Écrit en septembre
sépara, il ne livrait d'ailleurs rien d'inédit, si nous nous en tenons au sens ordinaire du mot. Sur les vingt poèmes plus ou moins étendus dont se composait le recueil, dix-neuf étaient imprimés et le seul qui, presque entièrement, restait k publier, ayant été, depuis ce temps, distribue par fragments dans des groupements ultérieurs, se trouve, à peu de chose près, divulgué comme tout le reste.
Le manuscrit, pourtant, par ce qu'il peut encore offrir d'inattendu, de vraiment initiateur, mérite une étude critique, et je voudrais en apporter la preuve à des lecteurs lettrés. Je m'en tiendrai, ici, à la description sonunairc du recueil, et ce sera comme un point de départ pour présenter certaines réflexions sur la formation toute savante de cet artiste exceptionnel que fut le poète Verlaine, sur la genèse obscure et la claire révélation de son intime originalité.
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Un mot d'explication d'abord sur la provenance du manuscrit. Au printemps de l'année 1890, Verlaine était à l'hôpital. Il emprunta à l'infirmier ou à l'étudiant de service une feuille de l'Assistance publique portant au recto la devise : « République Française. Liberté, Égalité, Fraternité », avec la formule imprimée : « Nom de l'établissement, service de M., etc. » Au verso de cette feuille, d'une écriture lourde, quelque peu tremblée, comme celle d'un égrotant pour qui le moindre effort est malaisé, il traça ce billet laconique, mais expressif:
« Le 4 juin 90.
« Mon Cher Bouchor, (( Veuillez accueillii* MM. Paterne Berrichon et Edouard Rist qui veulent bien se charger de vendre quelques manuscrits que je crois intéressant (sic).
« Bien à vous, (( Paul Verlaine.
« Paul Verlaine, très soutirant, au lit et redoutant r . »
Le post-scriptum ne fut point achevé. Quel est le mot qui manque ? On songe à la banale et plausible leçon : « redoutant l'indigence. » Mais on se rappelle que Verlaine appréhendait peu pour lui-même, et pour le poète en général, le dénûment. <( L'hôpital, au bout de sa course terrestre, » a-t-il écrit, « ne peut pas plus Teffrayer que l'ambulance le soldat, ou le martyre le missionnaire. Même c'est la fin d'une carrière illogique aux yeux du vulgaire, j'ajouterais la lin fièrc qu'il faut î... Le mot de l'Évangile, pour parler si haut, est surtout vrai en ce qui concerne la gent légère que Platon exilait couronnée de roses: il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Il n'est pas besoin d'insister: « redoutant l'indigence » n'est pas verlainien. Est-ce le mot « ataxie » qui est resté en l'air ? Le poète saturnien, que tenaillait un rhumatisme aigu, se croyait-ii voué aux <( douleurs fulgurantes » ? Quoi (|u'il en soit, le manuscrit fut acquis sur-le-
champ par le destinataire de la lettre et, en le déclarant « intéressant, » cet autre émule du Poverello n'a point surfait sa marchandise.
Le titre du manuscril, Cellxdairement^ esj^ déjà fait pour provoquer l'attention. Absolument clair pour quiconque est un peu renseigné sur les vagabondages de Verlaine et sur leurs conséquences, ce titre est souhgné par une épigraphe en langue espagnole placée en tête de la première page du recueil et dont voici le sens : o J'ai été dans les fers: c'est là que j'ai appris à prendre patience dans les adversités. » L'écrivain qui devait, dix-neuf ans plus tard, donner le livre en prose, Mes Prisons, avait eu cet espoir, bientôt déçu, de publier en vers, au lendemain de sa libération, — comme un témoignage public de cette conversion qui fut pour lui le résultat mystérieux de la captivité^ — ses impressions de geôle et ses premières, ses poignantes, ses plus chrétiennes oraisons de pénitent, agenouillé devant la double image de Marie aux mains ouvertes et du fils de la Vierge expirant sur la croix comme un voleur de grand chemin. C'eût été là, — disons plutôt
c'est là, puisque le manuscrit primitif n'a pas été perdu, — la plus simple, la plus sincère, la plus édifiante des confessions.
Très ordonné presque sans intention, et d'une composition rendue dramatique avec un minimum d'arrangement par la seule suite des événements de la vie intérieure, ce recueil de poèmes, pour la plupart excellents, aurait dû susciter le zèle d'un éditeur intelligent ou animé de quelque bon vouloir. Mais dans quel coin du Paris de 1875 le repris de justice Verlaine eût-il trouvé cet indispensable complice ? On sait l'inanité de ses efforts antérieurs pour faire aboutir à l'impression les Romances sa?is paroles. Pour que cette œuvre parût au jour, il fallut qu'un ami fidèle, Edmond Lepelletier, se vît contraint, par les rigueurs de 1' « état de siège, » de transporter dans l'Yonne et de rééditer k Sens sonjournal^, Le Peuple souverain, supprimé k Paris : la pliKjiH'lh' (b' <'in(j cents vers s'imprima, comme par surnoil, (buis b*s ateliers du journal.
Le seul lail «b» s'être mêlé, si peu que ce fût, au groupe des publicistes de la Commune avait
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mis Verlaine en fâcheuse posture auprès du Jibraire Lemerre et des auteurs accrédités « au passage Choiseul ». Mais, après le procès scandaleux de Bruxelles et la condamnation à deux ans de prison pour une tentative de meurtre, de piteuse allure, qui eût osé marquer ouvertement quelque intérêt au « pauvre Lélian » ? Il a fait le compte des amis parnassiens qui, depuis son internement aux « Petits-Carmes » de Bruxelles et dans la cellule du « château » de Mons, jusqu'au triomphe retardé, mais tout à coup impressionnant, du livre de Sagesse^ ne le renièrent pas ; il en a bien trouvé trois, Edmond Lepelletier, Léon Valade et Emile Blémont :
Las ! je suis à l'Index, et dans les dédicaces Me voici Paul V... pur et simple. Les audaces De mes amis, tant les éditeurs sont des saints, Doivent éliminer mon nom de leurs desseins.
Imprimés dans Parallèlement^ en 1889, ces vers furent écrits pour Cellulairement au début de l'année 1874. Ils font partie d'une parodie des Intimités qui a pour titre : Vieux Coppées. Ils sont à rapprocher de l'invective violente contre
Leconte de Lislc : Portrait acadé??iiçue (iSOC^). Ici et là, derrière l'ironie et en dépit du ton gouailleur, gronde une âpre rancune.
J'arrive, ramené par cette citation, au contenu de Cellulairement . Écrit sur un cahier in-4^, de papier d'écolier à rayures bleues, le manuscrit est paginé de 1 à 7o. Mais il présente deux lacunes : entre deux pièces qui ont pour titre, l'une, Réversibilités, l'autre. Images d'un sou, une moitié de la page 18, la page 19 tout entière, et les deux tiers de la page 20 ont été coupés et supprimés par l'auteur ; un autre hiatus un peu plus large sépare les deux pièces intitulées L'Art poétique et Via doloi^osa : il manque ici un tiers de la page 31, et les pages 32, 33, 34 tout entières. Ces suppressions ont réduit à vingt le nombre des pièces : dans son premier état, le cahier devait en comprendre au moins vingt-deux. Les vingt pièces qui restent, se suivent ainsi : I. Au Lecteur. — II. f/n pression fausse. — III. Autre. — IV. Sur les eaux. — V. Berceuse. — VI. La Chanson de Gaspard Hauser. — VU. Un Pouacre. — VIII. Almanach
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pour Vannée passée. — IX. Kaléidoscope. — X. Réversibilités. — XI. Images d'un sou. — Xfl. Vieux Coppées. — XIII. L Art poétique . — XIV. Via dolorosa. — XV. Crimen amoris^ vision. — XVI. La Grâce, légende. — XVII. Don Juan pipé, mystère. — XVI [I. L Impénitence finale, chronique parisienne. — XIX. Amoulieuse du diable, chronique parisienne. — XX. Final.
De ces vingt pièces, brèves ou longues, deux seulement, Almonach pour Vannée passée et Vieux Coppées, ont été morcelées et glissées par fragments dans divers recueils imprimés. U Almanach pour Vannée passée, composition en quatre parties, est entré, moitié dans Sagesse, moitié dans Jadis et Naguère. Vieux Goppées, pièce formée de dix dizains, s'est distribué, par tronçons de dix vers, entre Jadis et Naguère, Parallèlement et Invectives : un seul dizain a été refait, et un seul demeure inédit. Les dix-buit autres pièces sont entrées, à peu près textuellement, dans Sagesse, dans Jadis et Naguère ^ dans Parallèlement. Sagesse (1881) a reçu,
avec ces deux fragments de YAlmanach'. « La bise se rue.., » et « Uespoir luit... » les trois petites pièces, Sur les eaux (Je ne sais pourquoi...), Berceuse (Un grand sommeil noir...) La Chanson de Gaspar Hauser (Je suis venu, calme orphelin. . .) et les deux larges compositions, Via dolorosa. Final. Dans Jadis et Naguère (1884) sont passées, — avec les deux autres fragments de YAlmanach'. « Les choses qui chantent... » et « Ah! vraiment, c'est triste... » — les quatre pièces assez courtes : Un Pouacre^ Kaléidoscope^ Images d'un sou, l'Art poétique et cinq contes fantastiques: Crimen amorisy La Grâce, Don Juan pipé, L Impénitence finale. Amoureuse du diable... Enfin Parallèlement (1889) contient les trois premières pièces du manuscrit : Au Lecteur, Impression fausse. Autre, et la dixième. Réversibilités.
Seize pièces sur vingt sont précédées d'une épigraphe. Les textes cités de la sorte dans le manuscrit témoignent des lectures les plus diverses : Cervantes, La Fontaine, Homère, Michel-Ange, Alfred de Vigny, Jules de Ressé-
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guier, Shakespeare, le Psalmiste, l'Office religieux, sainte Catherine de Sienne. Plus d'une citation révèle une intention, une tendance : nous aurons lieu d'en tenir compte. Enfin, chaque pièce est datée scrupuleusement : nous verrons le parti qu'on peut, qu'on doit tirer de cette indication.
Si jamais écrivain parut peu préparé par son éducation, par ses antécédents, à devenir l'auteur du livre de Sagesse^ c'est Paul Verlaine, on n'en peut pas douter.
Dans une étude, ancienne déjà, sur les poètes symbolistes, Jules Lemaître, ayant à définir celui qu'il regardait alors comme le chef de l'école nouvelle, imaginait de le représenter comme un satyre à qui serait, par aventure, échue une àme musicale, et dont les chants tiendraient sans doute le milieu entre le maladroit récitatif d'un
gardeur de troupeaux et la plainte d'Orphée.
L'image est suggestive et nous voyons d'ici ce Marsyas « sauvage w, au crâne presque bestial, à la bouche impudente, aux yeux étrangement subtils : il est armé de fragiles roseaux, il fait monter dans un éther céruléen, par-dessus la rumeur stridente des cigales ou les murmures concertants de l'yeuse et du peuplier, ses traits de flûte mal rythmés, aigres comme verjus, discordants à faire frémir, puis toup à coup, presque sans y songer, il donne aussi l'essor k de très pures mélodies, et leur grâce est si délicate et leur contour si plein de vénusté que la chanson du chèvre-pieds égratigne de jalousie le cœur secrètement ému, mais orgueilleusement dominateur, du dieu de la lyre, Apollon. Vraisemblable, sous certains aspects, cette assimilation est plus séduisante qu'exacte. Ni h l'heure, déjà surprenante, de ses débuts, ni au moment, presque miraculeux, de sa maturité, ni dans le crépuscule louche et affligeant de sa caducité précoce, Verlaine n'a été ce rustique inspiré, que son irrésistible instinct pousse aux vulgarités, aux images obscènes, mais par moments
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transporte, transfigure et fait rayonner comme un dieu. Le jeune homme, chez lui, — on peut dire l'adolescent, — est déjà un insigne artisan du vers, un virtuose sans égal, un raffiné voluptueux, un dandy littéraire, et, — pourquoi reculer devant le mot ?... — un corrompu.
Il fait au lycée Bonaparte d'assez bonnes études latines et grecques ; mais là n'est pas son cœur. A seize ans, en seconde, il a « tout lu en fait de poésies et de romans ». Il cache dans son pupitre les Misérables de Victor Hugo. La « sensualité » qui, d'après ses aveux, le « prit » et « l'envahit » entre « douze et treize ans », le pousse à rechercher une délectation morbide dans des poèmes qui lui parlent de « perversités », de « nudités » : à quatorze ans, il pioche les Fleurs du mal^ et, dit-il, « ne les comprend guère » ; il en demeura pourtant comme obsédé. Les Cariatides et les Stalactites de Banville, achetées chez un bouquiniste du quai Voltaire, le remplissent d'admiration. Il est émerveillé d'Albert Glatigny, l'auteur des Vignes folles; il croit trouver sa propre voie, en découvrant
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les Flèches d'or de ce souple improvisateur. Il demeure ébloui devant la « géniale entrée en scène » de Catulle Mendès et, quarante ans plus tard, il citera, de mémoire, avec des témoignages enthousiastes, le prologue de ce premier recueil de vers Philomela, qui fut « avec les Vignes folles », écrit-il, « son livre de chevet ».
Au sortir du collège, il poursuit sans méthode, mais sans répit, ses investigations d'impatient chasseur d'idées, d'émotions, d'images. Il ouvre, avec une curiosité de bon aloi,les écrits du grand philosophe des temps nouveaux, notre Descartes, et ceux du moraliste cher à Mme de Sévigné, le rigoureux et délicat janséniste Nicole; mais il y joint, avec une candeur bien regrettable assurément, le par trop pauvre et trop grossier catéchisme matériahste de l'Allemand Biichnor, Force et Matière. Ses historiens favoris sont Michelet, Henri Martin, Louis Blanc, — et le pamphlétaire Rogeart, l'auteur de ces Propos de Labiénus^ considérés par plus d'un étudiant de la fin du Second Empire comme aussi éloquents ou même aussi profonds que les Annales de
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Tacite. Il est proudhonien, pour avoir feuilleté assidûment La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise. Parmi les critiques classiques dont il a reçu des directions, figurent, on s'en douterait, Villemain, Sainte-Beuve; mais il s'est plongé très avant dans la Littérature anglaise de Taine ; surtout, il s'est initié au maniérisme violent, à la rudesse originale, à la subtilité hardie, acérée, abusive, des auteurs dramatiques anglais du xvi« siècle et plus encore à la cynique effronterie de mœurs d'une Italie de décadence, en s'éprenant de Shakespeare, de Marlowe, Webster, Ford, Ben Jonson, ce qui était permis, en s'engouant aussi, ce qui pouvait être fâcheux, de ce brillant goujat de lettres, l'Arétin, à travers les travaux non pas précisément soHdes, mais suggestifs, de Philarè te Chasles. Très friand de couleur locale, il va droit aux vieux chroniqueurs, Palma Cayet, le Loyal Serviteur, le journal de TEstoile, et il se plonge aussi dans les mémoires: il savoure le parler vif du vieux Montluc et ses harangues glorieuses, il suit de tous ses yeux les pénétrants coups de burin de
Saint-Simon. Il fait ses dévotions dans d'Aubigné, vigoureux prosateur, âpre, émouvant, original poète. Il a fouillé les traductions des grands auteurs dramatiques ou épiques de tous les temps, celles de Goethe, de Shakespeare, de Galderon, de Lope de Vega, et le Ramayana, le Bhagavad-Djita, le Mahabarata, d'autres encore. Il a, pour peu d'argent, déniché — il ne dit pas où — les ouvrages de Gongora « texte espagnol, édition du temps » : il y étudie le cultisme. Ce que l'on a mis en français des éminents romanciers d'outre-Manche, Thackeray et Dickens, ne lui échappe pas : il goûte encore plus Le Rouge et le Noir de Stendhal, la Chartreuse de Parme. 11 ressuciterait les « petits-maîtres » de 1830, et se complaît chez les plus démodés : il ne voit pas le mot pour rire dans les truculences de Pétrus Borel ; il fait venir d'Angers, dans l'édition qu'a imprimée Victor Pavie, le Hvrerare d'Aloysius Bertrand, ce Gaspard de la Nuit, particulièrement goûté par Sainte-Beuve. Il serait, si la mode en était déjà revenue, « romanique », ot « fatal » comme Barbey d'Aurevilly,
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dont il ruminait au collège Y Ensorcelée, dont il admirera, plus tard, jusqu'à s'être essayé à les continuer en vers, les Diaboliques. Hugolâtre, cela va sans dire, — tout le monde Tétait parmi les bons rimeurs « de ce soixante-sept à ce soixante-dix », — il sait par cœur la Fête chez Thérèse, et ce sont les seuls vers français (au dire de son condisciple Lepelletier) que sa mémoire, étonnamment fidèle toutefois, ait pu ou voulu retenir. Sur le même échelon que les meilleurs recueils du « Père Hugo », il placerait pourtant un tout petit in-32, lu et relu, les Emaux et Camées, et si quelqu'un a égalé — je ne dirai pas dépassé — l'admirable travail de ce millier de vers, forgés par le plus richement doué de nos ouvriers d'art, Théophile Gautier, c'est l'auteur des Fêtes galantes.
Pour aussi libertin, dans les deux sens du mot. que l'aient laissé les années de collège, et quoiqu'il nous paraisse, avant tout, s'attacher à continuer routinièrement la tradition de tant de bons garçons, qui parvenus au tournant assez dangereux de la vingtième année, eurent pour
principal souci de mener la vie de bohème et de rééditer ces fredaines de quartier Latin, magnifiées ou romancées par le très populaire, très banal, mais non pas très inoffensif Henri Murger, Verlaine n'est-il pas déjà, — ne fût-ce qu'un moment et dans Fintervalle de deux excès, — tenté de ne pas réprimer on ne sait quelle aspiration vers un autre idéal? Avec la même avidité qu'il a pu mettre à dévorer les contes de Crébillon fils et toute cette littérature erotique du règne de Louis XV, répudiée avec une sorte d'horreur par l'idéalisme élevé des grandes âmes romantiques, il passe brusquement, comme pour changer d'air, à la lecture de Joseph de Maistre, et manifeste une salubre joie à voir passer le Ilot puissant, pénétré de fraîcheur, de ce torrent d'apologétique chrétienne. Il aime les mystiques : il a pour l'Espagnole •lAvila, sainte Thérèse, une prédilection ; il ne se lasse pas de méditer sa vie.
Tout cet acquis n'étouffe pas en lui les germes naturels d'originalité, mais les recouvrira d'ahnrd et Ifs compjrimera comme sous une
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armure de brillant savoir. Qu'est-ce que les Poèmes saturniens^. Un assemblage industrieux et sans nul doute intéressant d'impressions qui n'ont pas été ressenties au contact immédiat de la nature ou de l'humanité', mais qui, notées avec discernement, chez des poètes antérieurs, Hug-o, Gautier, Banville, Baudelaire, Glatigny, Leconte de Lisle et d'autres, par un goût fin, très exercé, très averti, ont été englouties plutôt qu'assimilées par la mémoire. Dans le Prologue et dès les premiers vers, quelques noms à l'aspect barbare. Rama, Valmiki, Bhagavat, la Ganga, et le Kchatrya mettraient en garde le lecteur le moins doué de sens critique, et lorsqu'on voit passer, tout aussitiM, les vocables homériques on eschyléens, Ilellas, Akhaïos^ Hektor^ Akhilleus, Orpheus. transcrits avec cette orthographe agressive et puérilement renouvelée du grec, à laquelle sttachait un prix exorbitant l'auteur, roué ou ingénu, des Poèmes antiques^ on ne résiste pas à la tentation de s'écrier: Voilà le plagiat! Et c'est, je crois, une méprise.
Il n'est pas inutile ici de remarquer combien le sens artistique de Paul Verlaine, bien plus aigu que celui du grand nombre des Parnassiens, — le très subtil « Catulle » mis à part, — répugne, de bonne heure, à s'incliner devant la froide et décevante majesté des poèmes du chef du chœur. N'oublions pas à quel mépris, — très injuste, je le reconnais, — aboutira le sentiment, ou le ressentiment, du poète des Invectives :
Cet individu fait de la poésie
Qu'il émet d'ailleurs sous « un nom pompeux »
Comme dit Molière à propos d'un fossé bourbeux i...
L'auteur des Poèfnes saturniens ne pouvait pas avoir, aux environs de 1866, l'idée de se montrer k ce point dédaigneux ; mais il est bien déjà le parodiste, à la physionomie impassible de clown anglais, qui, dans Jadi>^ et Naguère^ produira cette série de pastiches : A la manière de plusieurs^ et il goûte si fort ce jeu
1. Pour ne pas laisser de doute à ses lecteurs sur son intention hostile, Vertaine, dans une note, a mis le point sur \'i : il cite tout le vers de Molière : « Et de Monsieur de Tlsle il prit le nom pompeux », en soulignant « Monsieur do l'Isle. »
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d'adresse, où il excelle, que ron commettrait une bévue en négligeant d'envisager, sous cet aspect ironique et railleur, certains morceaux de son premier ouvrage.
Qu'on relise Monsieur Prudhomme avec cette arrière-pensée que le sonnet, intitulé ainsi, pourrait être une simple charge.
Il est grave, il est maire et père de famille,
et qu'on daigne seulement noter l'allure des tercets :
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces marou- Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a [lies, Plus en horreur que son éternel coryza, Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
On avouera que c'est ici une caricature, exécutée avec un art au moins malicieux, dans le goût de l'ami Coppe'e.
Ce pourrait être un divertissement que de chercher, dans les Poèmes saturniens, les autres parodies : il y en a de Catulle Mendès, de Villiers de l'Isle-Adam, du premier Mallarmé, de Théodore de Banville : pourquoi Leconte de
Lisle eût-il été plus épargné? Mais, si l'on veut un mot moins absolu, moins dépalisant, nous verrons là des partis pris d'émulation.
Reportons-nous, pour y trouver un argument de plus, à ce « cuadro de chevalet » des Fleurs d}i mal :
Je n'ai pas oubli(';, voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite, mais tranquille ;
Sa l*omone de plâtre et sa vieille Vénus,
Dans un bosquet cliétif cachant leurs membres nus,
VA le soleil, le soir, ruisselant et supcihe.
Qui, derrière la vitro oîi se brisait sa gerbe,
Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos dîners longs et silencieux,
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe fruirale et les rideaux de serge.
Voici comment le tn^s habile débutant va re taire ce joli tableau :