Ecrit en novembre
s'est traduit lui-même ; il a mis en français ses propres vers latins, qui n'étaient pas d'ailleurs des Juvenilia. Plus d'un trait de VExcusatio (Élog-e de Louis XIII et Richelieu) a été reporté dans V Excuse à Ariste. Et les vers latins de Hugo? Ils foisonnent :
Les satyres dansants qu'imile Alphésibée.
Mugissement des bœufs !
l'allongement de l'ombre.
Voilà, lorsqu'il traduit Virgile. Voici, quand il s'en tient au mot à mot de Juvenal :
Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, Leurs doigts que Tàpre laine avait faits noirs et durs, Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs Et leurs maris debout sur la porte Colline.
Je n'abuserai pas de ces rapprochements. Si les vers de Richepin sont latins comme ceux de Hug-o, de Chénier, de La Fontaine^ de Corneille, je ne le plains pas.
Aurait-il abusé de notre candeur, et sous prétexte de Blasphèmes, sous couleur de Chanson
des Gueux^ ce Santeuil déguisé, ce Yanière paradoxal aurait-il perpétué le plus inoffensif de nos exercices scolaires ? Passe pour les sonnets bigornes. Mais quel poète a eu plus d'accent que l'auteur de certaines chansons, âpres et éloquentes, s'il en fut ? Ceux qui ont cru à cette légende, plus bizarre que toutes les autres, d'un Richepin industrieux, nullement doué, sont seulement priés de relire ces miracles de pitié tragique, qui s'appellent les Gueux des Champs. S'ils savent le prix d'un pur diamant poétique, qu'ils regardent luire au soleil ces fins joyaux : Berceuse, Le Vieux, LeMer^le à la Glu, Les Vieux Papillons.,. Mais autant vaudrait tout citer.
Et toutefois, qu'ils le sachent aussi, cette œuvre inspirée est antique. Latine ? Nullement. C'est grecque qu'il faut dire. Pour ma part, je ne puis pas ouvrir ce livre sans songer à quelque bouquet de violette sauvage, de rose rouge, de houx vert, comme celui qu'auraient formé certains feuillets disparus de l'Anthologie grecque. Ai-je tort de penser aux épigrammrs antiques ? Songez à la Flûte ot au Bouc aux
enfants. Richepin en a fait deux minuscules chefs-d'œuvre : il est facile de retrouver les distiques un peu desséchés qu'il a fait refleurir, et qui ont répandu pour nous comme un parfum nouveau. Ainsi procède le sculpteur: il a gardé le souvenir d'un pur camée syracusain et, un matin, il pétrit dans ses doigts la statue imitée et originale. Ce qui est grec, dans la Chanson des Gueux.^ dans tout écrit en vers de Richepin, ce n'est pas seulement tel ou tel motif, c'est l'harmonie de la composition, c'est la vigueur du mot, c'est l'exécution le plus souvent hardie et impeccable.
Grec, son théâtre l'est aussi, et je n'ai pas l'honneur de m'en être avisé le premier. A l'apparition de ce drame, La Glu, qui se passe pourtant de nos jours, dans la presqu'île du Croisic, Théodore de Banville, avec son flair de poète, avait nommé le cru. Très généreusement, il s'écriait devant les lecteurs ébahis du Gil Blas : « Ne vous y trompez pas; c'est de l'Eschyle. » Que faut-il entendre par là ? Que La Glu vaut X Agamemnon ? Je ne le pense pas, ni Richepin, qui sait le prix d'une œuvre antique. Mais si
un Grec du iv^ siècle revivait, et qu'il me fallût lui donner une idée do notre art dramatique, j'hésiterais — il serait long d'expliquer le pourquoi — à lui montrer telle œuvre « à grand succès ». Je n'aurais pas eu peur de le mener à l'Ambigu, lorsque La Glu était en représentation : je m'imagine que des yeux hantés par l'image d'iVtossa ou de Clytemnestre ne seraient nullement offusquées de voir Marie des Anges, armée de son merlin.
Nous retrouvons l'écho d'Eschyle jusque dans la sonorité superbe du drame de Naaa- Sahib.
— On distingue un galop de chevaux haletants.
— Il s'y mêle des cris, comme des cris de fête.
— Vous vous trompez. Ce sont des clameurs de défaite.
— Voici le flot joyeux qui se heurte aux remparts.
— r^a porte s'ouvre en hâte à (h)s soldats épars.
— La trompette ! Salut, salut, chant de fanfare !
— Sahit, râle de la panique qui s'effare.
— C'est le rajah vainqueur! — C'est le rajah battu !
Ce dialogue impétueux, tout nourri d'action, tout éclatant d'images suggestives, n'est-ce pas celui des Sept Chefs ?
Le rajah revient du combat; il est blessé; il est écumant de fureur ; il jette, en quelques cris de haine et d'orgueil invaincu, le bulletin de sa défaite. Écartez les images orientales, et, sous cette couleur, qu'exigeait le sujet, vous reconnaîtrez le grand sentiment de tel récit de bataille des Perses.
0\x sont les vers latins dans tout cela ? Un critique affirmait qu'ils s'étaient surtout réfugiés dans Monsieur Scapin. Ils se sont si bien déguisés sous les oripeaux scintillants de la Coîïiedia dell'arte, que je n'en ai su trouver trace. Je me demande même où Ton peut voir apparaître, à cette heure, un vers français plus sain, plus vaillant, plus vivant, plus chantant, plus épanoui. Ce n'est pas mon rôle d'analyser la pièce ici, et je me borne à noter les mérites de forme. Mais, là-dessus, qu'on ne marchande pas l'admiration I « C'est du Regnard », a-t-on dit, non sans restrictions, et comme avec la peur de verser dans les hyperboles. Regnard (rehsons-le) n'est ni soutenu^ ni serré à ce point. C'est bien la poétique du Légataire : toutes les broderies
de l'iniagination sur une trame noire, ourdie par des coquins, que le public, et les acteurs surtout, ont bien tort de prendre au sérieux. C'est bien aussi la même veine de plaisanterie, grave, gauloise, le même goût du terme pittoresque; mais le vocabulaire du « moderne » est plus varié, plus imprévu, plus fréquemment traversé de métaphores lumineuses. Et que le dialogue est rapide et agile ! Sauf quatre ou cinq tirades trop citées, et tenant peu à l'œuvre même, ce n'est partout que propos vifs, hardis, bien résonnants, comme attaques d'escrime ou ripostes du tac au tac. Au point de vue scénique, il y a peut-être un peu d'excès. Cette langue nette, brève, réduite au minimum de l'expression, ravit d'aise le lecteur lettré ou quelques spectateurs de choix ; la foule n'a pas le temps de s'échauifer ; l'amplification lui manque ; il lui faut des redites ; elle ne fait qu'une bouchée de ce style très pur et très sûr, de qualité un peu trop rare. Moîisieur Scapin est de ces pièces qu'il faut, pour les juger à leur valeur, entendre une seconde fois. Dans l'œuvre poétique de Richepin, il y aura
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du déchet, je le veux, tout comme dans Hugo, dans Musset et dans Lamartine. A cette époque où Ton vit moins pour écrire qu'on n'écrit pour vivre, qui peut se flatter de durer tout entier? Mais quels débris marmoréens subsisteront de la Chanson des Gueux et de La 3Ier, des Caresses et de tout le reste ! Et il se passera bien du temps, je l'espère, avant que l'auteur de Monsieur Scapin ait dit son dernier mot. Qu'il continue son labeur de rare ouvrier. Il n'est pas homme, j'en suis sûr, à s'inquiéter trop du mai ou du bien qu'on peut dire de sa besog-ne. Mais, quand il ne demeurera plus une ligne de toute la prose laudative ou agressive qu'on aura, de nos jours, versée sur ses écrits, ses vers, ses « vers latins » vivront encore.