‹ Poètes et critiquesChapitre 12 sur 19 · Écrit en avril · texte numérisé non relu

Écrit en avril

plus difficile à conquérir en 1893 qu'aujourd'hui. Mais l'agrégé de vingt-trois ans se sentait peu sollicité par cet apostolat, le professorat des lycées. Vue sous un certain angle, — assurément trop étroit, — la préparation du baccalauréat lui paraissait une tâche ingrate. La position, plus engageante, de maître de conférences dans une Faculté ne le tentait pas davantage. 11 aspirait à prendre rang parmi les publicistes; il voulait courir sa carrière dans les journaux. Le stage, qui s'imposait aux élèves de l'École, en troisième année, l'édifia. 11 suppléa, pendant deux semaines, dans la rhétorique de Stanislas « un écrivain parfait et un pénétrant moraliste, Paul Desjardins ». Ces deux semaines révélèrent à André Beaunier tout ce qu'offrait d'embarrassant, de redoutable, pour une nature comme la sienne, la fonction d'éducateur. Il nous a fait sa confession; la voici tout entière.

« J'avais deux sortes d'élèves : les uns, sur lesquels je ne me sentais pas d'influence — ils ne m'intéressaient pas beaucoup — ; et les autres, sur qui j'avais de l'influence : ils me faisaient

peur. Son^ez-y, ce n'est pas une petite chose, de se dire qu'on modifie une âme, et cela^ justement, à un âge où l'on est tout plein de chimère et d'incertitude. Ce n'est pas une petite chose, de penser qu'une idée, partie de vous, va faire son chemin dans les esprits et dans les cœurs. Et d'autant que les idées ne voyag-entpas comme des chevaliers vêtus de l'intangible et froide armure; je les comparerais plutôt à de petits organismes éperdument sensibles, et qui, en route, se transforment, se teignent des couleurs nouvelles du paysage, prennent une importance imprévue, perdent leur signification première, et quelquefois, en attrapent une autre. Elles meurent, quelques-unes, avant d'arriver: ou bien elles sont, à l'arrivée, très différentes de ce qu'elles étaient quand on leur a donné leur vol. On a dit que l'histoire humaine était l'histoire des idées; plus exactement, n'est-elle pas l'histoire des contresens, souvent magnifiques, que fait l'humanité sur les idées? Aussi admiré-je, avec respect, les professeurs prudents qui savent gouverner la fraîche floraison des intelligences ;

et, avec mépris, les faciles idéologues qui lancent allègrement leurs trouvailles d'un jour et n'ont pas l'air inquiet de la moisson. »

La page méritait d'être citée, non seulement pour sa subtilité exquise, mais pour son intérêt de document. Et, en effet, si Beaunier joue avec ses souvenirs, s'il se raconte ici, comme partout ailleurs, à la façon renanienne, c'est-à-dire cum grano salis, il n'invente pas, assurément, cette sensation de crainte, ce mouvement de recul, à la seule pensée de s'engager dans la forêt obscure. En écoutant sa confidence, ceux qui ont passé par l'ancienne École normale reconnaissent l'état d'esprit que produisait, de temps en temps, chez quelqu'un d'entre nous, une éducation trop exclusivement critique. Cette éducation, ce n'est pas chez le maître de conférences seul qu'on la recevait: on se la donnait à soi-même dans des conversations aiguës, paradoxales, dissolvantes, dans ces discussions sans mesure et sans fin de la cour de récréation, de la salle d'études. Elle influa sur deux ou trois des jeunes gens que j'ai connus — ce n'étaient pas

les moins heureusement doués — jusqu'au point d'établir en eux un scepticisme aussi raffiné qu'exclusif, une sorte de dilettantisme élégant et un peu morbide, dont, une fois engagés dans la vie, ils mirent ou des mois ou des années à se déprendre, à se guérir. La même éducation formait d'ailleurs, je me hâte de le reconnaître, des pédagogues décidés, des esprits agiles, au sens latin du mot, c'est-à-dire enchantés d'exercer leur action, et dogmatiques « avec délices ». Sans remonter plus haut, j'en citerais plusieurs, si je voulais, parmi les camarades mêmes de Beaunier: ils entrèrent très résolument, d'un élan vif, presque joyeux, dans leur classe de rhétorique ou de philosophie, ils s'affirmèrent aussitôt comme des maîtres exemplaires.

Mais ce n'est pas impunément qu'on a passé plusieurs années de sa jeunesse à s'entraîner en vue de l'enseignement : un peu plus tôt, un peu plus tard, quoi que l'on ait pu faire pour éviter ce pas, il faudra bien qu'on monte en chaire. Jean Richepin, après avoir jeté au vent La Chanson des Gueux et La Glu, les Caresses et les

Morts bizarres^ les Blasphèmes et Nana Sahib^ La Mer^ Monsieur Scapin^ Le Flibustier, Le Chemineau et tout le reste, ne nous a-t-il pas réservé cette surprise, ajoutée à bon nombre d'autres, de le retrouver professeur ?

Conférencier — ou professeur, car c'est tout un — André Beaunier ne se prodigue pas autant que le bon chemineau des lettres. Il a pourtant cédé, plus d'une fois, aux instances de ceux qui avaient deviné le vif plaisir et le rare profit qu'ils auraient à l'entendre. Le 24 décembre 1911, il se rendait à une invitation des élèves du collège Stanislas et, renouant pour eux le fil rompu depuis près de vingt ans, il se laissait aller à discourir sans ombre de pédanterie, à deviser, pourrait-on dire, en honnête homme. Avec quelles adroites réserves, avec quel sens de la nuance littéraire ou artistique il indiqua les « torts » principaux de « l'admirable Renaissance » ! Des jeunes gens venaient d'en exalter l'ambitieuse activité; il avoua que cette époque était un peu tumultueuse et trouble pour son goût. Produisant des raisons qu'un fanatique de Calvin,

de Rabelais ou de Ronsard trouverait peut-être forcées, mais qu'il n'était guère possible d'exposer plus ingénieusement, il déclara qu'il préférait « le fier, subtil et savant moyen âge ».

Le 18 février 1912, « sous les auspices de la Société de l'Université Lyonnaise », il parlait à Lyon. A ce livre encore récent et qui aura certainement l'honneur d'être plagié plusieurs fois : Trois amies de Chateaubriand^ il ajoutait un chapitre nouveau : Chateaubriand à Lyon^ chapitre singulièrement malicieux et d'une irrévérence, outrageuse sans doute, au jugement des dévots de René, mais entraînant et amusant et divers comme la vie même. Si Ton mesure tout l'effet qu'elle produit à une simple lecture, cette spirituelle conférence a pu effaroucher par quelques traits, elle a dû enchanter, définitivement, l'intelligent auditoire.

Trois semaines plus tard, à Paris, rue de Chateaubriand, devant un public presque uniquement féminin et recruté surtout, m'afïirmet-on, dans l'aristocratie, Beaunier soutenait une thèse, une jolie thèse : L influence de la Grèce

antique sur nous. En lettré digne de ce nom, c'est-à-dire en lettré capable de relire dans le texte les auteurs grecs, en voyageur qui a rêvé, sinon prié, sur l'Acropole, en amoureux passionné du merveilleux sourire d'Athéna, il céle'bra sans emphase^ avec la pointe d'atticisme indispensable en un pareil sujet, les traditionnelles vertus du génie hellénique.

Et presque sans reprendre haleine, deux jours après, s'adressant au public, peut-être un peu différent, mais tout aussi mondain, de la Société des Conférences, il plaidait une cause difficile, celle de la mode sous le second Empire : à force d'enjouement, de tact, de sentiment de l'art, il la gagnait.

n y a, dans tout normalien, un critique prêt à surgir. C'est à la critique littéraire et, par moments, à la critique d'art qu'André Beaunier, depuis qu'il tient la plume, a consacré une bonne

partie de ses heureux efforts. Et toutefois, je ne serais qu'à moitié surpris, si quelqu'un m'affirmait que pendant les années qui suivirent inimé diatement son succès à l'agrégation, il ne se défendit pas toujours du plaisir d'aligner des vers, encore qu'il ait pris la précaution de n'en pas publier un seul, après ceux du collège. S'il n'avait pas un peu pratiqué le métier — et peutêtre avec ce mépris de la rime retentissante et des rythmes réguliers, qui fut de mode entre 1885 et i89S, — d'où lui viendraient la curiosité passionnée, l'enthousiaste sympathie que, dans un livre de critique intitulé La Poésie nouvelle^ il manifesta pour les tentatives les plus téméraires et les prétentions les plus démesurées des adversaires acharnes de la tradition parnassienne?

Décadents, vers-libristes, symbolistes, romanistes, simplistes, André Beaunier a éludié de près, avec une indulgence fraternelle, tous ces lettrés en insurrection. Il en croit volontiers Verlaine et il consent à voir après lui, d'après lui, dans le saturnien Arthur Rimbaud, un précurseur

du nouvel évangile. Les airs de métaphysicien ou de psychologue profond que se donna l'humoriste Jules Laforgue en divulguant, dans des milieux plus littéraires que philosophiques, les théories de Hartmann, en remuant les mots d'Inconscient, d'Évolution, d'Introspection, d'Instinct, par un grand I, et quelques autres, semblent l'avoir impressionné. Il nous apparaît à demi subjugué par l'esthétique de Gustave Kahn, esprit original, j'aime à le reconnaître, et poète doué d'une aptitude singulière à évoquer, à faire affluer les images. Il accorde les louanges les plus larges à Moréas, inventeur d'un « traditionalisme » enrichi « d'aucunes nouvelletés ». Cette doctrine fut illustrée, personne ne l'ignore, dans les Caîitilènes et le Pèlerin passio?iné, qui resteront comme des monuments de ce qu'on peut nommer arc/iaïcus furot\ la folie archaïque. Et quelle chaleureuse admiration déterminaient chez le critique, à ce môme moment, les « hallucinations » d'Emile Verh^eren, ses visions symbohques de la vie des pauvres gens, ses essais d'épopée sociale, ses explosions de lyrisme tout

moderniste I Qu'il ait été, d'ailleurs, facilement séduit, chez Henri de Régnier, par l'art si raffiné de la composition, par le très bon aloi du vers, par l'élégante et noble qualité de l'inspiration dans les recueils déjà parus à cette date, cela n'a rien de surprenant ; mais qu'il élève au même rang que cet artiste supérieur des artisans poétiques d'une valeur moindre, — on me dispensera de mettre en vedette leurs noms, — cela nous causerait un peu d'étonnement, si nous ne savions pas que seul l'éloignement permet d'apprécier la différence de hauteur entre les écrivains d'un même groupe littéraire, comme entre les sommets d'un même massif montagneux.

Ce qui paraît intéressant à remarquer dans ce volume de critique écrit pour mettre sous nos yeux une brigade de poètes, c'est la place qu'André Beaunier a cru devoir y faire à un auteur de premier rang, qui est surtout un prosateur. Le recueil de vers, par lequel débuta Maurice Maeterlinck, Les Serres chaudes, même si l'on y joint le petit groupe des Chan-

sons, ne suffirait pas à faire de lui un tenant glorieux de la poésie. Mais est-il rien de poétique, en vérité, comme le pathétique étrange, intime, indéfinissable, de ses drames en prose? Ils sont déconcertants et puérils parfois, on ne peut pas le contester, mais, il faut bien le reconnaître également, ils sont poignants, ils ont, dans leur vague mystérieux, on ne sait quoi de shakespearien. Bien des imaginations de lecteurs ont été déroutées d'abord, puis captivées par le charme troublant de ces allégoriques inventions, de ces mystiques tragédies, les Aveugles, les Sept Princesses, Pelléas et Mélisande. Bien des cœurs ont été touchés par l'accent pénétrant et vraiment suggestif de livres de morale et de méditation comme La Sagesse et la Destinée, ou comme La Vie des Abeilles. Et si quelqu'un s'est dérobé à l'influence de ces œuvres, ce n'est pas, je suppose, André Beaunier, le romancier du Roi Tobol. Il les a prises pour modèles, au moins pendant une saison.

Mais, avant de s'attacher, pour si peu de temps que ce soit, à ce maître exceptionnel et d'exemple

assez dangereux, André Beaunier en avait subi, ou volontairement suivi, de moins étranges. Comme plus d'un jeune homme de sa génération, il avait fait sa rhétorique d'homme de lettres dans Flaubert, son éducation de logicien et de penseur dans Taine et dans Renan ; il avait savouré les romans d'analyse de Paul Bourget, les contes, pénétrés de réflexion et d'ironie, d'Anatole France. Et ce n'est pas sans un très grand profit qu'après s'être abreuvé, comme à la source même de l'émotion et de la vérité, dans les écrits de Léon Tolstoï, il a pu s'accointer à sa personne, entrer jusqu'à un certain point dans ^on intimité, être son hôte à lasnaïa-Poliana, et recueillir, sur plus d'un sujet important, ses confidences, ses oracles.

iri

Les visites d'André Beaunier au comte Tolstoï remontent à l'hiver de 1897-1898. Le journaliste français retourna encore en Russie au printemps

ds 1899. Il s'avança, cette fois, jusqu'à Kievv, jusqu'à ce fleuve large et lumineux, le Dniepr, dont Nicolas Gogol, le conteur satirique, a exprimé, dans un superbe élan de poésie, la souveraine splendeur. Ces deux séjours nous ont valu le volume qui a pour titre : Notes sur la Russie et pour sous-titres : Tolstoï, les Étudiants, la Peinture russe, les Pèlerinages.

Je ne connais guère de livre de voyage plus attrayant et, par places, plus révélateur. Les paysages sont rendus de main de maître. Le charme effacé de Saint-Pétersbourg « avec sa foule qui s'amuse, mais sans bruit », la saisissante apparition de l'orientale Moscou, « un rêve des Mille et une Nuits dans un paysage polaire », la tragique solennité des plaines russes sous leur parure, tour à tour étincelante ou assombrie, de neige, de givre, de gel, s'expriment avec un bonheur d'expression qui fait penser — que pourrais-je dire de plus? — au talent pictural d'Ivan Tourguénef lui-même. Comme dans l'auteur des Eaux printanières, on retrouve, chez André Beaunier, le sentiment subtil de ce qui est l'àme

secrète ou la muette expression de cette nature engourdie et comme emmurée dans une léthargie inéluctable jusqu'au moment de la résurrection : « Apprends du tranquille paysage d'hiver la résignation, la docilité parfaite aux lois de silence et d'oubli. »

Les descriptions chaudes et colorées du printemps méridional, qui donnent tant de charme à d'autres parties du volume, font, avec ces tableaux de régions glacées, un contraste des plus heureux. Ce sont bien là des impressions de vrai poète. Les émeutes d'étudiants, les scènes de famine, le mysticisme religieux, le réalisme de l'art russe nous sont représentés aussi avec une vivacité de notation qui conserve son intérêt, sinon son actualité. Mais ce qui domine tout le livre, c'est la figure admirablement fruste et tragiquement émouvante de Léon Tolstoï.

Dès la première apparition, ces yeux clairs dont le regard aigu se fixe sur les traits de son interlocuteur, le dévisage et le transperce, cette parole profonde oii s'exprime si fortement la « certitude » d'un esprit dominateur, donnent au

jeune visiteurs l'impression absolue du génie », Et un seul trait lui suffira pour nous faire toucher du doigt le fond même du caractère. On est à table, chez le comte. C'est lui qui parle. 11 explique sa conception actuelle de Tart. Il porte en lui, dès ce moment, le sujet de Résurrection : « Si j'avais eu cette idée directrice sur l'Art, j'aurais écrit tout autre chose que mes livres de cette époque, dont je suis très mécontent î » L'hôte français risque timidement une objection et murmure l'interrogation : « Même Anna Karénine'^, y^ L'écrivain russe, impérieusement, frappe du poing la table et riposte d'une rude voix : « Et si je le dis, ce n'est pas pour qu'on me dise le contraire. » C'est le même homme, d'ailleurs, qui, sortant avec le jeune Parisien dont les pas hésitent un peu sur ce sol de neige durcie, lui (( prend le bras » affectueusement, et le « soutient », quand son pied « glisse ».

Que d'autres gestes spontanés, qui décèlent la vie!f< Il se meta tricoter avec ses gros doigts », ceux (|ui ont ^i^vA La Guerre et la Paix. N'allons pas nous tromper à cette bonhomie d'allures;

elle voile une âme de feu : « Je ne puis pas souffrir qu'on ne soit pas de mon avis... Il n'y a pas des opinions, il y a de la vérité. » Ce n'est pas celui-ci qui se résignerait à préférer ce qui lui plaît, sans exclure avec force ce qu'il n'aime pas. Il s'assied au piano; il joue du Schumann et conclut : « Voilà de la musique : cela vaut mieux que vos Wagner ! »

Mais quel enchantement, dans les plus graves entretiens, que ces vives comparaisons : « Êtesvous chasseur? etc. » que ces paraboles pleines de fraîcheur, jaillissant tout à coup comme une source d'eau très pure ! Une fausse doctrine s'est introduite dans la vie, c'est un « fétu de paille » dans la montre : « rien ne marche plus ; mais enlevez cette paille, et subitement, tout se remet à marcher ». Et cette image admirable pour marquer les limites de l'esprit humain dans la poursuite du savoir, dans la possession si précaire de la vérité : une lanterne sur la neige ; elle projette son éclat, sur un espace très borné, tout autour d'elle ; on peut la déplacer, elle illumine vivement une place nouvelle ; mais les

ténèbres régnent encore sur tout ce qui reste à parcourir de la steppe sans fin, et ce qu'on a laissé derrière soi est rentré dans la nuit profonde.

11 y a près de quinze ans qu'André Beaunier prenait ces notes sur Tolstoï. Pour qui les relit aujourd'hui, elles sont surprenantes de pénétration, d'intuition sagace. Le Tolstoï qui, depuis, s'est révélé par ses derniers écrits ou par ses dernières résolutions, on le voit apparaître et on la reconnaît déjà dans ces croquis tracés, en un clin d'œil, d'après nature. La vie de l'apùtre russe ne s'est clairement expliquée qu'à l'heure de la mort. 11 a vécu comme tous les hommes, c'est-à-dire qu'il a laissé derrière lui — je prends la formule à Victor Hugo — « plusieurs fantômes de lui-môme ». Mais^ au rebours des autres hommes, il n'a pas admiré, il n'a pas adoré ces fantômes évanouis; il les a tous pris en pitiéj ou même en aversion. II a passé son âge mùr, non pas à regretter les joies, mais à réparer les fautes de la jeunesse; il a passé une partie de ses vieux ans à renier tous les efforts

de Tâge mûr; et enfin, dans Tisolement de cette âpre agonie qui a causé tant de scandale, il a voulu comme expier les suprêmes attachements. Cette étrange évolution, André Beaunier^ sans en prévoir exactement le dernier terme, en avait eu le sentiment, il l'avait presque définie. Est-il besoin d'en dire plus pour indiquer etl'intérêtdurable et la haute valeur de ces Notes sur la Russie?

Si je me borne à désigner par leur titre d'autres volumes publiés à peu près à la même date, Bonshommes de Paris, les Souvenirs d'un peintre^ L'art de regarder les tableaux^ ce n'est pas que je me sois dispensé de les lire ou que je les aie lus sans plaisir. L'appétit du beau, qui déjà s'y manifestait, s'accroîtra plus tard jusqu'à devenir une exclusive ferveur. Avec autant de conviction que l'auteur du Polythéisme de la Grèce antique^ Louis Ménard, André Beaunier, en écrivant ce livre d'esthétique déli-

cat et ardent, qui a pour titre Le Sourire d'Athéna^ a confessé sa religion : le culte raisonné et enthousiaste de l'art grec.

Parmi ses œuvres de critique de toute sorte, c'est aux essais littéraires, puis-je l'avouer? que vont mes préférences. J'arrive donc à cet ouvrage: Trois amies de Chateaubriand. Comme le titre l'indique, le livre contient trois études, chacune d'au moins une centaine de pages, sur Madame de Beaumont, sur Mme Récamier et sur Hortense Allart. Le peu de sympathie qu'inspire ce bashleu d'Hortense peut rendre injuste pour la troisième partie de l'ouvrage : mais, si divertissant qu'on veuille trouver le chapitre que remplissent les faits et gestes de cette jolie chercheuse d'amour, aussi dépourvue de tact qu'un homme pourrait l'être, il n'a pas, à mes yeux, l'intérêt des deux précédents; et même, pour dire toute ma pensée, quelle que soit la finesse du médaillon où apparaît, dans un beau relief, le pur profil de Juhette Récamier, je ne crois pas qu'on puisse l'égaler au pastel adorable où revivent, avec un sourire de mélancolie, les traits lassés

et imparfaits, mais éclairés par un regard si profond et si tendre, de cette amante dévouée et exquise jusqu'à la mort, Madame de Beaumont. Y eut-il jamais^ à vrai dire, drame intime ou roman de cœur comparable à l'existence de Pauline de Saint-Hérem, fille de M. de Montmorin? Mariée jeune au comte de Beaumont, très jeune aussi, et « le plus mauvais sujet de Paris », séparée de lui aussitôt, en attendant l'évasion lointaine du divorce, elle conduit, pendant les deux années qui précèdent la Révolution, « le train magnifique » de la maison de son père, un des ministres de Louis XVI. Elle jouit des douceurs de l'amitié et, on peut le penser, des enchantements de l'amour, dans cette société d'élite oij d'admirables jeunes femmes, célébrées par un grand poète sous des noms modernes ou antiques, <( Fanny, Camille, Chloé, Glycère, Euphrosine ou Lydé, Pannychis », se laissaient adorer délicieusement par des gentilshommes accomplis, Calixte de Montmorin, François du Pange, Adrien de Lezay, André Chénier, d'autres encore. Elle assiste aux premiers revers du régime royal.

à la démission du ministre, et, dès les débuts de la Terreur, elle a sa large part dans les angoisses les plus cruelles. Après l'assassinat de son père, après l'exécution de sa mère et de son frère, échappée comme par miracle au même sort, elle se retrouve, vivante encore — si c'était vivre — dans une masure de village, cachée, protégée et servie par d'anciens domestiques de son père, chez de pauvres gens qui l'ont recueillie. Elle y est découverte, un jour, par Joseph Jouberi. L'amoureuse amitié de ce sage, de ce chrétien, sa discrète adoration, si dévouée et si profonde, s'effacera mélancoliquement et, sinon sans souffrance, du moins sans un accent de reproche ou un pli d'amertume, devant la jeunesse et l'ardeur de René de Chateaubriand.

Mais quelle autre aventure sentimentale que cette réclusion, à Savigny, de deux êtres de qualité rare, s'enivrant de tendresse amoureuse et travaillant ensemble au livre que l'on connaît! « J'attribue à Pauline de Beaumont, écrit André Beaunier, la délicate et la mélancolique poésie qui est le plus subtil parfum du Génie du r/tris-

tianisme. Telle est sa gloire à elle aussi. » Hélas ! les tourments de la pauvre hirondelle et son « engourdissement fort triste » commencent presque aussitôt. René s'est follement épris des « longs cheveux blonds » de la jolie Delphine de Custine. C'est avec une finesse d'analyse exquise, mais implacablement ironique et railleuse, que le critique nous expose, à Taide des lettres de Chateaubriand, cette cruelle trahison, accomplie non sans allégresse. Tout à coup, le secrétaire d'ambassade part pour Rome. Pauline de Beaumont, déjà demi-mourante, se ronge d'ennui et de regret dans sa solitude à Paris, ou au Mont- Dore, pendant une saison d'eaux, qui l'exténue et qui l'achève. Elle n'y tient plus : elle va rejoindre René. Elle expire bientôt à Rome devant lui. Mort admirable de douceur passionnée, d'abnégation suprême et récit d'agonie plus émouvant, plus inoubliable encore que la fameuse page funéraire à'Atala ou même de Manon Lescaut\ Ce triomphe de l'amour et de la mort, André Beaunier l'a retracé, avec une souplesse de pinceau si heureuse, si impressionnante, qu'il a

ôté a Jules Lemaître l'envie de refaire, pour son propre compte, ce qui était, on peut le dire, réalise en perfection. Dans ses conférences sur Chateaubriand^ lorsqu'il a eu à s'expliquer sur les maîtresses du grand homme, l'académicien, parfois paradoxal, a réservé surtout son attention pour cette équipée amoureuse d'AndalousiCj pour ce caprice voluptueux qui a fourni le canevas de la nouvelle chevaleresque intitulée Le dernier des Abencerages; mais, au moment de rappeler la délicate et douloureuse liaison de Pauline de Beaumont avec celui qu'elle appelait « l'enchanteur », il a pensé ne pouvoir rien faire de mieux que de résumer et de citer le premier chapitre du livre : Trois amies de Chateaubriand.

Je ne veux pas quitter tous ces volumes de critique sans nommer avec gratitude l'un des plus récents : Visages d'hier et d'aujourd'hui.

Il contient vingt-quatre portraits à la plume, improvisés d'abord pour le journal Le Figaro^ mais repris et remanies, ou même refaits, pour le livre. Ce sont des images de poètes, Swinburne, Jean Lahor, Albert Samain, Jean Moréas; de romanciers, Bjœrnstjerne-Bjœrnson, Edouard Rod, Mark Twain, Charles-Louis Philippe; d'historiens, Cesare Lombroso, Albert Vandal, Mgr Duchesne; de philosophes, Emile Boutroux, Henri Poincaré; d'académiciens, le vicomte de Vogiié, M. de Freycinet, Jules Lemaître, Maurice Donnay; de statuaires ou de peintres, Frémiet, Saint-Marceaux, Aman Jean ; de compositeurs, Gabriel Fauré^ Charles Bordes. Tous ces « visages », retracés avec art et avec vérité^ attirent le regard et le retiennent longuement. Il en est un qui m'a surtout touché, celui d'un ami disparu, Charles Bordes, le plus doué peut-être et, à coup sûr, le plus généreux, le plus noblement de'sintéressé des élèves de César Franck.

André Beaunier n'a vu de près Charles Bordes que « tard ». Il l'a représenté tel qu'il

était, depuis qu'une congestion l'avait terrassé jeune encore, et lui avait laissé presque un côté du corps inhabile, invalide, paralysé. « On était d'abord attristé de le voir, si chétif et blessé, sa main gauche tout à fait morte, sa jambe gauche qui se faisait traîner, ses yeux qui ne remuaient pas ensemble... On allait avoir pitié de lui : mais la dignité de son attitude imposait. Dans cette extrême faiblesse du corps il y avait visiblement une vive énergie de l'esprit. 11 semblait pauvre, et, avec tant de naturelle modestie, si fier ! 11 était comme le saint charmant d'Assise, lui aussi, le Poverello — oui, le Poverello de la musique. On s'attristait d'abord; et puis, non... Il était heureux, en effet ; on ne tardait pas à s'en apercevoir : une gaieté enfantine, et de qualité presque divine, l'animait bientôt, dès qu'il entrait en sécurité... 11 avait été assez riche, et puis tout son argent s'en était allé sans qu'il sût avec exactitude comment. Il avait été bien portant; et puis sa santé aussi s'en était allée, un jour, avec tant de soudaineté qu'à peine s'en aperçut-il...

Son allégresse était la flamme de son intelligence; et les défaillances de la réalité n'y portèrent pas atteinte ».

C'est bien là le Bordes des dernières années : une sensibilité admirable, une foi héroïque dans un corps à demi glacé. Mais d'autres l'ont connu jeune, vaillant, et à l'époque où cette foi faisait chaque jour des miracles. Je le vois encore, groupant autour de lui, pour préparer les premières exécutions de la musique polyphonique du XVI® siècle, les braves choristes qui devaient s'appeler bientôt « chanteurs de Saint- Gervais ». Il y avait là, parmi Içs volontaires de l'art, des professionnels besogneux, hommes et femmes : plusieurs abandonnaient le (( cachet » de dix francs qu'ils auraient pu gagner ailleurs, pour venir récolter ou même ne pas recueillir une rétribution deux fois moindre et quelquefois non assurée. Mais le musicien les avait enflammés de son enthousiasme pour les vieux maîtres, et ils sacrifiaient à l'étude d'un art sublime un peu du pain quotidien. Cette

sorte de culte prenait un caractère étonnamment

religieux, dans des assemblées d'un autre âge tenues à mi-hauteur du clocher de l'église. Une salle à voûte gothique abritait, et semblait vouloir dérober au regard du profane, un groupe auguste de croyants.

Il faut avoir pénétré, à la suite de Charles Bordes, dans ce milieu-là, pour bien savoir ce qu'il y eut en lui — dans ce temps déjà éloigné — de radieuse autorité, de séduction toutepuissante.

Je me résume en quelques mots. Précise dans sa documentation, nette dans ses formules, diverse dans son objet, dans son aspect, dans ses ressources, la critique d'André Beaunier a cet attrait qui lui est propre: elle intéresse le lecteur au môme point et par les niémes procédés qu'une œuvre d'imagination. Elle est toute psychologie; elle sait pénétrer et exprimer les caractères. Est-il besoin d'en dire le motif? Tous les lecteurs l'ont deviné. Critique par métier, André Beaunier est romancier par vocation. Et c'est de ses romans que j'aurais dû parler, et parler très abondamment^ si j'avais

eu h cœur de donner, d'un seul coup, toute sa mesure. Mais, à chaque tâche, son temps. L'occasion pourra se retrouver de définir le romancier, et de montrer qu'on ne peut pas étudier avec quelque attention Les Duponi- Leterriei\ Les trois Legrand. Picrate et Siméon, Le Roi TohoL La fille de Polichinelle. LHojnme qui aperdu son moi^ sans découvrir déjà dans ces récits, tout prêt et tout armé, un auteur dramatique.

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