‹ Poètes et critiquesChapitre 15 sur 19 · APRÈS TROIS ANS · texte numérisé non relu

APRÈS TROIS ANS

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle. Je me suis promené dans le petit jardin Qu'éclairait seulement le soleil du matin, Pailletant chaque fleur «l'une humide étincelle.

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Rien n'a changé. J'ai tout revu . l'humble tonnelle De vigne folle avec les chaises de rotin... Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent; comme avant, Les grands lys orgueilleux se balancent au vent, Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue, — Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

Ce sont les inOiiie^ traits, adroitement repris et à peine altérés : le soleil du matin a remplacé celui du soir, et Velléda a délogé Pomone. Mais déjà les menus détails sont vus par un autre œil plus sensible, plus scrutateur, et, si je puis risquer l'expression, plus tenace.

Autant, d'ailleurs, cette influence prétendue, mais toute en apparence, de Leconte de Lisle est contestable, ou pour le moins, à négliger, autant on risquerait d'omettre un trait essentiel si, sur la foi de Verlaine lui-même, on évitait de signaler l'ascendant très marqué que prit, avant tout autre, et que reprit, plus d'une fois, sur le jeune poète, ce mystique blasphémateur

aux vers industrieusement élaborés et nettoyés, de chevilles ou de longueurs jusqu'à nous paraître parfaits, ce mosaïste, armé de fine érudition, un vrai book-ivorm, dévorateur de certains livres seulement, des poètes latins et de (juelques auteurs anglais pas toujours bien compris S ce maladif, ce sombre, cet exsangue André Chénier de l'école des « impeccables ».

Or ce n'est pas impunément qu'à l'âge où l'esprit est si facile à façonner et même à déformer, rereus m r:itinm flecti^ l'adolescent précoce a entendu, a retenu ces invitations à Fivresse, Le Vin des Chiffotuiiers. Le Vin des Amants^ Le Vin de f Assassin, Le Vin du Solitaire :

1. 11 y a bioQ longtemps quun lettré d'une qualité peu commune, M. Raphaël Périé, a mis le doigt sur un contresens capital du traducteur d'Edgar Poé, contresens gros de conséquences. Il s'agit du mot anglais perversibj, c'est-à-dire excentricité, horreur du la route suivie par tous, manie du chemin de traverse : en traduisant ce terme faussement par le français « perversité », Baudelaire a kurré et chaviré bien des crédulités naïves. Un grand savoir et la plus heureuse mémoire ont permis à M. Périé de dépister tous les emprunts de Baudelaire et de faire le compte de ses centons. Que ne publie-t-il ce livre projeté dont nos entretiens du temps jadis m'ont permis de deviner tout l'intérêt !

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Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde, Les baumes pénétrants que ta panse féconde Garde au cœur altéré du poète pieux;

Tu lui verses Tespoir, la jeunesse et la vie,

Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie.

Qui nous rend triomphants et semblables aux dieux-

Et si Verlaine, en 1868, écrit le petit livre. Les Amies ^ qu'il n'ose pas, pourtant, produire au jour sans déguiser son visage de jeune auteur et sans abandonner l'honneur, plutôt suspect, de ces sonnets « artistes », mais libidineux, au licencié de Ségovie Pablo de Herlanez; s'il s'est complu, comme un peintre de la décadence florentine, à perpétrer ces études de musée secret, c'est pour avoir sans doute été de très bonne heure initié par l'édition princeps des Fleurs du mal à des égarements voluptueux^ exaltés dans des vers d'une harmonie alliciante :

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, etc.

Pour ne parler que des œuvres que Ton peut lire, le sceau de Baudelaire est reconnaissable partout dans les Poèmes saturniens, du titre à l'épilogue. Le titre — Charles Morice l'a noté

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très justement — est dérobé à ce sonnet, préface de l'édition remaniée des Fleurs du mal : « Epigraphe pour un livre condamné *. ))

Lecteur paisible et bucolique, Pâle et naïf homme de bien, lette ce livre saturnien, Orgiaque et mélancolique.

Si tu nas fait ta rhétorique Chez Satan, le rusé doyen, Jette, tu n'y comprendrais rien...

La réflexion philosophique du Prologue :

Aujourd'hui l'Action et le Rêve ont brisé

Le pacte primilif par les siècles usé

Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce

De l'Harmonie immense et bleue et de la Force,

n'est qu'une redite diluée du distique baudelairien, plus concis, plus nerveux :

1. La pièce fut insérée dans le premier Parnasse contemporain (1866) avec un petit nombre de vers de Baudelaire, en mc^me temps que sept pièces de Verlaine, dont six devaient, I»asst;r dans les Poèmes saturniens. Le deuxième Parnasse (18G9) contient cinq pièces de Verlaine. Dans le troisième Parnasse, de 187G, le nom de Verlaine ne figure plus : l'éditeur l'a rayé de ses papiers.

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Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait D'un monde où l'Action n'est pas la sœur du Rêve. {Le Reniement de saint Pierre.)

Ce vers du Cauchemar : « Sans bride, ni mors, ni trêve » est la transcription, avec un simple changement de rythme, de ce vers du Vin des Amants : « Sans mors, sans éperon, sans bride. »

L'image finale de la pièce Bans les bois :

... sous un fourré, là-bas, des sources vives Font un bruit d'assassins postés se concertant,

malgré toutFintérêt de l'effet de surprise obtenu si adroitement par le doigté de Verlaine, perdquelque chose de son air d'originahté, lorsqu'on découvre une première intention de cette image dans un vers de la pièce de Baudelaire intitulée Sépulture :

Vous entendrez toute l'année Sur votre tête condamnée Les cris lamentables des loups...

Et les complots des noirs filous.

La pièce Soleils couchants^ rangée dans Paysages tristes^ pièce exquise d'ailleurs avec sa sinueuse phrase musicale :

La mélancolie, Berce de doux chants Mon cœur qui s'oublie Aux soleils couchants, Et d'étranges rêves Comme des soleils, Défilent sans trêves, Défilent pareils A de grands soleils Couchants, sur les grèves,

n'est-elle pas l'écho, mais cette fois plus pénétrant et plus parfait, d'accents déjà délicieux ?

Les soleils couchants

Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière,

D'hyacinthe et d'or ;

Le monde s'endort Dans une chaude lumière.

(L'Invitation au voyage.)

Et le Nocturne parisien ? La première partie, pour l'allure et l'arrangement, était une réminiscence de Hugo, avec cet effet amusant : « Toi, Seine, tu n'as rien », qui parodie le vers fameux : « Mais Grenade a l'Aliiambra » de la pièce des Orientales ; pour le style et pour les

images, le jeune virtuose y pastichait aussi le « maître », ou le « patron », Leconte de Lisle lui-même, à le rendre jaloux de cette imitation. Mais la deuxième partie s'inspire surtout des Paysages parisiens :

... Deux quais, et voilà tout,

Deux quais crasseux, semés d'un bout à Tautre bout D'afïreux bouquins moisis et d'une foule insigne Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la Hgne.

Puis tout à coup, ainsi qu'un ténor eilaré Lançant dans Tair bruni son cri désespéré, Son cri qui se lamente et se prolonge et crie, Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie.

C'est écorché, c'est faux, c'est horrible^ c'est dur,

Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ;

Ces rires sont trahies, ces plaintes sont hachées ;

Sur une clef de sol impossible juchées,

Les notes ont un rhume ( t les ih sont des la ;

Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela !

Et puis l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence, Et la nuit terne arrive et Vénus se balance Sur une molle nue au fond des cieux obscurs : On allume les becs de gaz le long des murs.

Je ne crains pas d'y insister. Sans l'incitation de tel ou tel tableautin réaliste des Fleurs du mal que tout le monde a dans l'esprit, ces vers, d'un abandon plein d'artifice, et si prenants, feraient défaut dans les Poèmes saturniens^ et toutefois, en relisant cette page verlainienne, on pense presque autant à d'autres vers qui n'auraient pas sans doute été écrits, si les Poèmes saturniens n'étaient pas bientôt devenus, pour quelques lecteurs rares, mais ardents, de vrais modèles. Inspiré par Baudelaire, Verlaine a dû inspirer Richepin. Et, si Ton en doutait, qu'on place à côté du Nocturne parisien les Variations sur l'orgue de Barbarie^ un des morceaux les plus habilement exécutés, je ne dis pas les plus originaux, de cette œuvre éclatante, la Chanson des Gueux ^ qui, dans beaucoup d'autres endroits, fait retentir un son si nouveau et si fort.

Baudelaire n'est pas le seul poète à qui le jeune auteur ait fait vraiment payer tribut. La manière nette, fine, curieusement pittoresque des proses romantiques d'Aloysius Bertrand, ce

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miniaturiste sur vélin cher à David d'Angers, se retrouve dans V Effet de nuit^ d'oii se détache

... un gros de hauts pertuisaniers

En marche... et leurs fers droits, comme des fers de

Luisent à contresens des lances de l'averse. [herse.

C'est Théodore de Banville qui a planté dans la mémoire de l'adolescent ces vers de la Voie lactée, du livre des Cariatides :

Et léguant devant tous leur étude profonde A la postérité, cette voix qui féconde. Chantèrent au soleil, harmonieux Memnons...

Ce souvenir viendra se placer, on peut le dire, machinalement, dans la conclusion de l'Épilogue :

Afin qu'un jour, frappant de rayons gris et roses Le chef-d'œuvre serein, comme un nouveau Mem- L'Aube-Postérité, fille des temps moroses, [non,

Fasse dans l'air futur retentir notre nom.

C'est Hugo, avec son alliance de mots si expressive et si exacte :

Gravir le dur sentier de l'inspiration, et c'est aussi Théophile Gautier, avec ses déclarations de principes sur la nécessité de la forme

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impeccable et de l'effort laborieux pour sculpter Tœuvre d'art dans une matière dure, qui prêtent Icui' autorite à ce Credo littéraire proclamé emphatiquement :

Ce qu'il nous faut à nous, cest aux lueurs des lampes La science conquise et le sommeil dompté, C'est le front dans les mains du vieux Faust des C'est l'Obslination et c'est la \'olonlé. [eslamprs,

Libre ù nos inspirés, ceux qu'une œillade enflamme, D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau : Pauvres gens! L'Art n'est pas d'épaipiller son âme : Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?

Enfin, c'esl dans une pièce des Flèches d'or, \i' Norturn(\ d'Albert Glatigny. que plonge, par toutes ses racines, le curieux poème intitulé le Wal/jurf/is classique. Ce « Watteau lèvé par Raliet ;), — l'expression a été glissée dans le poème même par son auteur, el sa précision critique indique assez l'artifice de son travail, — semble annoncer déjà le recueil qui fera suite aux Poèîues sa hi miens.

Puisque j'ai prononcé le nom d'Alherl Glatigny, on me permettra de ne pas trop vite glisser sur

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ce rapprochement qui a son importance aussi : Glatigny et Verlaine. Parlant des Vignes folles, Paul Verlaine vieilli emploiera le mot de chefd'œuvre et nous dira qu'il se fait fort de le justifier : « J'y retrouvai mon cœur naïf, mon esprit h la vent-voie, en outre de l'art de tourner le vers, comme on dit vulgairement et bien, après tout! » A ceux qui ne connaissent pas les Flèches d'or et les Vignes folles, la lecture du Nocturne révélerait ce qu'il y eut, à un moment, de promesses de renommée dans le talent de Glatigny, de ce nomade lettré dont Verlaine envia les dons et qui lui ressemblait, par bien des traits, comme un grand frère.

Le Nocturne, qui contient déjà l'expression « ce Walpurgis français », d'oii est sortie la pièce de Verlaine, serait digne d'être placé au rang des ouvrages les plus heureux, s'il ne procédait pas lui-même d'un original antérieur. Il est bon de s'en souvenir : le point de départ de cette poésie galante est dans Théophile Gautier. Dès 1838, le maître artiste avait tout indiqué, sinon tout dit, dans trois petites pièces de la

Coînédie de la Mort : Rocaille^ Pastel^ Watt eau. On ne lit plus assez ce superbe ouvrage. 11 pourrait rappeler aux réformateurs et aux déformateurs du vers français, à leurs disciples, s'il en reste, que les poètes les plus grands ont dû la moitié de leur gloire à la possession complète du métier : si Ton prétend trouver à cette règle une exception, ce n'est pas plus Verlaine que Gautier qui la fournit.

Je ne crois pas nécessaire de supposer que pour peindre cet habile et piquant tableau :

... Imaginez un jardin de Lenôtre Correct, ridicule et charmant,

Verlaine ait eu besoin d'en prendre dans Gautier les éléments : l'intermédiaire offert par Glatigny a pu suffire. Ce qui n'est pas douteux, ce qu'il importera de démontrer, c'est que, pour composer son second ouvrage. Fêtes galantes^ livré à l'impression trois ans plus tard, Verlaine s'est résolument débarrassé de la plupart de ses admirations, mais qu'il n'en est (jue plus inféodé à ces deux maîtres : Théophile Gautier et

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Shakespeare. Leur influence souveraine épure et subtilise, à un incroyable degré, son talent d'ouvrier en vers, déjà si varié, si net, si fin, si assoupli, si fertile en métamorphoses.

Les Fêtes galantes ne contiennent que vingtdeux pièces et tout ce lot ne donne, en somme, qu'un peu plus de quatre cents vers. S'il était prouvé que Verlaine ait jamais lu Les Travaux et les Jours, on pourrait croire qu'il a retenu d'Hésiode le dicton si judicieux des laboureurs béotiens : « La moitié est parfois plus grande que le tout», c'est-à-dire vaut davantage. Mais pour être très pénétré de cette vérité paradoxale, et méconnue des poètes français depuis le jour ofi l'on rompit avec la tradition classique, Verlaine n'aurait eu qu'à soupeser son petit livre favori, les Emaux et Camées. Sous sa première forme, avant les additions qui Tont plutôt étendu qu'enrichi^ ce chef-d'œuvre de facture

<lc Théophile Gautier était, lui-même, un de ces ouvrages légers et drus, où chaque mot semble indispensable, où chaque image a pris et gardera son caractère essentiel. La morale des stoïciens a pu tenir dans le Manuel d'Épictète, et toutes les bibliothèques des philosophes, au jugemenl du plus grand orateur romain, ne valaient pas le répertoire minuscule, mais sacré, des lois des douze tables : vingt volumes de lyrisme épais, amplifié, diffluent, « expansif », peuvent être moins pleins que le fasciculet de romances d'un vrai poète.

Verlaine doit bien autre chose au « vieux Sachem » Théophile Gautier qu'une leçon de goût. Il suffit pour s'en assurer de relire les Variations sur le Carnaval de Venise. Une moitié de l'invention et des effets de coloris des Fêtes galantes est là. Arlequin, « nègre par son masque » et madré « serpent par ses vives couleurs, » son (( souffre-douleurs » Cassandre, le blanc Pierrot, qui bat « de l'aile avec sa manche, comme un pingouin sur un écueil », le docteur bolonais qui « rabâche », Scaramouche, qui.

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d'un coup d'épaule, écarte Trivelin et, d'une main preste, tend h Coloinbine « son éventail et son g-anl » et, traversant cette musique, l'inconnue en domino noir!... mais son a malin reg-ard en coulisse » l'a déceler :

Ah! fine barbe de dentelle Que fait voler un souffle pur, Cet arpège m'a dit : «' C'est elle ! •■ Malgré les réseaux, j'en suis sûr, Et j'ai reconnu, rose et fraîche, Sous l'affreux profil de carton, Sa lèvre au fin duvet de pêche, Et la mouche de son menton.

Plus encore qu'à ce Carnaval fantastique, où l'on peut voir comme un allegretto d'introduction de la sonate poétique de Gautier, certains tableaux des Fête^ galantes ressembleraient à Vandante si pénétrant : Clair de lune .<ientimental. J'y renvoie le lecteur, puisqu'on ne peut pas tout citer.

Le biog:raphe le plus copieux et non le moins utile de Verlaine, Edmond Lepelletier, affirme sans hésitation que l'idée des Fêtes galantes aurait été suggérée à l'auteur par la lecture du

XVIII^ Siècle des deux Goncourt et, plus encore, par l'admiration des peintures de la galerie Lacaze, qui, nous dit-il, venaient d'entrer au Louvre. Il s'est trompé de date. C'est plusieurs mois après la publication des Fêtes galantes que l'État accepta le legs de la collection Lacaze, et le public ne la connut qu'en 1870. Mais eûtelle, depuis longtemps, reçu la visite de Paul Verlaine, il n'y a rien de commun entre l'art brillante et froid de Pater, de Lancret, ou même les exploits de palette du grand Watteau et cette poésie, inquiète sous ses airs badins, pensive jusqu'à la douleur sous le réseau du bel esprit, que le prêtre shakespearien. Théophile Gautier, avait révélée à Verlaine et de laquelle notre jeune poète au goût dédaigneux, aux préférences délicates, devait s'éprendre avec d'autant plus de vivacité, qu'il en retrouvait tous les traits, en abordant aussi, et peut-être au même moment, l'œuvre du dieu Shakespeare.

11 l'abordait de biais, par les traductions; mais il en rapporta pourtant des impressions très précieuses. Dès les premiers vers des Fêtes

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galantes on reconnaît la source de magie où Verlaine est allé s'abreuver :

Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Ce « paysage choisi » s'est révélé à lui dans le Songe dune nuit d'été. Les personnages, nonchalants, rêveurs, un peu fous, ne sont pas détachés de V Embarquement à Cythère ou de toute autre toile au charme vif, précis, du xviii^ siècle français : ils errent dans ce bois, pleins de naïves illusions et de cuisants chagrins d'amour, du duc Thésée : « Vous plairait-il de voir notre épilogue ? » demande le lourdaud Bottomà son seigneur, « ou à' entendre \xuq danse bergamasque, à deux, de votre troupe? » — « Pas d'épilogue, je vous prie : votre pièce n'a pas besoin de s'excuser. Vienne la bergamasque... » Quel roué de l'époque de la Régence, rimant une lettre à l'absente, irait, pour lui donner l'idée d'un fol amour « égal » aux « plus célèbres flammes », chercher le souvenir de Cléopàtre et

comparer sa propre déraison aux folles équipées des triumvirs ? Marivaux lui-môme, pour lire un peu de Shakespeare, est obligé de se procurer des versions manuscrites ^ La traduction de Letourneur ne s'était pas encore répandue. Verlaine avait à sa disposition des calques à demi exacts^ celui de Guizot par exemple. Il découvre donc dans Shakespeare le plus grandiose des romans d'amour, mis à la scène avec une royale profusion d*images héroïques, et il écrit au lendemain de quelque lecture enfiévrée :

Gléopâtre fut moins aiincc, oui, sur ma foi !

Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,

N'en douiez pas, Madame, et je saurai comballre

Comme César pour un sourire, ô Cléopâlre,

Kt comme Antoine l'uir au seul prix d'un baiser.

La pièce inihuléc Les Indu le JiU' peut paraître, à bon droit, l'une des plus curieuses du recueil, et tout à fait troussée dans la manière du Verlaine de ce temps-lk :

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