pour maîtres, comment ne pas analyser et déli-
nir, de préférence, ceux pour lesquels Fidée de Dieu a eu le plus de prix et qui, croyants ou incroyants, ont pris parti comme champions ou tout au moins comme témoins dans le « duel ininterrompu» pour et contre la foi chrétienne? L'expression, si heureusement trouvée, « le duel ininterrompu », est de M. Victor Giraud, et, à ses yeux du moins, ce combat des idées, plus auguste et plus émouvant que la lutte des Olympiens, fait l'intérêt vital et le durable honneur de nos plus renommés chefs-d'œuvre. S'en détourner pour n'y pas revenir, ne serait-ce pas abdiquer en partie cette hégémonie littéraire attribuée dans le passé, dans le présent — il serait bien fâcheux de ne pouvoir dire dans l'avenir, — à la race française ? C'est avec des préoccupations de cet ordre qu'en 1900 M. Victor Giraud écrivit ou, pour parler exactement, récrivit son Essai sur Taine.
Ce livre, dont l'ingéniosité de construction et la vigueur d'analyse valurent à l'auteur bien des
suffrages et notamment celui de TAcadémie française — l'Essai obtint le prix Bordin — était le développement ou la transformation d'une esquisse tracée, dix ans plus tôt, sur les bancs de l'École Normale supérieure. Communiquée à Hippolyte Taine lui-même par le maître de conférences de philosophie, M. Georges Lyon, l'esquisse avait charmé Fauteur des Essais de crilique et d histoire : le remerciement qu'il y fit apporta au jeune normalien mieux qu'une expression de gratitude, c'est-à-dire des explications et, sur un point quelque peu délicat, une page d'apologie.
Entre le travail d'école de 1890 et l'essai magistral de 1900 s'étaient écoulées, presque silencieusement, dix années laborieuses. Seule, l'avant-dernière année, (1898), avait été marquée par une publication que j'ai déjà citée, mais que je me reprocherais de ne pas définir, au moins en quelques mots, pour en marquer le caractère peu commun. Sous le titre : Pascal, niomme, l'œuvre et linfluence, M. Victor Giraud avait permis (ju'oii imprimât les som-
maires très détaillés et très remplis, mais non développés — et ramenés plutôt, comme par la rigueur d'une loi somptuaire, à leur plus simple expression — de vingt et une leçons professées à l'Université de Fribourg (Suisse). « Une étude d'ensemble comme je la conçois,, lisait-on dans la préface, doit être l'œuvre de presque toute une vie ». Le jeune maître gardait peut-être le secret espoir de devenir, un jour, le critique qualifié pour écrire cette large étude, mais, en attendant, c'est un recueil de notes qu'il avait la modestie, assez audacieuse, de présenter à ses lecteurs.
Si peu que l'auteur de cette première et provisoire enquête sur Pascal parût préoccupé de la faire valoir, elle éveilla plus que de l'attention chez ceux qu'il importait surtout d'intéresser. Comme le prédisait M. Emile Boutroux au lendemain de la publication, et déjà sa prédiction s'est plus d'une fois vérifiée, « quiconque voudrait s'occuper de Pascal » ne pourrait s'abstenir d'aller chercher ici un « auxiliaire ».
D'ailleurs, en regardant le livre d'un peu près.
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on s'aperçoit que, dans sa nudité austère, il n'est pas sans laisser une impression d'art. Je le comparerais à un dessin étudié représentant un arbre sans feuillage, quelque ancêtre de la foret comme en fixa sur le papier, de la pointe assurée et loyale de son crayon, le paysagiste Rousseau. On voit le tronc et ses rugosités, des racines aux maîtresses branches ; on peut suivre, on peut dénombrer, distribuant la sève en tous les sens, non seulement les grands rameaux, mais les ramilles extrêmes au bout desquelles le chaton ou le bourgeon n'attendent pour se déployer que les caresses du soleil ou les effluves de la pluie.
Quelque vénération qu'il eût gardée pour Taine, M. Victor Giraud ne pouvait pas se comporter avec son œuvre comme avec celle de Pascal et, tout en l'étudiant minutieusement, il n'alla pas, lorsqu'il s'agit de l'expliquer, jusqu'à répudier une seconde fois le charme littéraire.
C'est la méthode de Taine qu'il adopta pour pénétrer l'esprit de l'homme et pour commenter
ses écrits. Il l'affirmait du moins, par déférence. Il empruntait les cadres, en efifet, mais, pour se mettre seulement en état de les bien remplir, il s'y prenait d'une façon toute nouvelle. Voici comment il entendait que l'on doit pratiquer les ouvrages d'un écrivain avant de se permettre d'en parler : « Je ne me suis pas contenté de lire — ou de relire — dans une édition quelconque, les livres de Taine. J'ai comparé entre elles les éditions successives qu'il en a données, j'en ai examiné les variantes. Même, lorsque l'ouvrage avait tout d'abord paru dans un journal ou dans une Revue, je me suis reporté le plus souvent que j'ai pu au texte primitif, afin de saisir, tout près delà source, la pensée de Taine. En un mot j'ai traité l'auteur des Origines comme on ne traite guère que les anciens, ou tout au plus les grands écrivains du xvn® siècle français. » Quand Hippolyte Taine s'était avisé d'écrire sa thèse de doctorat sur La Fontaine, un des grands écrivains de notre xvn® siècle^ ou son essai, plus oratoire qu'historique, sur Tite-Live, un « ancien», il ne s'était pas embarrassé de pareilles précau-
lions, et, à cette date, on doit le reconnaître, il ne pouvait guère y song-er: en 1852, un Claude Bernard, un Pasteur n'avaient pas encore donne à tous les travailleurs, de quelque ordre qu'ils soient, cette inoubliable leçon de patience et de probe labeur qui sort de leur exemple. De 1898 à 1900, lorsque M. Victor Giraud méditait son Essai sur Taine, il était déjà persuadé que les recherches littéraires n'aboutissent à la vérité (|ue par les procédés de la méthode expérimentale, mais appliqués avec cette exigeante attention qui s'ingénie à écarter du travail et des résultats jusqu'aux moindres causes d'erreur.
La rigueur scientifique de l'investigation, voilà donc ce qui donne leur prix aux enquêtes de M. Giraud. Nous n'avons rien ici qui puisse rappeler les alliages à bas titre. C'est par de longs et délicats travaux d'approche, critique des textes, examen pénétrant de certaines obscurités de la biographie, discussion serrée et décisive d'interprétations risquées ou de traditions suspectes, que se pr('parent, depuis longtemps, le
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Christianisme de Chateaubriand (1), et, depuis plus longtemps encore, cette synthèse sur Pascal, dont l'heure ou la « minute », encore éloignée, aura été le terme et Taboutissement, comme aurait dit un grand historien, de plus de « dix ans d'analyse ». Et c'est déjà cet esprit scrupuleux qui, malgré quelques sacrifices à ce qu'on peut nommer le préjugé d'admiration, marque toutes les pages de Y Essai sur Taine.
Après avoir relu ce très beau livre et s'être presque rallié au culte un peu dévot qui semble faire, par endroits, de Y Essai un Eloge^ il n'est pas interdit de se reprendre et de produire avec brièveté deux ou trois objections.
Pourquoi M. Giraud, qui sait les droits tout
1. hn. Revue des Deux Mondes (ler etjlS juin 1911) en a mis sous nos yeuï les deux premiers chapitres, écrivais-je en note de cette étude, en corrigeant les épreuves d'impression. Depuis ce temps, M. Giraud a donné tout un volume, portant pour titre Nouvelles études sur Chateaubriand, 1912, mais le Christianisme de Chateaubriand a été encore ajourné jusqu'après la publication de la Correspondance.
aussi bien que les devoirs de la critique, n'a-t-il pas exprimé, sur la méthode de recherche de Taine et sur la valeur documentaire de ses écrits, quelques-unes des réserves les plus nécessaires? On en devine la raison : Y Essai fut publié sept ans seulement après la mort de l'éminent auteur des Origines et il avait été conçu plus tôt. 11 a été écrit, évidemment, sous l'impression, très vive encore, du regret qu'une perte aussi grande devait avoir laissé aux amis de jeunesse de Taine, aux familiers de la dernière heure, à quelques disciples fervents, à la foule des admirateurs, convaincus ou dociles. Affirmer aujourd'hui qu'un livre composé dans ces conditions n'offre au lecteur aucune occasion de résister à certaines tendances, ce serait étonner, je crois, M. Giraud tout le premier.
Tout ce qui, dans V Essai, nous est fourni sur la race d'où est sorti Taine, sur ce que l'hérédité conférait au jeune Ardennais, sur ce que le moment put offrir d'opportun et de déterminant pour dresser son intelligence et pour l'orienter, tout ce qui nous est ré\é\ù sur l'élan et l'ampleur
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que ses solides facultés durent à la culture universitaire, au commerce avec Spinoza et avec Condillac, à cette fermentation d'idées, de formules, de mots dont on s'enivrait volontiers dans le séminaire laïque de la rue d'Ulm, ou encore à l'admiration réfléchie pour quelques talents supérieurs de romanciers, de critiques, d'historiens, Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve, Guizot, Michelet, à la préférence avouée, exclusive, pour un poète moderne, Alfred de Musset, pour un moraliste païen, Marc-Aurèle, à l'étude obstinée, à l'utilisation, constamment poursuivie, de la doctrine hégélienne, tout cela, dis-je, est présenté avec une finesse et une fermeté à ravir le lecteur.
Peut-être M. Giraud s'est-il trop attaché à mettre en lumière les avantages de cette large éducation du normalien, du jeune professeur ? Si large qu'elle soit, n'a-t-elle pas ses limites et son point faible ?N'y avait-il pas lieu de nous en avertir plus clairement que par voie d'allusion ou de prétention ? Qu'est-ce que Taine à vingt ans ? Ce qu'il sera toute sa vie. Dans l'adolescent, d'esprit agile et d'énergique volonté, qui triom-
pliait avec aisance au Concours général, l'enseignement secondaire avait façonné, avant tout, un argumentateur éloquent et robuste. Superposée à Tentraînenient, d'ailleurs avantageux, de deux années de rhétorique, l'éducation philosophique dont le jeune logicien fit provision dans sa dernière année du collège Bourbon, pendant les trois années d'École Normale et pendant upe année d'enseignement au lycée de Nevers, avait gardé trop exclusivement le caractère d'un humanisme supérieur^ ou tout au moins^ comme l'a très bien indiqué dans un article de critique, intitulé Taine et la Science^ M. Paul Van Tieghem, elle ne fut jamais scientifique^ au sens strict de ce mot. Sans doute, au sortir des classes, le jeune Taine était presque un lettré et déjà un penseur : mais, en mathématique, en physique, en chimie, il avait tout juste l'acquis d'un double bachelier, et, depuis, soit à l'École Normale, soit ailleurs, il n'eut ni le loisir, ni peut-être le goût d'y beaucoup ajouter. Lorsqu'il lui fallut pénétrer dans la pensée de philosophes qui furent, avant tout, des mathématiciens.
un Descartes, un Leibnitz, pour n'en pas citer d'autres, il n'était en état d'entendre de leurs œuvres que les parties où ne se trouvent pas d'explications empruntées aux sciences exactes, c'est-à-dire que devant un bon tiers des pages il en était réduit^ comme au moyen âge tel copiste de manuscrits, à répéter le mot : no7i legitur, Taine n'est pas, assurément, le seul Français curieux de philosophie qui ait eu à souffrir d'une instruction scindée et incomplète, mais le défaut — M. Van Tieghem a bien raison — est à noter chez lui plus que chez d'autres, car il a fait du mot de Science un usage presque immodéré, et il n'était pas le Savant.
11 n'a pas même vu toutes les conditions qui sont à réunir pour mériter ce titre. Sa propre correspondance nous donne là-dessus les plus nettes indications. Il s'est efforcé, pendant assez de temps, d'une façon fort méritoire, de combler certaines lacunes de sa préparation initiale. Il s'est attaché, de préférence, aux sciences naturelles. Il avait compulsé, à Nevers, des livres de zoologie; de retour à Paris, il travaille à se
munir de connaissances en médecine et en physiologie. Poursuivant avec une sorte de lièvre, au Muséum, au Collèg-e de France, à l'Ecole pratique, ce complément d'informations, et saisissant avec avidité, peut-être avec indiscrétion, tout ce butin de notions trop rapidement engloulios, il aspirait surtout à trouver un support solide pour ses analyses psychologiques ; je dirais volontiers qu'il travaillait à les enraciner. En procédant ainsi, il découvrait peut-être et désignait aux philosophes à venir un élément de nouveauté; mais aux professeurs dont il fréquenta les amphithéâtres, entre la ving-t-deuxième et la vingt-septième année, il était tenté d'adresser le reproche de ne pas cheminer du même pas que lui; avide de généralisation, il attendait d'eux ce qu'il était impatient de produire lui-même, des conclusions. Il les eût redoutées comme venant trop tût, s'il avait abordé leurs exposés de résultats avec cette disposition d'esprit que donnent l'éducation spéciale reçue à temps et l'initiation, acquise lentement, aux méthodes de laboratoire.
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Assurément, Tune des parties les plus originales et les plus fortes du livre, plein d'idées neuves, de M. Giraud est celle où il nous montre toute l'influence de Hegel sur l'esprit et les œuvres d'Hippolyte Taine. Déjà reconnaissable dans La Fontaine et ses fables, plus encore dans le Ttte-Live, l'hégélianisme préside en quelque sorte k la conception de V Histoire de la Littérature anglaise. Et ce n'est pas pour diminuer la valeur de l'ouvrage que M. Giraud insiste sur cet aspect. D'accord avec plus d'un représentant do la critique britannique et notamment avec M. Fraser-Rae, il nous a fourni, au contraire, les meilleures raisons que l'on puisse avoir d'admirer le labeur énorme et l'énorme talent que Taine déploya dans ces cinq volumes chargés de notations^ de citations, d'argumentations serrées, d'images éclatantes. Mais, au sujet de cette longue suite d'études trop nombreuses et trop diverses pour n'avoir pas été^ sur plus d'un point, hâtivement menées, il ne se pose pas la question de savoir ce que, par avance, l'esprit de système leur ote de valeur. Qui mieux que
lui nous eût expliqué le danger que font courir à l'histoire littéraire les philosophes qui se mêlent de l'écrire? Leur tour d'esprit, leur éducation les poussent à situer les auteurs, les écrits, dans des catégories qui les encadrent de manière à prêter aux faits, aux paroles, aux physionomies, une apparence inattendue et quelquefois un air d'originahté ; mais, le plus ordinairement, tout ce système préconçu, échafaudé sur des préventions, déforme les aspects de la réalité ou nous la fait perdre de vue. Pour ne prendre ici qu'un exemple, un personnage comme Swift s'ajuste sans effort et presque par définition aux idées générales de Taine; éclairés à cette lumière, les traits si expressifs de l'homme, la manière saisissante de l'écrivain, s'accusent merveilleusement. Mais combien d'autres, comme un Shakespeare, font éclater ce cadre d'abstractions et n'entreraient dans le lit de Procuste que mutilés ! Hàtons-nous de le dire : lorsque M. Giraud analysait y Histoire de la Littérature anglaise^ il était surtout préoccupé — et cela même est singulièrement intéressant — d'y démêler les pas-
sages où s'annoncent déjà les futurs ouvrages de Taine, ceux qui témoignent d'un acquis philosophique nouveau, ceux qui peuvent faire pre'voir le livre de V Intelligence. Par biense'ance, et j'ajoute par modestie, il ne se croyait pas tenu de discuter les jugements de l'historien.
Certaines formules de l'esthéticien l'ont trouvé, toutefois, peu accommodant. Pas plus que Brunetière, son vrai maître, M. Victor Giraud, n'admet, en matière d'art, cette théorie de « la bienfaisance du caractère » envisagée comme un principe essentiel qui « assigne à chaque œuvre son rang dans l'échelle » ; il nous montre du doigt à quelles puériles conclusions peut aboutir une philosophie de l'art dans laquelle s'introduirait par ce biais « toute la morale ». Il reproche encore au païen que fut Taine de rester insensible et, pour ainsi dire fermé, à la beauté idéale de l'art chrétien. Il pourrait, s'il le voulait, faire le procès à son auteur sur d'autres points. Et qui même, si ce n'est M. Giraud, nous a cité le premier, sans les commenter il est vrai, mais avant toute publication d'inédit, les confidences signi-
ficatives tirées des « sept petits cahiers de notes » et delà correspondance? « Pour jouir — écrivait, d'Italie, Taine à Paradol — j'ai de trop mauvais yeux et une imagination empressée qui déllore d'avance. Je t'avouerai que j'ai trouvé les choses plus belles dans les gravures que dans la réalité. » Cette sincérité est d'une espèce rare, on doit le reconnaître, mais quel aveu pour un auteur qui, par devoir professionnel, va consacrer des années de sa vie à la critique d'art !
Au sujet d'Hippolyte Taine, M. Giraud reprend, mais je doute qu'il la fasse sienne^ celte fornmle brillante, un « logicien-poète », improvisée nonchalamment, au bonheur de la plume, par le plus souple et le plus ingénieux des critiques contemporains, Jules Lemaître. Logicien, cela est évident, mais poète, on peut hésiter. Si le luxe des comparaisons et si la profusion fastueuse des métaphores suffisaient à faire un poète, l'auteur du Voyage aux Pyrénées, du Voyage en Italie, des Notes sur l'Angleterre eût put se flatter de l'être devenu après un temps relativement court d'apprentissage et d'efforts.
Mais si le labeur poétique est plus mystérieux, s'il y faut avant tout et surtout l'émotion profonde, le frémissement délicat de l'esprit devant les plus subtiles, les plus intimes révélations de Tâme humaine, de la nature et j'ajoute de l'art, ce n'est peut-être pas l'éloquence descriptive de Taine, si colorée, si emportée, et si impérieuse qu'elle soit, que l'on voudrait confondre avec la poésie.
Ne nous y trompons pas. Ce que le texte de V Essai sur Taine évite d'exprimer formellement, des notes placées au bas des pages dans les dernières éditions nous le laissent entendre. C'est là que M. Giraud complète sa pensée ou qu'il la redresse a son gré, par une simple citation de Rieder, de Sarcey, de Prévost-Paradol et de Taine inédit. La citation allât-elle jusqu'à infirmer, jusqu'à contrecarrer ses dires antérieurs, M. Giraud, ami de Taine assurément, ami du vrai par-dessus tout, se croit tenu de la fournir. Et son texte même, s'il n'est pas aussi explicite qu'il pourrait être, ne laisse pas que de paraître, à l'occasion, bien expressif, pour qui sait lire.
Au début de sa conclusion, il cite cette parole échappée à Taine dans un moment d'enthousiasme ou de parfait contentement de soi : « Penser, surtout penser vite, est une fête. » M. Giraud ajoute simplement : « Il a pensé trop vite. » Que pourrait-on dire de mieux? Que pourrait-on dire de plus? Tout ce qu'on voudra formuler de critiques méticuleuses sur les ouvrages d'histoire, de philosophie, de littérature et d'art produits par cet esprit fertile, réfléchi, fougueux, ample, étoffé,, presque puissant qu'a été Hippolyte Taine, ne tient-il pas déjà dans cette expression, atténuée de parti pris, mais aiguë et perçante?
UEssai sur Taine était le début très brillant d'un écrivain forme aux disciplines rigoureuses et chez lequel la préoccupation de ne jamais se départir d'une attitude de respect n'arrivait pas, nous venons de le voir, à contenir sur tous les points la force de pénétration. Dans les Maîtres
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de r heure, qu'il publie après avoir tiré tout le profit qu'on peut croire d'une profonde et longue intimité avec Chateaubriand^ Joubert, Lamennais et Pascal, nous trouvons l'écrivain à son point de maturité', nous jouissons du libre épanouissement de ses facultés de critique.
Empruntons à M. Giraud un de ses procédés les plus constants. Si l'on se demandait quelle est celle de ses aptitudes qui domine et ordonne toutes les autres, on trouverait chez lui le talent exceptionnel de discerner et d'illustrer dans un écrit, dans un auteur, l'élément que j'appellerai, faute d'un mot meilleur, la qualité morale. D'autres critiques de ce temps ont poursuivi d'autres desseins. Dans ses études sur les contemporains ou sur les auteurs du passé, Jules Lemaître a déployé, légèrement et sans effort, une habileté infinie à s'exprimer lui-même avec son naturel flexible et onduleux, avec la délicatesse subtile de sa pensée et la grâce de son langage; il a fait, on l'a dit souvent, de la critique d'impressions : qui pourrait s'étonner qu'elle ait, de bonne heure, abouti au roman, au
théâtre? Par les moyens si variés dont témoigne son œuvre, par Faccumulation vraiment paradoxale des sujets qu'il a tour à tour ou ensemble abordés, et sur lesquels son esprit vif, agile et clair a projeté tout aussitôt une belle lumière, Emile Faguet a donné au métier de critique la popularité ; il a excellé dans Tanalyse des ouvrages des penseurs, dans la reconstruction, ingénieuse autant qu'aisée, de leurs systèmes. Il y aura toujours des critiques philosophes, comme le fut par occasion et avec un accent si original en parlant de Hugo, le maître Jules Renouvier, ou des critiques psychologues, comme voulut être Hippolyte Tainc, et comme est, après lui, autrement que lui, avec une élégance plus mondaine, Paul Bourgct. Les critiques de tradition et de combat, tels que furent autrefois un de Feletz, un Nisard ou un de Sacy, occupent un rang élevé : après Brunetière, qui dépassa ses devanciers et dont la disparition n'a fait que consacrer quelques-unes de ses vertus, M. René Doumic, clu'oniqueur dramatique sans complaisance, habile conférencier, poh:miste mordant,
reste fidèle à Fidéal politique et religieux de sa première jeunesse. Les critiques universitaires ne manquent pas ; le plus qualifié d'entre eux, le mieux armé, le plus ardent, le plus persuasif, le plus dominateur a fait école; prophète d'une nouvelle loi, d'une loi plus conforme qu'on ne le croit aux traditions anciennes, M. Gustave Lanson a deux ou trois disciples de valeur, et de nombreux élèves qui se flattent de lui ressembler, parce qu'ils ont reçu de lui de bonnes habitudes de travail : y a-t-il de quoi redouter et maudire son influence ? Les critiques poètes seront toujours rares : ils ne restent rivés au journal ou au feuilleton, comme le fut, sa vie durant, Théophile Gautier, que malgré eux, et l'on peut dire, à contre cœur : Anatole France et plus récemment Henri de Régnier en ont fourni la preuve.
M. Giraud n'a voulu suivre aucune de ces routes. Il a pris un chemin déserté et où l'herbe poussait, celui qu'avait connu et pratiqué jadis le sérieux, l'original Vinet. Il s'y est avancé d'un pas prudent et assuré : il ira très résolument
jusqu'au bout de sa voie. C'est, en critique, un moraliste : le moraliste religieux. Je m'imagine que pour lui une page de livre est comparable à un épi de blé. Il rejette la page vaine et aussi vide, trop souvent, qu'une tige de paille sans grains. Le grain même n'est-il pas formé de déchets indigestes, peu utilisables, et, d'autre part, de la substance assimilable, nourricière, dont l'homme ne peut se passer? Isoler l'aliment précieux de tout ce qui est négligeable et de nulle valeur, c'est à quoi le critique des Maîtres de l'heure s'applique passionnément. Il s'y est appliqué depuis qu'il a commencé à écrire. Rappelons-nous la brochure qui avait pour titre : Les idées morales d'Horace. Plus d'un lecteur pourrait y reconnaître des qualités d'homme mûr. Elle n'est, je m'en suis assuré, qu'une dissertation d'élève de seconde année à l'École Normale. L'auteur avait vingt ans quand il s'y exprimait ainsi : <( Si le nom de moraliste convient surtout il ceux qui, ayant agité quelques idées dans leur vie, ayant observé longuement et curieusement les hommes et les choses, en rapportent la con-
viction que le point de vue moral est le seul auquel le monde mérite d'être envisagé et lui donnent enfin la place d'honneur dans leurs œuvres, bien des anciens méritent ce titre... » C'est sous cet angle, exactement, que les prosateurs modernes Pierre Loti, Ferdinand Brunetière, Emile Faguet, Melchior de Vogiië, Paul Bourget sont contemplés, scrutés et proclame's comme les meilleurs excitateurs d'esprits qui aient agi, en 1880, sur une jeunesse studieuse, pensive, curieuse de religiosité, et l'aient informée ou émue.
Pour pénétrer et pour définir devant nous ces auteurs contemporains, M. Giraud applique à ses études la méthode qu'il avait, à peu de chose près, suivie pour écrire son Essai sur Taine. Elle pourrait se définir une combinaison ou, si l'on veut, un perfectionnement des méthodes dont Sainte-Beuve et Taine lui-même avaient fait tant d'applications : la race, l'hérédité lointaine ou immédiate, les impressions d'enfance et de jeunesse, les influences de tout ordre, la formation du caractère, l'orientation
de l'esprit, les premières révélations, le développement progressif, l'évolution, la crise de l'âge mûr, le dernier mot prononcé ou encore à dire, l'influence profonde et durable, qui est la forme la plus rare et la plus enviable du succès.
Quelqu'un a paru craindre qu'en procédant toujours ainsi le critique ne courût le danger de l'uniformité, de la monotonie. Il n'en est rien. Dans le Pierre Loti^ par exemple, la recherche des origines, des impressions premières produites sur l'imagination du petit écolier par la mélancolique gravité du milieu huguenot, par une solitude pénétrante, par le spectacle suggestif et nostalgique de la mer, forme une partie essentielle de l'étude, et s'il en est ainsi, l'on voit tout de suite pourquoi : M. Giraud avait à sa portée le trésor autobiographique intitulé le Roman (ïun enfant : il n'a pu p.e défendre d'y puiser et il en a tiré cent indications d'un prix inestimable. Mais ni Brunetière, ni Emile Faguet n'ont écrit leurs confessions, n'ont jamais prodigué les confidences d'ordre intime. C'est donc du seul examen de leurs idées sur les ouvra îtos
de l'esprit, sur la vie humaine, sur l'état social, sur la question religieuse, qu'il a fallu faire jaillir tout l'intérêt des pages consacrées à nous expliquer ce qu'ils pensent.
Le dirai-je en passant, et tirerai -je vanité d'un avantage peu enviable, celui d'avoir eu mes vingt ans longtemps avant M. Giraud? Oui, ceux qui ont vu Brunetière tout jeune regretteront peut-être que son très pénétrant critique ne se soit pas préoccupé de le représenter tel qu'il était avant la gloire, avant l'heure du puissant crédit. La silhouette un peu farouche du répétiteur de l'institution Lelarge, impatient de renommée et de pouvoir^ telle que je la retrouve à travers les vieux souvenirs d'une conversation avec Jean Richepin, mériterait d'être fixée. Et de même, l'Emile Faguet que j'ai eu pour collègue très gracieux, il y a bien trente-six ans, au lycée de Poitiers, le Faguet qui n'écrivait pas, qui dépensait joyeusement, à flâner sur les bords du Clain, ses heures de loisir, comme les camarades, ce Faguet, resté dans l'esprit de quelques hommes de son temps, M. Giraud n'a pas pu
songer à nous le faire voir : il a connu uniquement le professeur de Sorbonne, le critique dramatique du Soleil et des Débats, le collaborateur de vingt journaux et d'une dizaine de revues, le rédacteur de la Revue des Deux Mo7ides.
Si je voulais énumérer tous les endroits qui, dans ces cinq études, m'ont paru la précision même et « la même » raison, je n'en finirais pas, et je mériterais que l'on me reprochât de commenter sans fin ce qu'il suffit d'inviter à lire ou à relire. Un critique a plus de chances de paraître dans son rôle en formulant des restrictions, et comme l'écrivait déjà, à propos d'Emile Faguet, M. Giraud citant Pascal, en faisant « la part de l'envie».
Quand l'auteur des Maîtres de r heure cherche à marquer les influences littéraires que Loti aurait pu subir, il se trouve réduit à des suppositions : c'est qu'en eiiVt Loti lui-même, on se
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rappelle à quelle occasion, s'est défini Thomme qui n'a rien lu. M. Giraud a fort bien démontré que le romancier avait au moins lu Chateaubriand. Dans les premiers de ses romans surtout, comment ne pas noter, sous chaque mot, les traces d'une éducation qui s'était faite en étudiant Atala et René^ Y Itinéraire de Paris à Jérusalem et les Mémoires d' outre-tombe 1, Loti, d'ailleurs, n'a point nié le fait : « Chateaubriand, oui ; les Natchez ont laissé sur moi une forte impression vers ma dix-huitième année. » Les Natchez^ et le reste. Mais que Loti ait pris la peine d'ajouter à Chateaubriand Leconte de Lisle, Baudelaire, Fromentin, Sully-Prudhommc, ou même Bernardin de Saint-Pierre, cela n'est pas si évident, et je ne suis pas étonné^ pour ma part, qu'il ait pu répondre sur tous ceux-là : J'£|,ffirme ne les avoir jamais lus. Il est bien plutôt, en effet, Vhomo unius libri^ l'autodidacte étonnamment doué, d'autant plus sûr de préserver son tour d'esprit original, qu'il s'est borné à la lecture d'un seul ouvrap^c ou de deux tout au plus : enfant, il a sucé le lait biblique ; jeune
homme, son esprit reçut le coup de fouet du dieu du romantisme.
Mais si Loti ne doit rien à Renan, ni à Flaubert, ni aux poètes du Parnasse, oserions-nous jurer qu'il n'a rien lu des poètes anglais? La goélette silencieuse, à Fancre dans le petit havre, le calme plat dans un vaste océan, la mer d'huile, la mer de lait, vingt autres visions d'un réalisme déhcat, que traverse parfois comme un rayon de merveilleux, où donc en avions-nous tant admiré le raccourci puissant, avant de les revoir, très émouvantes de beauté, dans les pages à^Pécheur d'Islande"! Ne serait-ce pas dans la ballade de Coleridge, dans quelques strophes enchantées de ce mystérieux récit de matelot, The Rime of the ancient marinera Avant ou après son passage au Borda^ l'aspirant de marine Viaud n'aurait-il pas traduit et su par cœur ces vers (jue je ne cite pas? Ils sont dans toutes les mémoires.
Et la composition même de cette remarquable étude sur Loti ne nous paraîlra-t-elle pas quelque peu concertée? Telle que M. Giraud se
représente la carrière littéraire du romancier, elle est, en quelque sorte, un acheminement très lent, mais continu, de ce point de départ, la philosophie du néant, à ce point d'arrivée, le regret de la foi chrétienne. Il y a quelque chose, ici, de la « Marche à l'Étoile ». M. Giraud ne croit-il pas ce qu'il désire? Je serais moins tenté de poser celte question, s'il ne me semblait pas que les ouvrages de Loti prennent pour le critique, à son insu, plus d'intérêt, presque plus de valeur, selon qu'ils s'accommodent mieux à cette conception et qu'ils la réalisent. Le contraire pourrait avoir lieu. Vers Ispahan, livre admirable dont la seconde partie languit sans doute un peu, mais dont la première moitié, la merveilleuse montée des trois degrés du plateau de l'Iran^ est peut-être le morceau le plus rare des livres de Pierre Loti et de la poésie d'itinéraire^ n'est nommé qu'une fois, par acquit de conscience comme une œuvre dont il suffirait d'avoir glissé le titre entre la Troisième Jeunesse de Madame Prune et les Désenchantées.
Et nous touchons sans doute au seul défaut do
cette critique si scrupuleuse et si soucieuse du vrai, du bien, de la beauté morale. Elle ne donne pas à la beauté sans ëpithète tout son prix. On le voit bien, quand un nom comme celui de Théophile Gautier se présente sous la plume de M. Giraud. L'impassibilité souveraine du maître à' Emaux et Camées est tenue pour un peu suspecte, comme l'aurait été, chez les durs jansénistes, la passion de Racine et de ses pareils. N'est-ce pas limiter trop jalousement le domaine de la poésie que de n'admirer pas résolument, dans son impeccable expression, le légitime orgueil de l'Art pour l'Art?
C'est, précisément, la force de l'admiration qui anime, qui ennoblit toutes les études du livre Les Maîtres de r heure. Ce sentiment, qui est plus rare chaque jour, malgré le débordement des louanges de complaisance, et sans lequel il n'y aurait, dans la critique, ni élévation, ni ampleur, ni pénétration profonde, n'est pas
incapable d'excès. Peut-être — mais je laisse aux lecteurs le soin de vérifier mon insinuation ou de la repousser — prend-il, chez M. Giraud, lorsqu'il s'agit de tel de ceux qu'il aime, je ne dis pas une couleur de partialité, mais un reflet d'involontaire et secrète faveur.
Quoi qu'il en soit, c'est en étudiant l'œuvre crÉmile Faguet, l'œuvre de Paul Bourget, que le moraliste catholique s'est cru le plus obligé d'aller jusqu'au dernier terme de sa pensée et de marquer, sous une forme très courtoise et toujours mesurée, ce que j'appellerai son inflexible indépendance. On me pardonnera de m'attarder un peu sur une seule de ces études : je prendrai la plus développée et la dernière du volume, les quatre-vingts pages si denses qui sont précédées de ce titre : 31. Paul Bourget.
Au début de cette étude, M. Giraud donne un portrait de l'auteur qu'il aborde, un portrait qu'il n'a point tracé. Comme il avait fait définir les limites de l'esprit critique chez Emile Faguet par Emile Faguet lui-même, c'est aux médaillons de Jules Lemaître qu'il emprunte cette efîîgie de
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Paul Bourget. Mais, pas plus que M. Giraud, Jules Lemaître — qu'il me soit permis de le dire — n'a connu Bourget poète adolescent, et c'est, je pense, ce Bourget qu'il eût été intéressant de nous présenter le premier.
Pour démêler, d'ailleurs, les origines de l'auteur de Cruelle Enigme et de la Barricade^ c'est quelque chose, il faut en convenir, que de savoir qu'il est l'arrière-petit-fils d'un « cultivateur de campagne » d'une province du centre de la France, et que, du côté de sa mère, il se rattache à « une famille lorraine venue d'Alsace, il n'y a pas cent ans, et auparavant d'Allemagne». De cette double descendance dériveront, j'en demeure d'accord, des facultés transmises très diverses ; mais peut-être que chez Bourget, comme chez la plupart des gens de maintenant, les qualités acquises comptent encore plus que le legs des ancêtres. Ce qu'il doit à son père et à sa mère — car il en est du plus connu comme du plus obscur — c'est son tempérament et son intelligence. Mais supposez qu'à vingt ans le jeune homme eût été placé dans un autre miheu
que celui où, de vingt à trente, il s'est développé, nous aurions un Bourget tout autre. Ce qu'il y a chez lui de dandysme, par exemple, l'y retrouverions-nous aujourd'hui, si, à l'âge où l'on est de cire pour recevoir les impressions et en garder la marque indélébile, Paul Bourget n'avait pas admiré de loin, puis abordé avec beaucoup de révérence, puis fréquenté assidûment, et très fidèlement aimé jusqu'à la mort l'auteur de V Ensorcelée, du Chevalier des Touches^ des Diaboliques'^.
Et ce n'est pas impunément non plus, ni surtout sans profit, que l'artisan subtil et douloureux de la Vie inquiète^ à'Edel, des Aveux fut aflBlié assez longtemps au groupe original et si intimement uni des quatres amis poètes, Jean Richepin, Maurice Bouchor, Raoul Ponchon et Paul Bourget. M. Giraud ne fait pas le cas que je voudrais de ces années de bohème et de rêve. Il n'est pas éloigné de dire que Paul Bourget, en s' attardant dans les sentiers de la fantaisie et de la méditation poétiques, cherchait, sans la trouver, sa véritable vocation. Il
serait presque plus exact de déclarer qu'en quittant les vers pour la critique, le roman et le théâtre — quelque succès qui l'ait payé, d'ailleurs de cette désertion, — Paul Bourget a fait lo sacrifice du poème philosophique de ce temps-ci. Ses amis des jeunes ans le jugeaient capabl(> d'aboutir à ce noble ouvrage. N'en aperçoit-on pas, dans ses premiers essais en vers, la promesse déjà marquée et les obscurs linéaments? Même sous le prosateur, le poète survit. A chaque instant, il se trahit et se découvre, !émoin deux citations que me fournit l'étude seule de M. Giraud : a Tracer le tableau di^ l'Ame française dans cette fin de siècle qui prend parfois une noire couleur de fin du monde el parfois une rose couleur d'aube nouvelle. ^> N'estce pas, en quelques mots, la condensation d'une matière poétique, celle du livre de VAurore, par Maurice Bouchor? Et encore : « Sa mère lui mettait son cœur saignant sur son chemin, et il passait outre. >^ N'avons-nous pas ici comme un hommage à la chanson fameuse de La Glu. au symbole si émouvant de ce cœur maternel, que
foule le pied du fils, sans pouvoir étouffer le cri miraculeux de la tendresse ?
On arriverait à démontrer que chez Paul Bourget les plus belles échappées de prose ont pour point de départ un vers. La graine germe, un jour ou l'autre, après avoir sommeillé dans un coin du cerveau, et tout à coup donne ses fleurs. Rappelez- vous, dans les Sensations d'Italie, ce chapitre final sur la passion du voyage, et dites-moi, après Tavoir relu, si le prétendu prosateur n'est pas un musicien reprenant son archet et se divertissant voluptueusement à répandre des variations sur un thème cher à son cœur, un thème pris à Baudelaire :
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir.
On ne reprochera pas à M. Giraud, dans son étude des ouvrages de Paul Bourget, d'avoir dissimulé la valeur du critique et la portée des efforts du penseur. Nul, mieux que l'auteur des Maîtres de t heure ^ n'a mis en relief l'originalité de ce singulier disciple de Taine, qui, sans se
départir d'une complète admiration pour l'œuvre de son maître, réagit puissamment contre cette œuvre, parle seul fait de soupçonner, de rechercher et d'indiquer les limites de la science. Nul n'a marqué plus finement, et de façon plus convaincante, l'influence profonde de Spencer et de la théorie de l'inconnaissable sur l'auteur des Essais de psychologie. Nul n'a mieux vu, n'a mieux fait voir ce qu'a donné de résultats, dans les Essais, l'apphcation de l'analyse psychologique à la critique littéraire. A vrai dire, les dix études sur Baudelaire, Renan, Flaubert^ Stendhal, Taine, Dumas fils, Tourguénef, Leconte de Lisle, Amiel, les Goncourt, ne sont-elles pas le modèle des Maîtres de l'heure ? Qu'avait cherché M. Bourget dans ces dix écrivains après s'en être pénétré? « L'état d'esprit et d'âme. » Que cherche M. Giraud dans Bourget lui-même, et dans Faguet, et dans Vogué, et dans Pierre Loti, et dans Brunetière, et que cherchera-t-il encore dans les cinq autres qui suivront? « L'histoire intellectuelle et morale de chacun d'eux », c'est-àdire un rellet diversement coloré, répandant
plus OU moins d'éclat, de la « pensée profonde de leur temps ».
Rien ne donne l'idée du talent de M. Giraud comme de le voir retrouver le lien qui rattache à la critique des Essais les romans de Bourget et, plus tard, ses pièces de théâtre, comme de l'écouter nous définir, chez son auteur, « l'apologétique expérimentale », comme de suivre, sur ses pas, cette évolution religieuse, qui commence au Disciple, qui se poursuit dans V Etape, mais qui semble ne pas devoir se terminer de la seule façon que puisse souhaiter et admettre M. Victor Giraud: car quelques éléments, propres à détourner, à pervertir la pure tradition du sentiment chrétien, s'y joignent et s'y mêlent.
Et rien ne donne l'idée de la fermeté de caractère de M. Giraud comme certaines exigences. (( M. Bourget » — reconnaît-il — s'est peu à peu « dégagé de M. Renan », mais « pas en politique ». Et ce n'est point M. Giraud qui s'accommodera de cette attitude équivoque. Le catholicisme libéral, qu'il professait à vingt ans, qu'il admirait encore récemment chez Melchior de
Yogùc, reste sa foi. Elle lui fait répudier non seulement le« catholicisme athée » — c'est son mot — de V Action française, mais le catholicisme moins dénaturé, quoique encore bien imparfait, par où M. Bourget semble vouloir perpétuer les dangereuses traditions d'un Bonald. d'un Joseph de Maistre. Sur la fausse interprétation de l'Évangile, sur la conception politique dont M. Bourget et quelques autres voudraient s'enorgueillir, mais dont la misère ne saurait être déguisée par cotte formule à effet : « l'émigré intellectuel », M. Giraud a écrit des pages qui sont non seulement parmi les plus nettes et les plus fortes, mais parmi les plus courageuses qu'un moraliste catholique puisse écrire aujourd'hui.
En s'exprimant comme il l'a fait, M. Victor Giraud a traité d'égal à égal avec un écrivain ((u'il appelle son maître. Dans ce débat de doctrine, il ne cède pas un pouce du terrain. Une fois de plus, nous voyons un disciple qui s'affranchit, et, sur ce point particulier^ c'est bien à lui que le dernier mot reste.
Post-Scrlptum. — Ces études étaient rassemblées pour Timpression, quand j'ai reçu le volume de M. Victor Giraud, Maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui. Si ce n'était pas pour moi un vif plaisir que de signaler au public ce précieux recueil « d'essais », ce serait un étroit devoir. L'un des huit chapitres qui le composent a pour titre : La Personne et l'OEucre de Taine d'après sa correspondance. Ceux de mes lecteurs que j'ai pu choquer, en contestant que le second terme de cette formule, « le logicien-poète » , soit exact, se complairont sans doute à savourer les pages où M. Giraud a su exprimer tout ce qu'il y eut, dans Hippolyte Taine, de sensibilité frémissante et d'imagination emportée, sous l'appareil des déductions géométriques et derrière le rideau de fur des orgueilleuses abstractions.
Après nous avoir fait pénétrer plus avant dans la nature intellectuelle de son auteur, en nous rendant presque évident le « lyrisme » natif, réduit par l'effort continu d'une opiniâtre volonté « au ton et à Fallure de l'analyse oratoire », M. Giraud nous découvre le fond de cette nature morale, par l'interprétation de l'attitude « intérieure » de Taine à l'égard de la religion. A l'orgueil intellectuel de la vingtième année, à l'ivresse de l'affranchissement, succède, chez Taine, une crise, non pas rehgieuse, mais philosophique. Presque aussitôt, par besoin de s'attacher à l'opinion « la plus nouvelle et la plus poétique », se produit l'adhésion, très réfléchie, et non moins obstinée, à la métaphysique panthéiste. Nous rencontrons aussi la profession de foi, substituant à
l'Évangile de Jésus celui de Marc-Aurèle. Nous voyons briller cet espoir, si vivace et si exclusif, dans l'avenir de la science, dans la puissance illimitée de l'intelligence humaine, pour qui « tout mystère » doit finir par se dissiper. Mais voici le premier effort de « conciliation », et comme une idée de retour à l'idée chrétienne, sous cette forme, à demi rationaUste, du protestantisme entrevu, étudié, admiré, dans la nation anglaise ; et, à la fin, surgit cette conclusion, assurément inattendue chez l'auteur des Philosophes classiques et du livre de Vlntelligence : « La vérité n'est supportable que pour quelquesuns; il vaudrait mieux qu'on ne pût l'écrire qu'en latin. » Évolution émouvante, poignante même, par la noblesse de l'esprit qui l'accomplit, et par la cruauté des temps qui l'ont déterminée.
Ayant nommé les Maîtres d'autrefois et d'aujourd'hui, je me reprocherais, de m'en tenir à la mention de l'article surïaine. Ni l'étude sur la « Jeanne d'Arc » de M. Hanotaux, qui termine le livre, ni le chapitre initial, « Les époques de la pensée de Montaigne », écrit à propos des trois volumes si nouveaux de Pierre Villey sur les Sources etVÉvolution des Essais de Montaigne et les Livres d'histoire qu'il a utilisés, ne sauraient être passés sous silence. Se demandant ajjrès tant d'autres ce qu'il faut penser de la religion de Montaigne, M. Giraud n'admet pas, on s'en doute bien, qu'il faille voir dans l'illustre sceptique « un ancêtre authentique de nos encyclopédistes », mais il ne vcul pas reconnaître en lui le personnage religieux ({ue tel ou lel, pai- goû! du paradoxe,
nous présente. « De toutes les voies, — et elles sont nombreuses, — quiconduisent ou ramènent à la religion, intimement sentie et vécue, Montaigne n'en a fréquenté aucune. Ni le désespoir métaphysique, ni la profondeur du sentiment moral, ni le sens et Teffroi du mystère, ni l'élan spontané de l'âme vers je ne sais quoi qui l'enveloppe et la dépasse, jamais, à aucun moment de sa vie ou de sa pensée, jamais Montaigne n'a rien connu, ni éprouvé de tout cela. Surtout, peut-être, il lui manque ce sentiment du tragique de l'existence humaine sans lequel il n'y a ni très grand poète, ni profond penseur, ni véritable croyant. » Toute la page est parfaitement belle, et de cette beauté, si rare de nos jours, celle des fortes convictions. Aux yeux de Victor Giraud, le christianisme de surface et de pratiques de Montaigne, même affirmé à l'heure de la mort par « une fin fort édifiante », ne compte pas, et, comparé, à Montaigne, « Rabelais luimême », a-t-il écrit, serait '(je ne dis pas plus chrétien, mais peut-être plus religieux ».
C'est la même rigueur de dialectique, la même autorité de jugement, que l'on retrouvera dans l'étude sur Sainte- Beuve, d'une précision si éclairée et si indépendante ; dans la magistrale leçon d'université sur SuUy- Prudhomme, poète et penseur ; dans l'émouvant in memoriam sur notre cher et noble Angellier, l'auteur de deux volumes de critique fw Robei t Rurn?, et de ces poèmes admirables : L'Amie perdue, Le Chemin des Saisons, Dans la lumière antique ; et encore à travers cette série d'articles sur Brunetière, où chaque mot
traduit spontanément iadmiration ardente et raisonnée, trahit aussi, presque sans le vouloir, la tendresse grave et profonde.
S'il me fallait chojçir dans cet ouvrage, et que, sans courir le risque de rien exclure, j'eusse à faire sa part à cet instinct secret, à ce plaisir, toujours si vif, de préférer, je mettrais au premier rang de ces divers essais celui qui a pour titre : Chateaubriand et ses récents historiens. Il a été écrit à l'occasion des dernières conférences de Jules Lemaître. Déjà l'annonce seule de ces conférences avait eu cet heureux effet de déterminer M. Giraud à publier dans la Revue des Deux Mondes certains études qu'il tenait en réserve sur le Christianisme de Chateaubriand. Mais, comme il avait pris la plume, — avant que Lemaître eût parlé, — à seule fm de souhaiter que le subtil critique réfutât le réquisitoire institué par Sainte Beuve dans Chateaubriand et son groupe littéraire, M. Giraud n'a pas manqué de la reprendre, après les conférences, pour expliquer très nettement l'étendue et la profondeur de sa déception. Il a, tout d'abord, mentionné et critiqué d'autres travaux, le premier volume de la Correspondance générale de Chateaubriand, que M. Louis Thomas s'est chargé d'éditer, et le premier volume de la Vie politique de François de Chateaubriand, qu'apporta récemment M. Albert Cassagnc. Tout en voyant mieux que personne les lacunes et les défauts de ces deux importants ouvrages, >L Giraud s'est appliqué bien moins à nous les faire remarquer qu'à remercier les deux auteurs de ce que leur (ffort avait
déjà réalisé d'utile et de louable. Il ne s'est cru tenu à l'absolue justice et n'a usé très librement de tout son droit de discussion qu'envers l'écrivain supérieur et de haut renom, pour qui d'autres auraient sans doute réservé leurs aimables égards et leurs ménagements pleins de prudence.
Il importe à chacun de nous de méditer un peu sur cette simple et très ferme manifestation d'un esprit foncièrement sincère. Elle doit ajouter encore aux sentiments de haute estime, — n'hésitons pas à dire de respect, — qu'inspire, à ceux qui savent lire, toute l'œuvre de Victor Giraud.
25 janvier 1913.
« TTN normalien qui a mal tourné. » C'est la
définition que donnait de lui-même André Beaunier, dans une fine allocution, qu'il prononçait à l'École normale, un jour que l'on fêtait l'excellent directeur, M. Georges Perrot. Et l'on reconnaît là l'humeur plaisante, ironique et légère, qui est le trait distinetif de ce charmant esprit.
Ne nous y trompons pas, et entendons ce que parler veut dire. Et tout d'abord ce normalien a commencé par prendre tous ses grades en se jouant, sans excepter le titre d'agrégé des lettres,