Écrit en mai
Yivienne, pour y être exprimées et représentées par des marionnettes, devant une élite d'artistes et de littérateurs, d'abord deux féeries, traduites d'Aristophane et de Shakespeare, les Oiseaux et la Tempête^ puis cinq ou six chefs-d'œuvre poétiques, qui auront une place de choix dans l'histoire des lettres françaises au xix^ siècle : Tobie, Noël^ la Légende de Sainte-Cécile^ la Dévotion à Saint-André, le Songe de Kheyam et les Mystères d'Eleusis ; il avait publié le drame de Michel Lando et fait jouer au Théâtre- Français le Conte de Noël; il préparait, il ébauchait, dans sa pensée, d'autres beaux sujets dramatiques, un Boudha, une Jeanne d'Arc, Tout à coup, il se détourne du chemin qu'il suivait et oii il avançait d'un pas rapide : avec un dévouement tout exclusif, avec une ardeur de passion que l'on n'admirera jamais assez, il se fait simplement le serviteur des écoliers, l'instituteur^ le lecteur attitré des groupes populaires.
Il est permis de s'en réjouir sans réserve; il est permis également, en songeant aux projets
ajournés, de mêler au sentiment de gratitude une nuance de regret.
A quelque point de vue que l'on se place, l'année 1893 est une date dans la vie de Maurice Bouchor. C'est l'époque où, pour la première fois, il tourna vers l'école son regard de poète et de penseur. Un concours avait été ouvert par la Correspondance générale de V instruction primaire^ pour la composition d'un Recueil de chants à l'usage des écoles primaires de France. Dans quelques pages d'une grande noblesse, Félix Pécaut, le maître inoubliable, avait défmi par avance l'esprit du recueil qui devait être couronné. Le lauréat de ce concours fut Maurice Bouchor.
Qui ne connaît aujourd'hui ces chants devenus populaires^. Quelques sentiments très simples et très forts, le culte des aïeux, l'amour du sol natal, le courage, le dévouement, l'idée de la iustice, la beauté du travail, la poésie de la mer, des champs, de la montagne, le sentiment de la tristesse et de la joie humaines, voilà le fond de ces petits poèmes. La forme est d'une nouveauté singulière, dans sa simplicité charmante et sans
effort. Entre la manière raffinée de la plupart de nos faiseurs de vers et la verve un peu grosse^ la bonhomie un peu basse, des meilleurs de nos cliansonniers, Maurice Bouchor a su garder une mesure bien rare ; il a eu Thoureux privilège de trouver un langage qui, sans rien sacrifier du sérieux de l'idée ou de la vertu poétique, ne cesse pas d'aller au cœur et à l'intelligence de l'enfant. Ces chants une fois faits, Maurice Bouchor s'imposa le devoir de les porter et* de les commenter lui-même dans l'école. C'est alors que commença son véritable apostolat. Le Directeur de l'Enseignement primaire ouvrit au poète les portes des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, et, à la suite du poète, entra, dans ces demeures un peu froides, un enseignement élevé et vivant, dont cette jeunesse, ardente à l'étude et au bien, fut réellement enivrée. 11 m'est arrivé de me trouver, en province, sur le chemin de Maurice Bouchor et d'obtenir la faveur d'assister à ces fêtes de poésie et de musique, dont il avait le premier donné l'idée, et qui s'organisaient partout avec une touchante
dévotion. Le souvenir que j'en ai gardé ne s^effacera pas. Chez ces disciples d'un jour du maître improvisé, c'était une véritable allégresse. Avec quel tact délicat il s'exprimait d'ailleurs devant son auditoire ! Que sa bonté, que sa volonté do faire le bien l'inspiraient heureusement I Je n'ai vu qu'un autre éducateur qui eût, au même degré, le don de s'insinuer sans effort dans les esprits et de loucher ainsi, du premier mot, les âmes ; ce n'était pas un homme souriant, élégant, aisé, comme le poète dont je parle, c'était le grave, le sévère, le profond pédagogue Pécaut. Lui aussi, il avait dans son austérité une sorte de grâce rayonnante, et dès qu'il paraissait sur le seuil d'une classe à l'école de Fontenay, on pouvait voir, à un reflet heureux sur les visages des élèves, que tous ces jeunes cœurs allaient s'épanouir.
La propagande, la mission de poésie et d'art à travers les écoles devait aboutir tout naturellement à l'idée des Lectures classiques pour le
peuple. L'idée, à vrai dire, n'était pas nouvelle: elle avait surgi des événements mêmes, après la Révolution de Février. Sainte-Beuve, qui s'y était très vivement intéressé, nous a laissé des détails curieux sur la façon dont ces lectures furent organisées alors pour la première fois, sur l'accueil que le peuple illettré fit à Corneille, à Racine, à Molière. Une pareille innovation ne pouvait pas survivre au régime qui l'avait produite. Le poète Bouchor a eu le grand honneur de la remettre au jour et d'en assurer désormais la durée. La première petite église laïque, où fut célébré cette sorte de culte littéraire, réservé jusqu'ici à des privilégiés, fut l'école de la rue d'Alésia, à Montrouge ^. Dans les premiers moments, ce public ouvrier ne fut peut-être pas sans défiance; mais il ne tarda pas à sentir la douceur du bienfait que le poète et ses amis lui apportaient. Le succès fut tel que les centres de lecture se multiplièrent; il y en eut bientôt dans lout Paris.
i. Lo point do départ est plutôt la Société d'aide fraternelle du petit cercle populaire de la rue de Vaugiiard; mais c'est à Montroiifiîe (jui; l'idée a pris son développement.
Personne ne définira mieux que ne l'a fait Bouchor lui-même le rôle de la littérature dans re'ducation du peuple. Il faut relire, dans le discours prononcé par lui en 1898, à l'Association Philotechnique, sa définition de la poésie d'Homère et ses éloquentes indications sur les leçons de morale éternelle répandues à travers les inventions terribles et touchantes de l'aède grec. « Le rôle essentiel de la poésie, disait-il, et, de façon plus générale, celui des lettres et des arts, c'est de nous révéler à nous-mêmes; c'est de faire jaillir de nous, avec plus de force, la source des émotions généreuses sans lesquelles la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue. »
C'est, avant tout, par les auteurs français que pouvait se faire, à Paris, cette initiation du peuple aux bonnes lettres. On lut du Molière, du Corneille, du Racine, du Victor Hugo. Chemin faisant, le poète qui était l'âme de ces récitations publiques apportait une contribution d'un autre genre, en pubHant certains écrits spéciaux, trop rares, à mon gré, mais dont l'utilité autant que
la beauté était incontestable. Tel est Topuscule qui a pour titre Lectures populaires \ tel est le petit volume Lecture et Récitation^ oii l'auteur associe des imitations de Shakespeare à des transpositions do chansons populaires, avec un commentaire destiné à guider les lecteurs peu expérimentés ; tel est le recueil Poèmes et Récits d'après les vieilles chansons de France-, tel est encore le livre intitulé Vers la Pensée et vers r Action, que l'écrivain a composé « des pages de son œuvre oià il y a le plus de sa pensée, de son effort, de sa vie intérieure » ; telle est enfin cette adaptation admirable de la Chanson de Roland, où tout le sentiment, toute la couleur, tout le génie du vieux poème se retrouvent, et oii Timitateur moderne ne nous a rien laissé à regretter que les longueurs.
En lisant au peuple des chefs-d'œuvre^ l'idée devait venir à Maurice Boucher d'éditer pour le peuple tous ces écrits éducateurs. Il crut bien faire, et il fil bien assurément, de choisir dans Corneille, diiris Molière, les pièces les plus dienes d'étude, et dans ces pièces, les parties les
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plus belles, les plus expressives, les plus propres à élever les sentiments, à éclairer l'esprit des auditeurs ou des lecteurs peu informés. Ces éditions oii'rent ceci de particulier que Férudition en est bannie. L'éditeur s'est donné pour unique tâche de choisir les morceaux qu'il est bon de mettre en lumière, de relier ces morceaux par des analyses qui tiennent lieu des parties supprimées, de donner sur les sujets traités, sur les événements, sur les personnages, les explications indispensables. Les meilleurs éloges à faire de ces éditions, c'est qu'elles vont à leur but : elles épargnent aux lecteurs novices les tâtonnements, les erreurs et les déceptions; elles les mènent droit aux beautés de valeur, à l'émotion vraie, à la parole salutaire.
Corneille et Molière ont ouvert la route ; Voltaire les a suivis. Ce n'est pas seulement à titre de prosateur incomparable, c'est en sa qualité de précurseur de la Révolution française que l'auteur de Zadig occupe une place d'honneur dans le Répertoire des lectures populaires. Dans un premier volume — la collection en compren-
dra au moins deux — on a réuni une conférence, aussi limpide que profonde, de M. Lanson sur Voltaire, à la conférence-lecture de Maurice Bouchor sur ce roman de Zadig^ un des chefs-d'œuvre de la prose française, et au récit, plein de charme et de sens, de Jeannot et Colin.
Mais une tentative plus hardie, c'était de sortir de France et de publier, dès le début de cette collection, un chef-d'œuvre étranger. M. Bouchor n'a pas hésité à offrir aux habitués des lectures populaires une édition de deux drames sliakespeariens ; il a traduit pour eux et il a tanlùL cité, tantôt analysé Macbeth et le Roi Lear.
11 était tout naturel que M. Maurice Bouchor trouvât dans les beautés de la tragédie de Macbeth la même valeur éducatrice que dans les chants d'Homère dont il a, nous l'avons dit, si noblement parlé. Cette sombre histoire dramatique, empruntée aux mœurs barbares de l'Ecosse
du moyen âge, présente avec l'épopée homérique une analog-ie qui a été signalée quelquefois. Ce sont les mêmes coutumes féodales, les mêmes façons de guerroyer, la même foi au merveilleux. Si les habitués des lectures populaires s'intéressent à la lecture de Macbeth^ on ne peut guère douter qu'ils ne soient en état d'écouter avec attention et de goûter, lorsqu'on les leur lira dans une traduction faite pour eux, des scènes bien choisies de Y Iliade.
La version que M. Maurice Bouchor a donnée de Macbeth est excellente. Ce n'est pas ce calque déplaisant des traducteurs infatués d'exactitude ; on en a vu, et non des moindres, pousser jusqu'à l'absurde le scrupule du sens littéral et grossier. M. Bouchor est trop « bon anglais w, comme on eût dit autrefois, pour avoir cette superstition de la fidélité. Il interprète exactement, mais sans affectation. Sa traduction ne grimace jamais : elle est d'un écrivain de race.
Les scènes de Macbeth qu'il a choisies nous donnent la double impression de la fatalité qui domine la pièce et du drame psychologique dont
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l'ambitieux lord et sa terrible femme sont en réalité les uniques acteurs. Les hésitations de l'homme, et les emportements de la femme, avançant dans la voie du crime, puis les rôles en quelque sorte retournés, l'Jiomme délivré de tout scrupule, sinon de toute terreur, la femme en proie aux aflres des remords, le châtiment enfin après le crime : voilà ce que d'habiles citations, appuyées d'une analyse au moins aussi heureuse, nous font sentir plus fortement qu'on ne peut se l'imaginer.
L'émotion que nous procure le Roi Lear est plus profonde encore. Ce que le sujet a d'impitoyable se trouve en quelque sorte purifié, et comme adouci merveilleusement par la pitié dont la pièce déborde. Dans l'intéressante étude qu'il a placée avant sa traduction, M. Bouchor nous rend compte, avec beaucoup d'art, des raisons cjui l'ont décidé à choisir, entre d'autres œuvres (( très émouvantes », cette tragédie « si douloureuse ». Aux raisons qu'il nous a données me permettrai-je d'en ajouter une ? C'est ici une des pièces où Shakespeare a marqué cet art.
qui n'appartient guère qu'à lui, de transformer en un puissant ouvrage dramatique un de ces contes d'enfant apportés jusqu'à lui par la tradition populaire, et de ne pas détruire, en opérant cette transformation, le charme si naïf, mais si poignant, de la légende.
La première scène traduite par M. Bouchor nous montre le vieux Lear en présence de ses trois filles, d'une part Regane et Goneril, jouant la comédie de la tendresse^ d'autre part Cordelia, dont la pudeur de sentiment silencieuse paraît au roi sécheresse et froideur.
La scène deux, la scène quatre nous montrent le fou à côté de son roi. Ce sont, je suppose, ces scènes qui doivent le plus surprendre un auditoire français. Quand les acteurs anglais vinrent jouer Shakespeare à Paris, en 1828, ils avaient supprimé le personnage du fou. Ses lazzi, ses sailHes, sa drôlerie d'allure forment avec les explosions de douleur du vieux Roi, qui s'emporte contre l'orage et maudit ses filles, un de ces contrastes violents où le sublime et le burlesque se côtoient, oii les éclats de rire et les
sanglots sont alternes. C'est surtout de ces effets saisissants que devait s'engouer l'école romantique ; mais la tradition des classiques français n'y avait point préparé les spectateurs lettrés de la Restauration. Il est intéressant de savoir que ces passages, dignes de toute admiration, ont été sentis celte fois par l'auditoire populaire.
Le dénouement du Roi Lear est d'une tristesse infinie. Ce serait le cas d'appliquer à Shakespeare cette expression que Racine inscrivait sur la marge de son exemplaire de Sophocle : « Ici le poète s'est épuisé à faire pitié. » Sur le cadavre de sa fille, de l'innocente Cordelia, après avoir exhalé quelques cris déchirants, quelques paroles égarées, le vieux roi, le misérahie roi, expire de douleur.
Il faut remercier vivement M. Maurice Bouchor de tout ce qu'il a fait, depuis déjà longtemps, et tout particulièrement de ce qu'il vient de faire. Il a voulu mettre à la portée des lecteurs les
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plus humbles les chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ainsi compris, le Répertoire des Lectures populaires rendra les plus grands services à la cause de renseignement et de l'éducation du peuple. Souhaitons, facilitons de notre mieux la diffusion de ces petits livres, qui sont à la plupart des ouvrages de librairie ce que serait, à une poche de gros sous, un Jingot d'or.
Post-Scriptum. — Dans celle étude, écrite il y aura bientôt une douzaine d'années, lorsque je rappelais les titres littéraires de Bouchor, je ne citais de lui que les publications antérieures à 1895. Ce serait de ma part une sorte de trahison que de me taire absolument sur ce qu'il a donné depuis ce temps-là, et de laisser peut-être supposer qu'en voulant acquérir la renommée d'instituteur, dont il est fier, il a cessé d'être poète. Le don de poésie, s'il est réel, ne s'aliène pas. On ne dépouille pas la faculté de s'émouvoir et de traduire en harmonies ses émotions, comme on dépose un vêtement qui se fatigue ou qui ne convient plus à la saison. Quand Maurice Bouchor s'est mis à parcourir les quartiers parisiens, puis les provinces de la France, pour faire entendre à travers les écoles sa parole d'éducateur, le lyrisme profond, qui était sa nature même, n'a j)as cessé de bouillonner en
lui et, par moments, de faire explosion. Dès 1897, il groupait, dans un livre intitulé Vers la Pensée et vers l'Action, quelques chants inédits, au milieu desquels s'élève ce noble cri de tendresse et d'admiration : Aux Femmes d'Alsace. En 1902, il donnait des séries de méditations, rassemblées sous ce titre : Le Poème de la vie humaine, et il prenait ici pour collaborateurs les plus grands maîtres de la musique, LuUi, Hc-endel, Haydn, Gluck, Mozart, Beethoven, Weber, Schubert, Mendelssohn, Schumann « et les mélodies populaires ». La naissance de l'enfant, l'éveil de l'amour, la beauté de l'hymen, les joies de la maternité, l'effort douloureux, mais viril, du travail, les tristesses du deuil, la perspective auguste du tombeau, voilà quelques-uns des sujets traités. Quelle est la conclusion du poète au sujet delà vie? » Elle vaut la peine d'être vécue. » Les Nouvelles Chansons pour les enfants, les Chansons rustiques à deux voix n'épuisent pas cette source pure, et jusqu'à son dernier jour, on n'en peut pas douter, le poète s'y abreuvera.
Le filon dramatique, qui depuis le moment où avait disparu le Petit Théâtre des Marionnettes, pouvait paraître abandonné, a été exploité, depuis 1897, avec un très rare bonheur. C'est pour les enfants que le poète a écrit ces œuvres légères et charmantes, le Mariage de Papillonne, La Belle au Bois dormant, d'autres encore. Pour les enfants aussi, la Première Vision de Jeanne d'Arc, sorte de mystère héroïque. La première repré.sentation e:i fut donnée au mois d'avril 1897, « en pays lorrain », dan« une école de Nancy. Quant à la pièce de la Belle au
Bois dormant, improvisée au cours d'une saison d'été, le poète a su exprimer tout le plaisir qu'il eut à la composer et tout celui que nous avons à la relire, lorsqu'il a écrit ces seuls mots : « Elle m'a été soufflée par les arbres, les oiseaux et les écureuils de la forêt de Fontainebleau. » Nausicaa, fantaisie dramatique inspirée d'un des épisodes les plus fameux de VOdyssée, continue cette série d'adaptations originales. Du trésor homérique aux sources indiennes du boudhisme il n'y avait qu'un pas, pour le poète des Symboles. Trouvant dans un ouvrage de Burnoufla légende de Kounâla^ il l'a librement modifiée et il en a tiré le drame le plus poignant, la leçon de bonté la plus émouvante, .l'omets, départi pris, quelques écrits où la préoccupation sociale, la propagande pour la paix écrasent un peu l'œuvre d'art, mais je ne puis assez dire tout ce qu'il y a d'invention ingénieuse et d'exquise naïveté dans ce recueil, récemment publié, le Théâtre du Petit Chaperon Rouge. Il faut connaître Blancheneige et Rosevermeille, une délicieuse comédie dont un conte des frères Grimm a fourni le canevas, et Dans le Jardin, une féerie, à la façon des contes délicats d'Hégésippe Moreau, mais où passerait par instants le souffle shakespearien. Pour fêter le jour anniversaire de la délaissée Cendrillon, les personnages du jardin, une linotte, une souris, un lézard, une rose, un potiron viennent se grouper autour d'elle et lui versent l'enchantement de leurs propos légers, de leurs « histoires » inefTables.
« Si tu t'abaisses, je t'élèverai », lit-on dans le livre
oi POÈTES ET CRITIQUES
sacré : il se pourrait qu'en s'appliquant avec une tou chante modestie à satisfaire les enfants, le poète Maurice Bouchor se soit trouvé, sans le vouloir^ atteindre un but plus haut qu'en s'efforçant de retenir, par-dessus tout, l'attention des hommes faits, qu'en se montrant piéoccupé de gagner leurs suffrages.
2 Janvier lUi;].
HEGESIPPE MOREiVU
ON ne peut oublier le mystère à la fois vulgaire et douloureux de la naissance de Moreau; il a pesé très lourdement sur sa destinée tout entière. C'était un fils naturel : condition cruelle, s'il en fut, à une époque où, parmi tant de préjug^és, se manifestaient violemment Téloig-nement instinctif et le mépris irréfléchi pour ce qu'on appelait avec rudesse le bâtard, même lorsque l'enfant était légitimé. Il connut donc, à certains jours, il redouta, comme le plus pénible affront, cette sorte de proscription aussi implacable qu'injuste.
Ses deux parents moururent très tôt, l'un après l'autre, le père le premier, miné par la phtisie et emporté quatre ans après la naissance
1. Discours prononcé à la cérémonie dinauguration (10 avril 1910) du monument d'Hégésippe Moreau.
o8 POETES ET CRITIQUES
Ju fils, la mère un peu plus tard : elle expira, comme devait expirer à son tour Hégésippe Moreau, dans les draps d'un lit d'hôpital. Lorsque le compagnon, devenu Tépoux, fut parti, — c'était un très modeste professeur, instruit et pauvre, — la femme, pour continuer à nourrir son enfant, était entrée en condition : elle fut, pendant huit années, la domestique dévouée d'une bourgeoise de Provins. En souvenir de cette autre « servante au grand cœur », la veuve de M. Guérard ou Mme Favier (c'est la même personne) prit pour elle la charge de faire élever le garçon : elle paya sa pension au collège d'abord, puis dans deux petits séminaires. On destinait cet écolier, très doux et brillamment doué, à la prêtrise : une influence inattendue détourna cette vocation.
Il y avait alors, dans cette antique et agréable ville de Provins, un vieillard d'un rare mérite, qui s'était fait connaître, sous l'ancien régime, par des recherches de laboratoire bien conduites et que ses compatriotes avaient élu, pour sa science et sa vertu, en qualité de député à la
Convention Nationale. Il s'appelait Christophe Opoix. N'ayant pas voté la mort de Louis XVI, il n'était pas devenu, pour les habitants de sa ville, le Régicide, cet être terrible et maudit, cet objet d'aversion, d'horreur superstitieuse, que l'un des écrivains religieux du premier tiers du xïx® siècle, Ballanche, nous a dépeint, parqué comme un le'preux et ployant sous le faix de la malédiction sociale : on ne lit plus guère, on admirait beaucoup jadis, avec un frisson de terreur, ce tableau puissamment mélodramatique intitulé : L Homme sa?is nom.
Le Conventionnel de Provins vivait assez retiré, presque toujours plongé dans ses travaux d'histoire naturelle et de psychologie, d'archéologie et d'histoire. L'orphelin contemplait de loin, avec un respect mole d'admiration, ce vétéran des luttes inoubliables ; puis, une fois, il regarda passer, d'un peu plus près, ce solitaire au front nu « de prophète » ; une autre fois, comme il le dit dans un vers éloquent forgé par l'indignation, il entendit qu'on l'insultait « d'une lâche risée » et, petit à petit, « ce grand débris humain » —
c'est son expression — personnifla son idéal.
Ses classes achevées, le rhétoricien obtint, cliacun le sait, d'être mis en apprentissage chez un imprimeur de l'endroit. Il y apprit, seulement à demi, le métier de compositeur. On l'aima dans cette maison ; les fils du patron l'admiraient; la fille, Louise Lebeau, mariée bientôt, mais restée au logis de ses parents, lui témoigna, de loin comme de près, depuis le premier jour et jusqu'à l'heure où il mourut, la plus douce, la plus dévouée, la plus bienfaisante tendresse. Tout ce roman d'amour, ingénu, ardent, traversé de tourments, d'amertumes, de troubles profonds, mais jusqu'au bout demeuré idéal, a été dit et redit par les biographes : il vit encore et palpite dans les lettres écrites pendant dix ans par Hégésippe Moreau a colle (ju'il nommait « sa sauir », et à laquelle il eut le droit de ne jamais donner un autre nom.
(^est dans cet atelier qu'il accomplit, — parlons plus justement — qu'il ébaucha, pour ne jamais la terminer, son éducation politique, trop sentimentale. Il lisait et relisait Jean-Jacques Rous-
seau. Son esprit sans timidité, mais bien plutôt aventureux et assez chimérique, engloutissait, sans trop y regarder, les formules du Contrat social. Son cœur tendre, aisément exalté, d'une sensibilité délicate, mais élégiaque, s'enivrait de mélancolie dans les pages passionnées et troublantes des Confessions. Sa verve satirique toute juvénile s'était manifestée déjà dans quelques chansons frondeuses ou effrontées. « C'est un nouveau Déranger qui vient d'éclore », disaiton. Les encouragements de l'académicien Pierre Lebrun aidant, Hégésippe partit pour Paris à la conquête de la gloire.
Il fit ce qu'il fallait pour s'en montrer digne aux Trois Journées. Il s'arma d'un fusil et, avec beaucoup d'ouvriers ou d'étudiants de son quartier conduits par quelques grognards et par les élèves de l'École polytechnique, il enleva la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures. Il vit tomber autour de lui des blessés et des morts; plus heureux que d'autres, il sortit du combat sans une égratignure. « Tout est terminé, — écrivait-il un peu après, — à moins
que des ambitieux ne veuillent recueillir le fruit de cette révolution toute populaire. D'après l'esprit qui règ-ne autour de moi, — ajoutait-il. — je puis affirmer qu'en ce cas le despotisme ne serait pas plus fort au Palais-Royal qu'aux Tuileries. »
Il prenait donc l'eng-agement de s'insurger contre tout retour d'oppression, et cet engagement, il le tint avec quelques républicains candides de son espèce, sur de nouvelles barricades, les 5 et 6 juin 1832. Sans armes cette fois, comme ce capitaine à la canne de jonc du récit d'Alfred de Vigny, il s'exposa au feu avec un flegme très voisin du désespoir, en homme à qui pèse la vie. Depuis près de deux ans, il n'avait presque pas cessé d'être aux prises avec la misère. Pendant l'hiver de 1830, il écrivait à un de ses amis : « J'éprouve quelque embarras pour vous donner mon adresse : qui peut savoir où je coucherai demain ? » En avril 18.'îl. il avait pris le parti d'essayer du métier de maître d'études : il avait là, plus encore qu'ailleurs, montré son incapacité. En 1832, lorsque le choléra avait envahi joui Paris, terrifiant un million d'hommes.
il avait cru inaug-urer une nouvelle forme de suicide en prenant place dans le litd'oii l'on venait de retirer un mort, victime du fléau. Une put réussir, comme il disait, à se donner « la peste ». Au début de l'année 1833, il revenait à l'hôpital, très gravement atteint, et il y demeurait, dans le plus lamentable état, pendant deux mois entiers.
En voyant ce jeune homme de vingt-deux ans, imprévoyant et maladroit, tombé dans cette détresse, certains commentateurs de sa vie et de ses ouvrages se sont moins avisés de le plaindre que de le blâmer. N'était-ce pas le châtiment de sa nature ombrageuse ? Et ne s'était-il pas complu à dérouter, à décourager tout à fait ceux qui ne demandaient qu'à être ses tuteurs? Sainte- Beuve est admirable : ce n'est pas sur Moreau qu'il s'apitoie, c'est sur M. Lebrun. Mais de qui donc, si ce n'est de Lebrun lui-même, le critique des Lundh tenait-il le détail sur une visite ajournée pour ne pas montrer des « bas bleus »? Et quel autre aurait pu décrire, en les raillant ou tout au moins en les jugeant injurieux, ce « déflain » de la bienveillance, cette « peur »
de la (( protection » chez l'artisan devenu maladif, chez le farouche et famélique auteur, tout aussi défiant, — lorsqu'on lui laissait entrevoir le collier, — que le loup du bon La Fontaine? N'estce pas ici le cas de redire le mot assez amer, mais vrai, du moraliste ? « On voit aussi des bienfaiteurs ingrats. »
Heureusement pour le poète, il avait de vrais amis. Au printemps de 1833, dans le commencement d'avril, par des journées d'une exceptionnelle douceur, il s'était mis en marche, si faible qu'il fût encore, et, à pied, sans argent, quêtant en route un peu de pain et obtenant parfois, de village en hameau, une soupe pour son repas, il s'était, lentement, péniblement, acheminé vers les campagnes de la Brie. Il s'était arrêté presque au terme de son voyage, à la ferme de Saint-Martin, auprès du jeune couple des Guérard qui Favaient retenu. Chez ces braves gens, si simplement et si cordialement liospitaliers, sur le plateau fertile et verdissant, balayé d'air pur, pénétré de fine lumière, il retrouva bientôt les forces, la santé, la belle
humeur, la joie de respirer plus librement et le besoin d'écrire encore ou, pour mieux dire, de chanter. Il descendit jusqu'aux pentes herbeuses oij se déroule au grand soleil, avec un murmure léger, et en étincelant parfois comme un beau ruban d'argent neuf, le mince courant d'eau de la Voulzie ; il revit les monuments de Provins et ses ruines, le donjon du vieux château fort, la coupole de Saint-Quiriace, les murailles de la cité, élevées par les comtes de Champagne et de Vermandois après qu'ils furent revenus de l'aventure des Croisades, les tours carrées et rondes alternant, les larges pans de remparts impérialement drapés de lierre toujours vert et ponctués, comme certains tapis de l'Orient, par le safran ou l'incarnat des fleurs des pariétaires : il se crut rentré au pays pour ne plus en sortir. L'on sait comment il fonda à Provins une publication périodique en vers, une autre Némésis, le Diogène, comment il dut, après s'être battu en duel, porter son journal à Paris, comment l'entreprise sombra> comment le pamphlétaire retomba dans la misère noire, et
jusqu'à quel point il souffrit de la cruauté du vieil Hiver ^ qu'un autre poète a si justement appelé « tueur de pauvres gens », et comment, toutefois, au retour de la belle saison, ayant élu domicile dans un vieux chêne, près de la mare d'Auteuil, il trouvait encore dans son imagination de riantes couleurs pour égayer son dénûment et pour jouir à peu de frais du seul (( luxe » de la nature. « Je vis heureux, écrivaitil. On m'a payé une romance vingt francs, c'est l'opulence. Trois sous de pain, deux sous de lait, telles sont mes dépenses de chaque jour. »
Ces dépenses, plutôt modestes, il ne gagnait pas toujours de quoi seulement y suffire. 11 écrivait pour le Journal des Demoiselles, pour le Journal des Enfants, pour la Psyché, Ae. courts récits délicieux. Il les ciselait avec lenteur, comme des joyaux rares. Les dames qui rédigeaient ces journaux daignaient, de temps en temps, contenir quelque peu leur flux de prose intarissable pour faire place au Gui de Chêne^ au Fils de la fruitière ou aux Petits souliei^s.
Mais, d'après le bilan de l'un de ces journaux,
un autre pauvre hère a calculé que les contes d'Hégésippe Moreau avaient dû lui être payés, lorsqu'ils le furent toutefois, au tarif maximum de cinq centimes la ligne. Et c'est pourquoi, sur la fin de sa vie, il fut heureux de pouvoir revenir à sa besogne d'artisan. On l'accepta, chez l'éditeur Béthune et Pion, en qualité de correcteur d'épreuves : à sa grande surprise, son travail ne fut pas ravalé et rebuté finalement, comme il l'avait été ailleurs. Il gagna quatre francs par jour : son dîner lui coûtait un franc. Il n'avait plus à se préoccuper d'attendre sans espoir le pain porté au bec par quelque corbeau nourrisseur comme celui d'Élie. Mais tout son corps était déjà usé ; il dut reprendre le chemin de l'hôpital. Il y dormit, il y souffrit encore un peu de temps, il y mourut. On s'émut, reconnaissons-le, et l'on s'indigna sur sa tombe.
C'est au lendemain de la mort que s'opère,
pour la poésie, le départ, entre l'œuvre qui
• doit survivre, et l'œuvre, qui, malgré les
apparences, ou en dépit parfois de l'opinion,
ne survivra pas, parce qu'elle n'a jamais
vécu. Ce jour-là, des renommées s'écroulent, comme une muraille de terre et de plâtre s'effondre, d'elle-même, aux heures de l'inondation. Et l'on voit émerger du sol, plus d'une fois, quelque durable ouvrage d'art que beaucoup ignoraient et qui fixe à jamais l'admiration de ceux qui s'y connaissent. Comme les auteurs d'épigrammesde l'Anthologie grecque, Hégésippe Moreau, pour avoir seulement écrit quelques pages de prose d'une exquise délicatesse et quelques pièces poétiques d'un sentiment sincère, d'un accent pénétrant, d'une forme achevée dans sa simplicité souveraine, est entré dans le groupe glorieux des poètes incontestés, de ceux qu'on relira, qu'on aimera toujours. Son nom brille déjà depuis soixante-dix années, et il n'a pas subi d'éclipsé. Il continuera à traverser les espaces du temps, et le doux bruit des vers, qui ont chanté le bon cœur de la jeune et belle fermière ou la fraîcheur des flots de la Voulzie, ne cessera pas de frémir sur les havres des hommes.