Le calalof,'uc de sa bibliollictiue eu fait fui
l'évolution poétique de PAUL VERLAIME 239
Bah! malgré les destins jaloux, Mourons ensemble, voulez- vous?
— La proposition est rare.
— Le rare est le bon. Donc mourons Comme dans les Décamérons.
— Hi ! hi ! hi ! quel amant bizarre.
— Bizarre, je ne sais. Amant Irréprochable, assurément.
Si vous voulez, mourons ensemble!
— Monsieur, vous raillez mieux encor Que vous n'aimez, et parlez d'or; Mais taisons-nous, si bon vous semble.
Si bien que ce soir-là Tircis
Et Dorimène, à deux assis
iSon loin de deux Sylvains hilares.
Eurent l'inexpiable tort D'ajourner une exquise mort.
Hi ! hi ! hi ! les amants bizarres.
La saynète est vraiment jolie. Mais quoi! Ces amoureux, moins élégants sans doute, moins lettrés, on les reconnaît, on les a entrevus dans une gaillarde chanson de Troïlus et Cressida. Verlaine a transposé et, si l'on veut, transfiguré une demi-douzaine de vers que Shakespeare fait
chantonner par un de ses personnages comiques les moins décents, le sire Pandarus de Troie :
Les amoureux crient Oî 01 C'est la mort!
Pourtant ce qui semble blessure à tuer
Fait tourner 0 ! 0 ! en hé ! hé ! hi ! !
Ainsi l'amour qui râlait vit encore :
0! 0 ! pour un moment, mais : hé ! hé 1 hi 1 1
0 ! 0 ! finit sa jérémiade en hé ! hé ! hi ! !
Le Colloque sentimental ^ qui met fin au recueil, nous ramène à cette féerie où nous avait déjà conduits le Clair de lune du di-but, c'est-à-dire au Songe dune nuit d'été ^ l'un des chefsd'œuvre délicats de l'invention shakespearienne :
Te souvient-il de notre extase ancienne?
— Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom? Toujours vois-tu mon âme en rêve? — Non.
— Ah! les beaux jours de bonheur indicible Ou nous joignions nos bouches! — C'est possible.
— Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir!
— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Ce dialogue si serré, aux questions et l'éponses enlre-croiséos, coninic deux lames de
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 2*1
combat froides, rigides et brillantes, est la mise en valeur d'une amère réflexion de Lysandre. Aux craintes tendres d'Hermia, le mélancolique amoureux ajoute, pour surenchérir, un couplet tout formé de sombres pressentiments. Il énumère les fléaux, dont un suffit pour assiéger et ruiner la sympathie entre deux cœurs qui rêvaient de s'unir par une tendresse éternelle : elle devient « momentanée ainsi qu'un son, rapide comme une ombre, brève comme un songe, fugitive comme dans la nuit ténébreuse l'éclair, qui, d'un seul trait capricieux, découvre ciel et terre en même temps, et, avant qu'un homme ait eu le temps de dire : Regardez ! les mâchoires de la tristesse achèvent de la dévorer : tant ce qui resplendit, devient, dans un instant, ombre confuse I »
Ce n'est pas, on peut bien le croire, mon dessein de diminuer, par ces rapprochements, l'admiration que les lecteurs de Verlaine doivent avoir pour cette œuvre de jeunesse, la plus fine de forme qu'il ait peut-être produite, et la plus accomplie dans l'art d'associer les
mots selon la loi du rythme, de les faire, comme il lui plaît, soupirer ou sourire. Mais, quel que soit le prix des Fêtes galantes, et malgré le pas de géant qui les sépare du recueil antérieur, en les tramant, en les brodant avec des doigts presque aussi exercés, aussi ingénieux et quelquefois aussi subtilement pervers que ceux des serviteurs ailés de Thésée et de Prospero, Verlaine n'est pas arrivé à ce grand résultat de Tart, qui est de produire au grand jour le plus profond de tout son être. C'est toujours son vibrant cerveau de très rusé littérateur qui l'élève presque au niveau des maîtres qu'il s'est choisis, mais desquels, en dépit de tout, il dérive et dépend. Ce n'est pas le sang de son cœur d'homme, ou, si Ton veut, d'enfant naïf, — d'un cœur que les douleurs ont rafraîchi, ont fait revivre et que la foi exalte puissamment — qui se répand encore dans ses ouvrages.
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 243
Les changements profonds, bouleversant Têtre du tout au tout, sont d'ordinaire préparés par plus d'un événement. Même la flèche de clarté, qui, sur le chemin de Damas, terrassa jadis le patron de Verlaine, Tapôtre Paul, et fit entrer, comme un glaive de feu, dans Tâme de l'homme le plus hostile au Christ^ la foi nouvelle, n'aurait point dessillé ses yeux, si le dessein providentiel, déterminant sa volonté, ne l'eût acheminé sur cette voie, oii devait brusquement briller la lumière surnaturelle. Et c'est peut-être ainsi qu'entre l'instant que nous venons d'atteindre et le moment où il nous tarde d'arriver, nous pourrions bien apercevoir, dans la façon de vivre et la façon d'écrire de Verlaine, quelques obscurs linéaments de sa conversion.
Dès les années 1869-1870, le vice du poète — il ne faut pas mâcher les mots — était
rivrog-neric. Il ne s'en est jamais caché. Ce ne sont pas seulement les « absinthes » et les « cognacs » du café de Suède, c'est le terrible alcool d'estaminet des Flandres qui l'incitait, selon son expression très peu fardée, à « se saouler carrément ». A Fampoux, près d'Arras, pendant les séjours quelquefois assez prolongés qu'il fit près de son oncle le fermier, il avalait, ;i verres pleins, par curiosité, par fanfaronne veulerie, « de l'brenne et cherblinque, et du gnief, sans compter les bistoules », — «. mots amusants », nous dit-il, mais a choses dures pour un estomac de vingt ans el préjudiciables à une tête déjà en l'air ». Il était à Fampoux, le soir où il apprit la mort de sa cousine Élisa, la bonne protectrice qui lui avait spontanément fourni de quoi payer l'impression de ses premiers vers : il ressentit un lourd chagrin, et si amer qu'il ne trouva, pour l'adoucir, rien de plus à propos que d'appeler à son secours la torpeur d'une noire ivresse.
Il descendait sur cette pente-lh, quand la rencontre de Mathilde Mautté, la demi-sœur de son
l'évolution poktique de Paul verlalxe 245
ami, le compositeur de musique Charles de Sivry, changea, pour quelque temps, l'allure et le sens de sa vie. Il a raconté ce roman, en prose un peu caduque dans ses Confessions^ en vers jeunes et frais dans La Bonne Cliansun ; il y a fait allusion avec douceur, avec tristesse, avec amertume, avec haine, dans tous ses volumes de vers, et ce serait à peine exagérer que de dire dans tous ses ouvrages.
11 a noté le dialogue qui s'échangea entre elle et lui, lorsqu'ils se saluèrent pour la première fois, elle à son aise et gazouillant des mots de politesse sans portée, lui maladroit, mais sérieux, mais expressif, et engagé tout aussitôt, sans savoir comment ni pourquoi. « Mon frère m'a souvent parlé de vous et même m'a fait lire des vers qui sont peut-être... trop forls pour moi. » — « J'espère pouvoir faire bientôt des vers qui mériteront mieux l'honneur que vous voulez faire à ceux que vous connaissez de moi. » Ce fut là le point de départ de La Bonne Chanson. Elle parut, le 3 décembre 1870, au milieu des pi'emiers désastres. « C'est une fleur dans un
obus », fut le remerciement de Victor Hugo. « Je ne sais si c'est bien vrai, écrit Verlaine en citant la formule du grand louangeur, mais toujours est-il que j'ai, dès l'origine, gardé une prédilection pour ce pauvre petit recueil oii tout mon cœur purifié se mit... »
Sans être une œuvre puissante, ou pénétrante seulement, comme les deux autres qui suivront, cet hommage d'amour mérite l'attention par ce caractère tranché : il est l'indication, le premier résultat d'une orientation nouvelle. Plus d'intermédiaire, cette fois, au moins dans les meilleures pages du recueil, entre le poète et les sensations qu'il prend à tache de traduire. Les clichés d'école sont répudiés. Les attitudes convenues, his cadres faits d'avance, les formules de tradition, l'expression déjà fixée, tout cela se retire le plus souvent pour faire place au détail vrai, directement perçu, au sentiment léger mais finement teinté d'émotion, à je ne sais quelle langueur que le tourment de l'imagination ot l'exaspération des sens exalteront parfois jusqu'à donner au nerveux prétendant l'illusion de res-
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sentir la passion profonde. Cet éveil d'une ardeur, non pas intime ni irrésistible, mais curieusement mêlée d'impatience et de timidité, semble dicter à l'écrivain la très lucide et très agile notation de tout ce qu'il éprouve ou de tout ce qu'il voit dans le paysage du Nord. C'est là que son roman s'engage et se déroule avec cette rapidité d'enchantement qui est pour les esprits doués — ou affligés — d'imagination, le bienfait de l'éloignement en attendant de devenir le péril de l'absence.
A quelques traits, d'une fidèle et expressive précision, saisis au vol par des yeux ravis :
En robe grise et verte avec des ruches,
ou par une oreille charmée :
Sa voix était de la musique fine,
on peut déjà prévoir ce que deviendra cet art, quand le poète aura été vraiment bouleversé par ses émotions et qu'ayant bu la plus amère lie de la tristesse humaine ou savouré le vin miraculeux de la divine charité, il laissera monter uniquement les cris du cœur, dans leur
naïveté que rien n'imite, n'embellit, ne remplace, n'égale.
Quelques pièces de cette Bonne Chanson semblent venir d*un peu trop loin ou n'avoir guère pour objet que d'étoffer un trop mince recueil. Ici, l'alliance de l'impression sentimentale et d'une sorte d'harmonie, d'écho consonant fourni par la Nature, rappelle l'art de Shakespeare; là, s'est glissé le souvenir involontaire ou la simulation préméditée du coloris éteint des poètes pré-romantiques. Plus d'un morceau reste si constamment tendu vers l'effet de simplicité, qu'il n'a plus l'air d'avoir été écrit pour être lu, mais pour être chanté. Somme toute, ce naturel nous laisse, malgré nous, comme une sensation de nudité : la nudité, qui ne s'étale pas superbement, court le risque de paraître pauvre. Peut-être même, à regarder trop attentivement et à respirer de trop près ce bouquet blanc de fiancée, finirait-on par s'aviser d'y découvrir quelque nuance de fadeur. Mais cette poésie, un peu trop assagie, un peu trop retenue, — un peu trop émondéc aussi (nous
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affirme l'auteur), par la censure au moins étrange d'un libraire qui, tout à coup, s'était révélé pudibond, — la voici traversée d'une crainte mystérieuse : « Je tremble », écrit Verlaine à l'indolente, à l'hésitante fiancée, « je tremble à la pensée » que « désormais ma loi », c'est « un mot, un sourire » de votre bouche :
Et qu'il vous suffirait d'un geste, D'une parole ou d'un clin d'œil, Pour mettre tout mon être en deuil De mon illusion céleste.
Il lui semble qu'il discerne^ dans le bleu du ciel, un point noir, précurseur de l'orage. Est-ce un réel pressentiment? iVu moment d'atteindre de la main le bonheur qu'il avait rèvé^ Verlaine eut-il l'intuition d'un avenir plein de ténèbres ?
On sait comment cette félicité fragile s'écroula. Repris par ses funestes habitudes, devenu pour sa jeune femme un objet de dégoût, peut-être même de terreur, subjugué par la tyrannie de ce cynique et formidable adolescent, Arthur Rimbaud, qui « né pour l'action », comme l'a dit un
2o0 POÈTES ET CRITIQUES
bon apologiste de Verlaine S prit sur « un être tout de sensation » l'influence de ce qui est « simple » sur ce qui est « subtil, compliqué et flottant », ne trouvant plus, d'ailleurs, dans son propre foyer qu'intimes ennemis et que sujets d'affliction, préoccupé sans doute aussi — on l'oublie un peu trop — de ne pas rester à porte'e des conseils de guerre et des magistrats enquêteurs instruisant, à ce moment-là, sans beaucoup de pitié, le procès de tous ceux qui, de près ou de loin, avaient pris part à l'insurrection de la Commune de Paris, le poète à la « tète folle », aux (( allures de hanneton » eut, un beau jour, comme un accès de manie impulsive, et il s'enfuit avec ce douteux compagnon, dont le génie, problématique et très peu démontré depuis, l'éblouissait. Les déclamations de ce jeune gar- (,'on contre l'idée de règle et de tradition, impudemment vociférées, aidèrent, semble-t-il, l'homme et le parnassien à s'affranchir de beaucoup trop de préjugés, à s'affermir aussi dans
1. Syinons (Arthui). Tlie syinbolist movement in littérature, London, W. Heincniann, 1889.
ce projet, déjà formé, de n'écouter, de ne traduire que soi-même.
La vie errante, envisagée déjà par l'inquiet auteur des Fleurs du mal ^ comme l'apaisement des noirs chagrins^ comme le Sésame puissantrouvrant les portes de la joie ; la jouissance intense etraffinée, non des ciels les plus éclatants, non des sites les plus enchanteurs, mais du plus terne, du humble et, pour tant d'autres yeux, du plus indifférent aspect de la nature ; le sentiment de la douceur ou de la cruauté des choses avivé et surexcité par la fatigue, par la faim, par l'inquiétude du gîte, par l'imprévu plutôt que le souci du lendemain ; tous les sens devenus irritables, retentissants, comme dans cet état morbide et suraigu qu'on nomme l'hyperesthésie ; ce fut là pour Verlaine le gain, durement acheté, de cet exil à deux. Ruminées tout au long de ces voyages sans but par les plaines de la Belgique, pendant les stations d'un soir dans le bruyant
l.A-t-on remarqué que la pièce Laetiet errabundi de Parallèlement reprend un titre baudelairien : Mœsta et errabunda ? Verlaine a dû partir en répétant ce cri : « Loin ! loin ! Ici a boue est faite de nos pleurs î »
estaminet de quelque gare ou les séjours plus paresseux à l'auberge du grand chemin, puis dans le demi-jour, dans l'atmosphère viciée du i;aletas londonien, et, à la (in, sous les sureaux relleurissants des maternelles Ardennes, les Romances sans paroles nous révèlent déjà toul ce que dut le talent du poète à cette rude éducation de la misère non jouée ou des douleurs qui ne s'apaisent point.
Comme le héros wagnérien, dont la lèvre a étë brûlée au contact de sa propre main par une goutte du sang du monstre qu'il vient d'égorger, le vagabond n'entrera plus dans la forêt sans deviner tout ce que dit, au milieu des « ramures grises », le a chœur des petites voix », sans entendre « sous l'eau qui vire » les cailloux et leur (( roulis sourd », sans frissonner avec une indicible sympathie à ce « cri doux que l'hei'oc agitée expire ». Loin de lui, près de lui, tout vit d'une vie intérieure et dont il a, pour la première fois, surpris le secret :
Lu piano (jue baise une main frêle
Luit dans le ï-oii' rose et gris vaguement ;
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 253
Tandis qu'avec un très léger bruit daile
In air bien vieux, bien faible et bien charmant,
fiôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir longtemps parfumô d'EUe.
Réminiscence frémissante du passé qui n'est plus le passé, tant il pénètre d'amertune douloureuse ou de sombre douceur la moindre image du présent ! La neige, qui n'arrive pas à se fixer sur la plaine interminable d'ennui, « luit comme du sable » et harasse ce faible cœur comme ferait un désert glacé. La pâleur du ciel au-dessus de l'allée qui n'en finit plus a le charme apaisant de ce qui est vraiment « divin » et « vers les prés clairs », sur le toit du château « rouge de brique et bleu d'ardoise », pour distraire ces jeunes gueux, lèvent, soufflant sans âpreté, «cherche noise » et jette, en passant, son sec coup d'aile « aux girouettes ».
Beaucoup plus encore que des Fêtes galantes, déjà si fines de tissu et d'un grain souple, mais serré, Verlaine a exclu d'ici tout ce qui est amplification, effusion de mots, chasse aux images. Ou, pourmieux dire, l'exclusion s'estfaite d'elle-même»
Il y a trois façons d'être poète et je ne parle pas, bien entendu, de la contrefaçon qui prend impudemment, mais inutilement, toutes les formes.
Une source, formée de lointaines, d'obscures, d'incessantes infiltrations, arrive à sourdre en quelque endroit du sol, bouillonne à sa sortie et se répand en un ruisseau qui peut s'enfler et s'élargir sur son chemin jusqu'à creuser le lit d'un fleuve. Lamartine est le plus heureux de ces poètes du moindre eff'ort dont les dons naturels et par moments presque surnaturels se soient manifestés sous cette forme.
Une fournaise oii s'engouffre le bois de toute provenance et une cuve en terre réfractaire, où le fondeur jette sans se lasser tout ce qu'il a conquis et entassé de métal rare ou commun, pour amener la coulée du bronze en fusion à pénétrer jusque dans les moindres replis du moule prépaie par ses mains et d'où doivent sortir des légions de médailles ou de statues ; c'est là aussi, n'en doutons pas, une œuvre de poète et c'est, autant que ce mesquin miroir métaphorique en peut
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 255
donner Fidée incomplète, insuffisante, le labeur tout cyclopcen de notre fabuleux Victor Hugo.
Il y aurait enfin l'humble besogne de l'abeille. Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour. Il commence à l'avant-printemps, il se poursuit jusqu'aux approches de l'hiver. Et la mouche camuse, allant, revenant sans répit, pendant les heures de soleil de la saison, doit butiner des milliers de fleurs pour distiller très lentement quelques gouttelettes de miel ; mais ces gouttes ont le goût sauvage et la déhcieuse odeur que l'ours et l'cBgipan flairaient, autrefois, d'une lieue.
Quelque amère et brûlante que soit parfois la poésie de ces Romances sans paroles^ elle est œuvre d'abeille, au moins par ce mystérieux pouvoir de condenser en une seule strophe, ou même en un seul vers, tout un faisceau de sensations et, dans trois mots évocateurs, de nous faire entrevoir tout l'infini de la pensée. Que d'élégies, que d'harmonies, que de méditations, que d'odes on entasserait sur l'un des deux plateaux de la balance pour faire à peu près équilibre au petit volume sorti des presses du journal
(le Sens! 11 contient moins de cinq cents vers ; il offre à peine vingt pièces ; mais presque toutes ont Tétrangeté et le prolongement des deux stances ainsi datées : Mai, juin 1872.
L'ombre des arbres dans la rivière embrumée
Meurt comme de la fumée, Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,
Se plaignîint les tourterelles.
Combien, o voyageur, ce paysage blême
Te mira blême toi-même, Et que tristes pleuraient, dans les hautes feuillées,
Tes espérances noyées!
Après des détours, peut-être un peu lents, mais toutefois de quelque utilité, puisqu'ils nous ont conduits par degrés, de recueil en recueil, jusqu'au point culminant d'une sorte d'ascension, nous voici, de nouveau, en pn*sence du manuscrit intitulé Celhilairement et nous en voyons mieux, je crois, la place, l'intérôt dans l'œuvre
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 257
poétique de Paul Verlaine. Relisons-le très attentivement et entendons ce que disent les dates.
Condamné par i'arrêt rigoureux d'un tribunal belge à deux ans de prison, Verlaine est écroué aux « Petits Carmes » de Bruxelles, en juillet 1873. Le onzième jour de ce mois, date de son entrée^ au moment oià la cloche annonce qu'il faut dormir, le chcmineau fantasque, entravé pour un très long temps, tire de sa mémoire un bout de vers de La Fontaine : « Mais attendons la fin » et ouvre tout grands ses yeux de chat qui sommeillait et qu'on réveille : il regarde trotter « noire dans le gris du soir » et « grise dans le noir » Dame souris. La nuit se passe à écouter les ronflements du bandit d'à côté et à mirer, par les barreaux, le « large clair de lune ». Mais
Un nuage passe, 11 fait noir comme en un four,
et à la fin, le « petit jour » paraît. « Rose dans les rayons bleus », de nouveau. « Dame souris trotte ».
Cette Impression fausse est bien la suite naturelle de la série de pièces des Romances sans paroles : Birds in the night, avec on ne sait quoi de plus subtil et peut-être de plus poignant.
Datée encore de juillet et composée en arpentant « le préau des prévenus », la pièce, qui, dans Jadis et Nagiièi^e, et déjà dans le manuscrit, porte le titre Antre, et qui était précédée, tout d'abord, de cette épigraphe ironique : « Panem et circenses », nous paraît, sous ses traits de railleuse compassion, plus pénétrante, plus humaine :
La cour i^e Ileuiit de souci
Comme le iront
De tout ceux-ci
Qui vont en rond, En flageolant sur leur fémur
Débilité,
Le long du mur
Fou de clarté.
Ils vont ! et leurs pauvres souliers Font un bruit ;-ec, Humiliés, La pipe au bec. —
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 239
Pas un mot ou bien le cachot, Pas un soupir, 11 fait si chaud Qu'on croit mourir...
Ce tcibleau ne fait qu'exprimer l'humble réalité et toutefois, pour retrouver la même intensité de sentiment, il faudrait remonter à la Maison des morts ou arriver jusqu'à Résurrection,
Mais, encore du même mois, est une pièce surprenante par sa beauté d'expression et par sa nouveauté de rythme : Sur les eaux. Elle compte parmi les plus passionnément tristes et émouvantes qui soient sorties de ce cœur douloureux. C'est une plainte d'alcyon, un cri de grand oiseau sauvage capturé, encagë par les oiseleurs :
Je ne sais pourquoi Mon esprit amer, D'une aile inquiète et folle, vole sur la mer. Tout ce qui m'est cher Dune aile d'effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Il y a là comme un dernier élan de cette âme (( ivre de soleil et de liberté ».
2fiO POETES ET CPJTIOrES
Peu à peu, cette re'sistance fait place à une profonde torpeur, à l'assoupissement, à rinmiolation de toute « espérance » et de toute « envie ». Dès le mois d'août, le poète, hanté par ce vers farouche que Michel-Ange a mis dans la houche de sa sombre Nuit : « Pcro non mi destar, deh ! parla basso », traduit ainsi son désespoir, pkis morne encore que celui du sculpteur florentin :
Je suis un herceau Qu'une main balance
Au creux d'un caveau
Silence, silence !
Et, dans le môme temps, sous ce titre : La Chanson de Gaspard Jlauseï^ il résume, dans Irois quatrains, lout étriqués, sa pauvre vie, puis, en manière de conclusion, il retrouve le cri : (( Pourquoi suis-je né ? » du patriarche Joh sur son grabat.
Septembre se passe encore à ressasser tout ce <( passé »5 tout ce « remords », ({ui se présente à la (( lucarne » du prisonnier.
Avec les yeux d'une tête de mort Que la lune encore décharné,
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 261
et qui ricane près de lui. Mais le rire sardonique de ce spectre ne le charme plus ; les gambades folâtres du « vieux turlupin » n'arrivent qu'à l'irriter : chants et danses, il somme la macabre apparition de cesser tout cela. Elle répond avec sa voix de « vieillard très cassé » :
C'est moins drôle que tu ne penses. [Le Pouacre.) En septembre également, sous ce titre Almanach de Vannée passée, le poète reprend, dans le mode mélancoliijue, ses souvenirs des jours insouciants ou éclairés d'un beau rayon d'espoir, puis cruellement endeuillés, exaspérés, souillés par la misère. C'est, au début, l'imag-e exquise de quelques semaines du printemps dernier où il reprenait vie et joie à Jehonville :
L'odeur e.st aigre près des bois, L'horizon chante avec des voix, Les coqs des clochers des villages Luisent crûment sur les nuages.
C'est délicieux de marcher A travers ce brouillard léger Qu'un vent taquin parfois retrousse.
Ah ! li de mon vieux feu qui tousse!
J'ai des fourmis plein les talons.
Voici l'avril ! vieux c(L'ur. allons I
Il n'y a rien là qu'un réveil d'allégresse après le plus sinistre hiver. C'est plus tard, lorsqu'il voudra donner à ce passage tout profane un but religieux, que l'auteur de Sagesse modifiera, comme ou l'a vu, le dernier vers : « Debout, mon âme, vite, allons ! » et y joindra le court fragment, d'inspiration chrétienne, aboutissant au vers : « Ya, mon âme, à l'espoir immense. »
Sans additions, sans changements qui méritent d'être signalés, la seconde partie de cette pièce, en passant aussi dans Sagesse^ a pris un sens très différent de celui qu'elle avait primitivement. Cet « espoir » qui « luit comme un brin de paille dans l'étable », c'est, dans la pensée du prisonnier poète, celui qu'il vit briller plus d'une fois jusqu'à la veille môme de l'aventure (jui le pej- «lit, celui dont il se leurre (encore dans les premiers mois de sa ca])livité: rêveur avide d'illusions, il se ilaltait d'obtenir le pardon et de reconquérir l'amour de la femme ardemment chérie et désirée. Et c'est ainsi que s'explicjuent naturellement des vers qui, dépouillés de h^ur réelle intention, sont devenus surtout énigmatiques :
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 263
Midi sonnent. De grâce, éloignez-vous, Madame. 11 dort. Et c'est affreux comme les pas de femme Répondent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonnent. J'ai fait arroser dans la chambre.
Il dort. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah ! quand refleuriront les roses de septembre !
Si l'interprétation mystique était possible, à la rigueur, avec ce sonnet passionné, mais qui n'est traversé d'aucune image luxurieuse, il n'en était pas ainsi du troisième fragment : « Les choses qui chantent dans la tête. » L'auteur de Sagesse était contraint de l'écarter : il le garda pour Jadis et Naguère, oii ces vers ne détonnent pas :
Frère de sang de la vigne rose, Frère du vin de la veine noire 0 vin, ô sang, c'est l'apothéose !
Chantez, pleurez ! Chassez la mémoire Et chassez l'àme^ et jusqu'aux ténèbres Magnétisez mes pauvres vertèbres !
Et c'est aussi dans Jadis et Naguère qu'était bien forcé de se réfugier le Sonnet boiteux, servant à comple'ter ces éphémérides d'antan. Il
264 POÈTES ET CniTIQUES
exprimait, avec des traits brûlants d'eau-forte, les plus noirs souvenirs de détresse en pays anglais:
Tout l'affreux passé saute, miaule, piaule et glapit Dans le brouillard rose et jaune et sale des sohos Avec des indeeds et des allrights et des haos.
Tout en remuant cette vase du passé, Verlaine renouvelle, à sa façon, le gémissement si profond de l'autre prisonnier^ du premier en date et du plus immortel de toute cette lignée de poètes 7nauvais garçons : « A peu que le cœur ne me fend î »
Ah ! vraiment, c'est trop la mort du naïf animal Qui voit tout son sang couler de son regard fané.
Et, dans un sursaut de colère contre le sort, il maudit cette « ville de la Bible » où « le gaz flamboie », où les « enseignes » sont rouges, où les maisons, dans leur formidable « ratatinement )>,
Épouvantent comme un tas noir du petites vieilles.
Puisse le « feu du ciel » l'anéantir! Il n'y a plus, ici, même un soupçon d'esprit cbrétien. Mais déjà, en octobre, le pouvoir de la claus-
l'évolution poétique de PAUL VERLAINE 265
tration a refréné les impulsions morbides de ce cerveau et régularise le rythme fou de son activité. Loin de se mortifier et de s'appesantir dans un nouveau mode de vie, d'où est exclu cet élément perturbateur, et ruineux des forces de l'esprit, l'ivresse, l'imagination créatrice prend une acuité d'expression qu'elle n'avait pas jusqu'ici, — au moins à ce haut point, — manifestée. Les images du passé réel se disposent et s'associent dans un branle prestigieux, comme les fragments de verre de couleur du « kaléidoscope », et il en sort cet étonnant tableau:
Dans une rue, au cœur dune ville de rêve ...
Les associations d'idées qui dérivent du travail intérieur ne sont plus l'imitation, mais, à vrai dire, le retour, la réapparition des impressions autrefois éprouvées :
Ce sera comme quand on a déjà vécu.
Ce sera comme quand un rêve et qu'on s'éveille,
Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor
De la même féeiie et du même décor,
Lélé, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.
Il n'y a pas de commune mesure entre ces pièces, frissonnantes d'émotion, et le travail de pur littérateur qu'exécutait, dans le même moment, — pour rentrer, je suppose, en grâce auprès des éditeurs, — l'original, l'àpre poète : je veux parler des contes en vers, Critnen a?noris, La Grâce, Don Juan pipé, L' Impénilence finale. Amoureuse du diable. Abusé sans doute par la date présumée de la publication de ces « diaboliques » versifiées, un des admirateurs malencontreux de Verlaine, — il en eut plusieurs, — insiste avec candeur sur le progrès qu'une si « hardie conception » accuse, par rapport aux écrits antérieurs, sans excepter même Sagesse. La vérité est celle-ci. Quatre de ces contes furent écrits pendant deux mois de Tété de 1873, et pas (lu tout onze ans j)lus tard, c'est-à-dire à l'époque du volume Jadis el Naguère (1884), dans lequel ils parurent tous. Qu'on se reporte aux indications du manuscrit : Criinen amori^ : « Brux., juillet 1873 » ; La Grâce: « Bj'ux., août 1873 » ; Don Juan pipé: » Biux., août 1873 » ; U Impénitence finale : « Brux., août 1873 ». Le dernier
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conte : Ainoiu^euse du diable^ est, par exception, daté ainsi : « Mons, août 1874 ».
Quant au mérite, trop surfait, de ces récits improvisés, je ne prendrai pas l'attitude paradoxale de le contester pleinement. Si cette sorte de divertissement se rencontrait chez un Parnassien qui ne fût pas Verlaine, il y aurait lieu de démêler, dans cet ensemble assez grimaçant, assez froid, beaucoup de traits heureux de fantaisie ou d'ironie. Mais ce n'est pas à un poète comme celui-ci qu'il faut savoir beaucoup de gré de nous avoir donné ces « visions, légendes », et (( chroniques parisiennes », rappelant tout, Banville, Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, et Verlaine lui-même, mais le Verlaine seulement des parodies initiales dans les Poèmes saturniens. Pourtant, le conte complémentaire, écrit dans la prison de Mons, et qui, pour la trame même du récit, ne dépasse pas l'intérêt d'une aventure à la (( Froufou », prend un accent tout personnel dans un passage singulier d'une trentaine de vers. Verlaine a placé là, dans la bouche de son cynique et malfaisant héros, une apologie de
l'ivresse. Celte apologie qu'il faut prendre à rebours, car c'est le diable déguisé qui la prononce, est une confession, je dirais presque, une amende honorable. A ce moment, qui est celui de la conversion aux doctrines du Christ, des pénitences consenties, de l'enthousiasme religieux, le prisonnier juge son propre vice et il le hait : il ne voit plus, dans les « mystères » tout imaginaires de ce a rêve » absurde, épuisani, qu'il attendait des excès de boisson, que le piège l'Ennemi, que la « Puissance des ténèbres ».
C'est à partir d'ici que le manuscrit Cellulairement mérile le mieux son titre. Et en effet, dès octobre 1873, le condamné de Bruxelles, alin d'abréger de six mois sa détention de deux années, opta pour le régime cellulaire et, pour être soumis à ce régime infiniment plus rigoureux, fut transféré au « château » de Mons. Il y resta claquemuré jusqu'au 16 janvier 1875, jour de sa mise en liberté.
La première impression fut celle d'un affreux accablement. Rien n'en démontre mieux l'effet que de se lappeler les notations peu joyeuses^
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mais sans horreur, de la pièce : « Dame souris trotte » et de passer, sans transition, au sinistre retour sur soi (jui porte pour devise : <( Totus in maligno posilus » et (|ui a pour titre ce mot Iîéve?\^i/ji/i'/c.<i,\)Th aux lointaines Fleuri du mal de Baudelaire. La notion du monde exte'rieur subsiste à peine : de lugubres « sifllets » qui vont et viennent, de vagues « angélus » ouïs du (( fend «l'un trou » et, entre de « grands murs blancs », des essaims de « rôves épouvantés », des redites sans fin de sanglots « fous ou dolents». Plus encore que l'espace, si resserré, le temps s'est racorni> et, dans une durée incertaine où se confondent le présent, le passé, l'avenir,
Tu meurs doucereusement,
Obscurément, Sans qu'on veille, ô cœur aimant.
Sans testament!
Ah! dans ces deuils sans rachats Les Encors sont les Déjàs.
Cette sorte de glas sépulcral s'explique assez par cette simple mention : « De la prison de Mons, fin octobre 1873. »
Quelques semaines d'un silence absolu, de méditations sombres, d'effroi solitaire, d'apaisement progressif ont suffi : oblitération des empreintes des derniers ans, et rafraîchissement, réveil, quasi miraculeux, des impressions de l'âge innocent et candide. Tout l'éclat des cénacles s'est bien éclipsé. Les fameuses pervei^sités^ dont on était si fier, se sont brusquement enlaidies. Ces chefs-d'œuvre de facture, oii l'on se flattait trop souvent d'é("happer à la nature et de frauder la vérité, révèlent au regard, qu'une lumière aveuglante offusquait, qu'éclaire maintenant l'humble rayon de la cellule presque aussi bienfaisant que la lueur de l'au-delà, leur sotte ou vilaine grimace.
C'est aux images effacées d'un vieux roman, plein de tendresse, ou d'une chanson surannée, que l'admiration du captif se reporte ; c'est aux légendes illustrées par des imagiers malhabiles, mais si naïfs, que s'attache toute sa faveur. Les noms et les événements s'entremêlent, comme à plaisir, dans sa mémoire divertie : Paul, le seul Paul, celui des Pamplemousses, la Folle par
l'ÉVOLL'TION poétique de PAUL VERLAINE -271
amour, le troubadour Malek-Adel, Geneviève de Brabant, la veuve de Pyrame, MmeMalbroug^li, le comte Ory, retour d'Espagne, le futé et futile Cadet Roussel, tous ces héros d'aventures « aux couleurs douces » sont les seuls dont il reste épris ; il se complaît dans l'adorable confusion de leurs étranges et touchantes destinées.
Toute histoire qui se mouille De délicieuses larmes, Fût-ce à travers des chocs d'armes, Aussitôt chez moi s'embrouille, Se mêle à d'autres encore, Finalement s'évapore Fn capricieuses nues, Laissant à travers des filtres Subtils talismans et philtres Au fm fond de mes cornues Au feu de l'amour rougies.
Accourez à mes magies.
L'inventeur de cet art nouveau se crut le droit de trouver fade, ou de faible saveur, la gentillesse d'émotion du Reliquaire^ des Intimités^ et. dans un accès de méchante humeur qu'on peut excuser, après tout, chez un gueux vraiment gueux,
st'vère, en toute occasion, pour ce qu'il appelait '( l'ami prudent », ce prisonnier, qui se croyait abandonné de tous, rima, mais sans entrain — il s'y reprit à plusieurs fois — le satire des Vieux Coppées. On me dispensera d'y revenir : encore que le parouiste ait mis à Técrire trois mois ((( Mons 1874. Janvier, février, mars eipassim »), elle a, dans l'évolution du génie verlainien, moins d'importance encore que les contes.
Il n'en est pas ainsi de Y Art poétique^ écrit au mois d'avril. Ce manifeste est trop fameux, trop significatif pour qu'on puisse se contenter d'une indication sommaire.
Ici encore, la date de publication a trompé les plus fins lecteurs. M. Jules Lemaître voulait voir dans le manifeste un ouvrage écrit assez tard. J'ai dû le croire comme lui, avant d'y regarder de près. Nous avons au contraire ici, et dans certains vers du Prologue, le résultat d'une deuxième éducation qui s'est accomplie entre 1871 et 1874 : commencée au début des relations avec Arthur Rimbaud et poursuivie un peu partout à dater de ce moment-là, elle reprend fié-
vreusement, elle s'achève, au cours de la captivité. L'un des profits que Verlaine nous affirme avoir retirés de la fréquentation de l'adolescent ardennais, c'est d'avoir été « presque forcé » par lui de lire entièrement les poésies de Mme Desbordes- Valmore. L'étonnement fut grand : « nulle cuistrerie, avec une langue suffisante et de l'effort assez pour ne se montrer qu'intéressamment... Comme c'est chaud, ces romances de la jeunesse, ces souvenirs de l'âge de femme, ces tremblements maternels... Quels paysages, quel amour de paysages ! Et cette passion si chaste, si sincère, si forte et si émouvante néanmoins.» Au sortir de cette lecture, Verlaine ressentit plus vivement qu'il n'avait pu le faire jusque-là le principal défaut des infaillibles Parnassiens, leur sécheresse foncière ; il écrira plus tard en parlant d'eux : « Du bois, du bois et encore du bois. » Mais ce qui est autrement curieux, c'est qu'à lui, à l'auteur des Fêtes galantes^ la bonne Marceline réservait une surprise de métier : il apprit d'elle et de sa poésie « un peu naïve, sous le rapport de la forme », que le plus inspiré perd quelque
chose à n'avoir pas l'absolue possession du mécanisme de son art, mais que la virtuosité extrême offre encore plus de périls, et qu'il est presque nécessaire au vrai talent, pour n'être pas sournoisement ensorcelé. g"arrotté, étouffé par son propre acquis, de recourir à l'abandon d'une partie de ses moyens, de deviner le prix de l'ignorance. Il ne se trompa point, d'ailleurs, sur l'intérêt des innovations rythmiques de cette artiste « sans trop le savoir » : il lui prit ses courts ou longs vers aux syllabes de nombre impair, « celui de onze pieds entre autres. » Est-elle de Verlaine cette strophe charmante, d'un sentiment, d'une liarmonie « inusités»?
Elle allait chantant d'une voix aU'aiblic, Mêlant la pensée au lin qu'elle allongeait; (vourbéc au travail comme un po.'nmi-ir qui plie, Oubliant son corps d'où l'âme se ilùlie: .Moi, j'ai retenu tout ce qu'elle songeait...
Et ces distiques suggestifs :
0 champs paternels héiissés de chai-milles Où glissent le soie des flots déjeunes filles... O (Vais pâturage où de limpides eaux Font bondir la chèvre et chanter les roseaux.
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Et ce refrain, qui seiiiijle (l('laché d'une chanson populaire ancienne !
S'il ne doit plus revenir Pourquoi m en ressouvenir?
Ces vers et bien d'autres non moins heureux sont de la vieille amie de Pauline du Chambg-e : Verlaine a dit très haut, plus d'une fois, et le plaisir et le profit qu'il eut à les connaître K
Verlaine a surtout proclamé son vrai maître, celui dont l'œuvre fut la joie et l'aliment de son esprit dans la prison. « Je demandai des livres. On me permit d'avoir une bibliothèque. Dictionnaires, classiques, un Shakespeare en anglais, que je lus en entier (j'avais tant de temps, pensez!). De précieuses notes d'après Johnson et tous commentateurs anglais, allemands et autres, m'aidèrent à comprendre Fimmense poète. » Et c'est précisément sous l'invocation du grand nom de Shakespeare que Verlaine a placé son A^'t poétique.
1. Au nom de Mme Desbordes-Valujore, inspiratrice de Verlaine, faut-il ajouter celui du métricien belge Van Hasselt? C'est ce qu'a cru pouvoir faire M. Emile Bléniont, un des vrais amis de Verlaine, un des hommes les plus en état de nous fournir sur lui de sûres indications.
L'épigraphe apporte sa révélation. Elle est tirée de la pièce Twelfth night or what y ou wii/ (Le soir des Roisj, dans laquelle ce thème, cher au dramaturge, l'éloge de la musique, prend plus de place et présente plus de profondeur qu'en aucun autre endroit de son théâtre. Je me suis donné le plaisir de relever, dans l'œuvre de Shakespeare, tous les passages oii la musique intervient, où elle est exaltée. Bien sûrement, Verlaine les avait notés. Ni la Tempête, ni le Songe d'une nuit d'été, ni le Marchand de Venise^ ni Peines d amour perdues, ni Comme il cous plaira, ni le Conte d hiver, ni Cgmbeline, ni Othello, ni Jlamlet, ni les Joyeuses Commères de Windsor, ni Troïlus et Cressida ne lui ont dérohé leurs manifestations de cette folie de musique, exprimée presque violemment dans le duo fameux de Lorenzo et Jessica : « L'homme qui n'a pas de musique en lui-même et qui n'est pas touché par l'accord des doux sons est tout prêt pour les trahisons, les stratagèmes, les pillages : les mouvements de son àme sont tristes comme la nuit, et ses affections
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sombres comme TÉrèbe. Ne vous fiez pas à cet homme. » C'est une exaltation tout aussi vive, mais plus tenrlre, qui remplit plusieurs scènes (lu Snlr des Rois. Le premier mot de la pièce est un appel du Duc aux musiciens. Il leur demande la reprise d'un vieil air qui s'achève en mourant, et il le définit ainsi : « le souffle doux du vent qui a passé sur une rangée do violettes, dérobant et donnant Fodeur ». Au deuxième acte, c'est encore la mélodie de la veille qu'il veut entendre : elle est bien autrement capable de charmer son tourment d'amour que l'expression cherchée de ces fioritures agitées et d'allure étourdie : « Allons, l'ami, » dit-il au fou que l'on est allé lui quérir, « la chanson que nous entendîmes hier... Écoutez-la bien, Cesario. Elle est ancienne et simple. Les tricoteuses et les filandières de plein air, les belles filles qui tissent leurs brins de fil avec des fuseaux d'os ont coutume de la chanter: elle est innocemment douce, elle se joue avec la candeur de l'amour, comme au bon vieux temps » . C'est ce passage qu'en tête de sa pièce, VArt
poétique^ Verlaine a recopié — ou plutôt cité de inéinoire : il parle, en effet, de Shakespeare « lu et relu dans le texte à coups de dictionnaire et enfin su par cœiu\ pour ainsi dire ».
Et certes, si Verlaine a dû quelques indications à Doshordes-Valmore, il était beaucoup plu:^ d'accord, do sentiment et de lang'ag'e, avec Sliakcspcnrc. loi-squo. aussitôt après avoir transcrit ces vt'i's délicieux, il modulait subtilement quelques préceptes de son art, en homme parvenu à comprendre tout le sens de cette règle dos anciens : « La poésie est la musique. » Mais ce n'est pas chez les anciens, c'est dans un des sonnets du Pèlerin féru d'amour (The passionate Pilg-rim) qu'il avait trouvé la formule. Musique et poésie, vous n'avez qu'un seul dieu : « one god is prod of both ». C'est la devise de Shakespeare : c'est aussi celle de Verlaine.
N'allons pas, par mégarde, oublier un nom que Verlaine pronon(;ait alors avec un réel enthousiasme, celui de l'oublié ou, tout au moins, du dédaii^né Alfred de Vigny. Dès 1873, après avoir achevé ses Romances sans para lei^, et à la
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suite d'une conférence de Yermersch entendue à Londres, il relut Eloa et les Destinées. « Ah î mon ami », écrit-il à Lepelletier « quel homme! Poète et penseur, il cumule dans le sublime. » Un souvenir des imprécations littéraires de la Maison du berger n'a-t-il point passé dans ces vers de V Art poétique?
Fuis du plus loin la Pointe assassine, L'Esprit cruel et le Rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine.
Mais Verlaine, du même coup, n'aurait-il pas donné à quelques critiques malins et à la foule des nigauds le signal des impatiences, des injustices à l'égard de Victor Hugo ?
Prends l'éloquence et tords-lui le cou... 0 qui dira les torts de la Rime!
Dans tous les cas, c'est aux chansons des fées d'Obéron et de Titania, au chant du coucou de Love s labours lost^ aux gémissements merveilleux d'Amiens dans la pièce As you like it, à la chanson d'Autolycus dans Winters taie qu'il songe en répétant ce cri shakespearien :
(( De la musique encore et toujours » et en transposant, avec son goût si fin, cette image de Twelfth Nigth : « le souffle doux du vent qui a passé sur une rangée de violettes » :
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Mais si Verlaine a mieux saisi, s'il a pu définir la pure ligne de son art, en relisant Shakespeare, c'est que les déchirures de son cœur avaient ravivé et exalté au plus haut point sa sensibilité, c'est que la destinée, en infligeant à sa jeunesse dévoyée le bienfait du malheur, lui avait révélé son âme.
Comment n'eût-il pas abouti à l'œuvre capitale où quelquefois, pour un instant, chez les plus heureux écrivains, brille d'un vif éclat la flamme pure du génie ! Il suffisait qu'il attendît, qu'il ressentit le choc d'où devait jaillir l'étincelle.
On sait comment le directeur de la prison de Mons, devenu presque son ami, ontra un jour dans sa cellule pour lui signifier avec douceur que tout espoir était perdu. Le tribunal parisien
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avait prononcé contre lui la séparation; il ne reverrait plus ni sa femme ni son enfant. C'était, comme le dit dans sa forte simplicité le titre du drame norvégien, supporter « plus qu'homme ne peut ». Il invoqua l'aide céleste. 11 se jeta, en sanglotant comme autrefois la pécheresse, aux pieds du Rédempteur. Il fît prier l'aumônier d'entendre sa confession. Il prononça devant lui le mot des païens d'autrefois, lorsque la grâce, illuminant leurs yeux ardents, pénétrait tout leur cœur d'une allégresse aiguë et agissante : (( Je suis chrétien. » Et, une fois de plus, l'inspiration du dieu, comme disait déjà la Sibylle virgilienne interprétant le dogme de Platon, emplit une âme de poète et s'épancha des lèvres en chants brûlants.
Tout ce qui était profane fut écarté. Le flot shakespearien lui-même était trop trouble, trop souillé pour un cœur qu'enivrait enfin l'enchantement des sources mêmes de la foi. Après les Évangiles et les Commandements sans cesse médités, c'est aux Psaumes du roi David, c'est aux Confessions du plus humain des Pères de
l'Église, saint Augustin, c'est aux effusions des mystiques passionne's, saint Bonaventure et sainte Catherine de Sienne, c'est aux commentaires de la religion, célèbres ou obscurs, que reste encore ouverte l'oreille de Verlaine converti; mais c'est la voix de son remords puriflé, la voix de ses espoirs transfigurés, tournés vers l'infini, qu'il écoute presque en tremblant et dont il rend les cris d'épouvanle ou d'amour avec une simplicité sublime. « La vérité t'envelop pera d(.' son bouclier : lu n'auras rien à craindre des terreurs nocturnes, de la flèche qui vole dans l'air du jour, du complot qui chemine dans les ténèbres et des assauts du démon de midi. » C'est cette assurance qu'il médite, et c'est le chefd'œuvre lyrique intitulé Via dolorosa qui traduira cette méditation.
L'œuvre est datée ainsi : « Mons, juin-juillet 1874. » Elle a occupé, abrégé les délais qu'on avait imposés aux trop fougueux désirs de cette âme repentie, avant d'admellre au banquet de rFAH'baristie une bouche qui proféra plus d'un blaspbèmo si coupable. Enfin, le jour tant
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souhaité arrive, et, à la messe solennelle de la Fête de TAssomption, Verlaine reçoit l'hostie où la prière et la bénédiction de Tofficiant font descendre le corps du Christ.
Deux semaines auparavant, le poète chrétien, dans l'attente de cet instant oij il s'unirait à son Dieu, composait, avec tout ce qu'il avait en lui (lo sentiments ardents, de vertu poétique revivifiée, cette prière pénétrée de charité, de foi et (l'espérance :
Mon Dieu m'a dit : Mon fils, il faut m'aimer...
Pièce unique peut-être dans le lyrisme français et assurée d'être toujours tenue au plus haut rang parmi les témoignages immortels de la poésie religieuse.
Tout ce qu'il y a d'émotion et de grandeur parmi le livre de Sagesse est déjà contenu dans ces deux poèmes : Via dolorosa^ Final, qui couronnent le lent effort de Cellulair entent. Mais si nous enlevons à ce recueil ultérieur de Sagesse d'abord ces deux ouvrages admirables, et encore cette berceuse : « Un grand sommeil noir... »
et Gaspard Haiiser chante, et rcmouvante cantilène Sui^ les eaux^ et ces fragments de VAlmanach pour l année passée^ difficilement oubliahles : « La bise se rue... » et « L'espoir luit... », que reste-t-il dans le volume publié en 1881, qui soit d'une valeur ëg-ale aux poèmes produits dans un irrésistible élan de résurrection morale? Le beau symbole du début : « Bon chevalier masqué », la paraphrase de cette plainte du Psalmiste que répétait dans un joui' «le détresse, comme Verlaine le poète, l'artisan Bernard Palissy : a Mon àme, qu'est-ce qui te triste? », les douloureuses litanies où passe un souvenir des prières de l'Extrême-Onction : (( Voici mon sang... Voici mon front... Voici mes mains », deux ou trois autres pièces encore. Par contre, combien de pages du recueil imprimé trahissent la profane inspiration des Romances sans paroles ou semblent suggérées parle souci des événements politiques du jour! Cellulairement nous avait donné cette joie si rare et ce désir, unique désormais, de ne découvrir dans Verlaine (ju'un ^ homme », et,
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de nouveau, nous avons vu poindre « l'auteur » î C'est une déception. Mais que deviendrait-elle, si nous poursuivions jusqu'au bout l'e'tude des œuvres et qu'il nous fallùl observer les manifestations de cette stérilité, de cette sénibté précoce, qui s'explique surtout par le retour assez rapide aux habitudes déréglées. Le feu de l'àme s'est éteint : ce sont des cendres seulement qui obstruent le foyer. Verlaine fut peut-être le premier à le savoir. Mais il avait acquis enfin chez les littérateurs une réelle popularité : sachant mieux que personne ce qu'il avait été et ce qu'il n'était plus, il subissait sa g^loire. Dans un cercle, d'ailleurs restreint, tout ce qu'il produisait était loué, exalté, imité, moins pour les mérites que pour les tares. Certaines parties de Jadis et Naguère offraient de quoi se faire illusion; mais, là même, nous avons compté ce qui doit revenir au manuscrit de Cellulairement. Presque aussitôt après, la pente est descendue avec une vitesse si fatale, et l'engourdissement des facultés devient si absolu, que cette simagrée de poésie, après la conquête de l'idéal, doit
oii'enser un regard clairvoyant, doit glacer douloureusement une admiration sincère. Ce serait un travail ingrat que d'expliquer la décadence du talent de Verlaine après s'être efforcé d'en mesurer la grandeur. Quels que soient les devoirs d'une critique impartiale, il doit m'être permis de m'en tenir à mon sujet, l'étude approfondie du manuscrit de la prison de Mons, et de ne pas infliger au lecteur, sans y être contraint, le spectacle désespérant d'une organisation de très rare valeur, qui ne travaille plus qu'à se détruire.
INDEX DES NOMS PROPRES'
Almqvist, 88, 98.
Amiel, 156.
Amie perdue (1'), 161.
Amies (les), 223.
Anc{r), 24.
A.NGELLIER (AugUSte), 161.
Anna Karénine, 182.
Anthologie grecque, 6, 7, S.
Anyté, 8, 29.
Arétln (1'), 213.
Aristophane, 38.
Art de regarder les tableaux (!•), 18o.
Art poétique (!';, de P. Verlaine, 272-280.
Atala, 120, 147, 189.
AUBKiNÉ (d'j, 214.
Aurore {{'), 37, i:j4.
Aieugles (les), 178.
Aveux (les), lo3.
Ballanche, 59.
Balzac (II. de), 129.
Ba.nmlle (Tli. dei, 29, 211,
Barbey d'Aurevilly, 214, 267.
Barricade (la), 152.
Baudelaire, 17, 147, 155, 156,
Beaumer (André), 165-195.
Belleau (Rémy;, 14.
Belle au bois dormant (la), 52.
Bellessort (Andié;, 85-111.
Bellman, 89.
Béranger, 19, ùl.
Bernard (Claude), 126.
Bernardin de Saint-Pikrke,
Berrichon (Paterne), 201.
Bertrand i Aloysius), 214,228,
Bliagacad-Djita (le), 214.
Bibliographie critique de
raine, 116.
P>JŒRNSTJERNE-B.IOI KNSON, 191.
Biaise Pascal, 117, 118.
Blancheneige et RosevermeiUc,
B/as/)/ièmes(les),17,25,27,172.
Blémont (Emile), 205, 275
(note).