LE PROFESSEUR MICHEL JOUFFRET
CE qui me frappe, plus que tout, dans la vie trop courte, mais si pleine, de Michel Jouffret, c'est la place qu'y tient Famitié. Les moralistes l'ont souvent fait observer : nous perdons, pour la plupart, tout le temps de notre existence à rechercher des biens que la mort nous enlève. Comme si le succès le plus brillant pesait, je ne dis pas dans la balance de l'Éternel, mais dans l'estime de tout homme indépendant et réfléchi, autant qu'un peu de supériorité professionnelle ou d'irréprochable labeur, nous courons après les honneurs, nous luttons pour nous élever, et tout ce qui fait la beauté, la douceur et le sens
1. Discours prononcé à la cérémonie d'inauguration (2 mars 1908) du monument élevé à la mémoire de Michel Jouffret, à Entraigues (Vaucluse).
de nos jours, strictement comptés, nous échappe misérablement. Jouffret ne fut pas de ceux qui poursuivent une ombre : il s'attacha aux biens qui ne périssent pas ; il rechercha cette richesse morale, si rare et d'un si grand prix: des amis dig^nes de ce nom ; il sut les acquérir, il fut digne de ne pas les perdre ; il les conserve au delà du tombeau. Ce sont eux qui, dans ce jour de commémoration, venus de toute part et rassemblés pieusement auprès de cette image expressive et durable, semblent donner à ces deux vers d'André Chénier leur signification la plus profonde :
Morts et vivants, il est encore pour nous unir Un commerce d'amour et de doux souvenir.
Je ne vous rappelerai pas dans le détail ce que fut la vie de Jouffret, ce que furent surtout ses plus jeunes années, si tendres à la fois et si viriles. Vous pourriez m'instruire à ce sujet ; plus d'un d'entre vous aurait le droit do se tourner vers le buste vivant que nous inaugurons, et de lui adresser les mômes mots de bienvenue, que le personnage du chœur à Perdican, dans
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la pièce d'Alfred de Musset : « Vous ressemblez à un enfant que nous avons beaucoup aimé. » Toutefois, dans cette adolescence exemplaire, qu'un des amis les plus intimes de Jouffret, M. Charles Chabot, décrivait, au lendemain de la mort S avec un charme de simplicité attendrie tout à fait pénétrant, il y a un acte de volonté admirable, un trait de morale en action que je m'en voudrais de ne pas signaler, une fois de plus, devant ceux d'entre vous qui nous en ont gardé la tradition. C'était pendant l'année terrible. Le frère aîné de Michel Jouffret était prisonnier de guerre, et, privée de son aide, soutenue par le seul labeur d'une sœur pleine de vaillance, la famille était près de connaître le dénûment. Michel, âgé de treize ans, laissa les études latines qu'il avait commencées sous la direction d'un vieux prêtre et, sans prendre l'avis de personne, il se fit recevoir comme manœuvre chez un maçon de l'endroit, pour rapporter à sa mère un salaire de vingt-cinq sous à la fin de
4. Annuaire de l'Association des Anciens Élèves de l'École Normale Supérieure, 190S.
chaque journée. Ah! comme il méritait, ce petit ouvrier, qu'au lendemain de la tourmente deux autres braves cœurs, le docteur Ghanard et le docteur Poujade, assurassent son avenir intellectuel, en obtenant pour lui l'admission au lycée d'Avignon avec bourse entière et trousseau! Et quelle joie c'est encore pour nous de penser que, g-râce à ces deux protecteurs intelligents et généreux, toute la noblesse d'une destinée humaine s'est accomplie ! Dans la vie de Michel Joufiret cette heure matinale, cette aurore, d'abord assombrie et enfin rayonnante, n'est-elle pas d'une émouvante beauté ? Et n'y a-t-il pas dans l'histoire de certains hommes comme dans celle de certains peuples, un moment unique, un moment qu'on ne se lasse pas de contempler, c'est celui où l'àpre et saine rusticité va s'adoucir, où l'énergie exubérante et invincible va trouver son plus noble emploi, en se vouant, pour la première fois et pour jamais, au sentiment du beau qui vient d'éclore?
Ce que furent, pendant toute la durée des éludiîs classi(jues, les aptitudes, k^s efforts, les
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succès de Técolier, nous le savons par les palmarès d'Avignon et de Louis-le-Grand, où son nom brille si souvent, et par celui du concours général des lycées de Paris, où il figure avec honneur. Ce que fut l'élève de l'École Normale Supérieure, je l'ai demandé à son maître de prédilection, à M. Emile Boutroux, l'illustre philosophe. Si j'avais cru que l'échange me fût permis, je vous aurais seulement apporté l'or de sa réponse et cela aurait mieux valu que la menue monnaie d'un long discours. Vous pouvez en juger par cette unique citation : « Jouffret n'était pas un élève préparant son agrégation, c'était un homme qui réfléchissait, qui cherchait, qui rêvait, qui voulait aussi : car vivre, pour lui, c'était agir, être utile, bien faire. Il est resté pour moi le modèle de cette fusion de la théorie et de la pratique, donc le type du sage, au sens antique du mot. Avoir pu lire à livre ouvert dans une telle âme est l'une des joies les plus profondes qui soient données à un professeur. » Et ce que Jouffret, formé par un tel maître, fut lui-même comme professeur, depuis le jour où
il s'assit en qualité de stagiaire dans la chaire de philosophie du lycée Louis-le-Grand jusqu'à ses derniers moments si douloureux, et si laborieux encore, des témoignages innombrables nous le disent éloquemment. Je ne me crois pas le droit d'insister sur mes propres impressions, quelque vives qu'elles soient restées; c'étaient des impressions de lettré, de profane ; mais ce que j'ai le devoir dédire, c'est que les inspecteurs généraux qualifiés, les philosophes, démêlèrent, du premier coup d'œil, les hautes vertus professionnelles de Michel Jouffret et les mirent en pleine lumière. Que ne puis-je citer ici le jugement de celui qui fut la critique même, du maître des maîtres, de M. Jules Lacholier?
Il ne tenait donc qu'à Jouffret — toutes ses notes en font foi — de venir professer dans une chaire de Paris; il demanda « son maintien à Marseille». C'est qu'il avait trouvé à Marseille un champ d'action, et qu'il lui répugnait de le quitter. 11 n'était pas de ces penseurs dont la pensée n'est pas apte à supporter tout le labeur de la vie même. Sa philosophie n'élail nullement un jeu,
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à moins que jeu^ ici, ne signifie apprentissage et accomplissement des offices du citoyen : luchis pro patria. Indus pro civitate.
Ce besoin d'agir, qui borna, de bonne heure, les ambitions du professeur aune chaire de lycée de province, poussa pourtant cet excellent Français hors des frontières de la France. Dans une excursion pédagogique, faite en 1895, à travers nos établissements d'enseignement secondaire, M. Martin Hartmann, aujourd'hui professeur à l'Université et au collège royal de Leipzig, était reste sous le charme des qualités magistrales de Michel Jouffret. Il réussit à s'assurer sa collaboration comme lecteur et conférencier, et pendant les vacances de 1899, du 20 août au 20 sep- ' tembre, Jouffret fit une tournée de lectures, ou comme on dit en Allemagne, de récitations, à travers une douzaine de villes comme Leipzig, Dresde, Berhn, et il donna des conférences sur des sujets littéraires, au siège des associations des professeurs. Ces conférences ont été éditées chez Teubner à Leipzig, sur l'initiative du professeur Vietor, de Marbourg, avec ce titre tout
vibrant : De Hugo à Mistral. L'ouvrage comprend sept leçons, pleines d'idées fines et d'aperçus originaux ; l'expression en est grave et charmante. Ce qui manque à ces pages, si dignes d'être recueillies, c'est l'accent qui les animait, ce sont les citations merveilleusement lues, et cette communication magnétique avec les auditeurs, ce don de soi-même, cette aisance suprême à offrir généreusement, sans calcul d'intérêt, sans souci d'amour-propre, l'hospitalité de son esprit.
Le succès fut extraordinaire : il se renouvela. Qui aurait pu penser que des efforts, même démesurés, auraient raison d'une constitution d'apparence si vigoureuse? En 1899, regardant s'avancer vers eux pour la première fois ce Français bâti comme un athlète, les auditeurs d'outre-Rhin avaient cru voir venir, — c'est l'expression de l'un d'entre eux, — « l'image de la santé » épanouie dans sa fleur. A cet ascendant de la personne, au charme du regard ouvert, lumineux et direct, aux caresses de la voix chaude, enveloppante, se joignaient toute la
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force des convictions, toute la précision des jug-ements, toute l'élévation de la pensée. On s'explique l'impression profonde, persistante, faite par notre compatriote sur des auditeurs « enthousiasmés ». J'emprunte ce terme à une lettre de M. Martin Hartmann, et j'en détache encore cette image, qui prête aux sentiments de gratitude du pays étranger comme une sorte de grandeur : « Il a rayonné vraiment sur l'Allemagne entière. »
Ces aspects si divers, si dignes de retenir notre attention, n'expriment pas toute cette physionomie morale. Oui, MichelJouffret fut professeur, et métaphysicien, et orateur, et, à son heure, homme public; mais, au fond de son cœur, depuis ses jeunes ans, jusqu'à sa dernière heure, il garda rehgieusement un asile pour la poésie. Dès les vers latins du collège, il révéla son goût pour les rythmes subtils et les paroles cadencées. Il mania l'hexamètre dactylique avec assez de supériorité pour trouver du plaisir à s'y reprendre, au temps de l'âge mûr, et pour s'appliquer à traduire, dans la langue de Catulle et de Virgile,
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— avec une souplesse, avec une vigueur qui font penser à ces gageures de lettrés du xvi® et du xvn^ siècles, — un sonnet de José-3Iaria de Heredia. Dans sa classe de philosophie, c'était sa joie de professeur que d'expliquer aux jeunes gens le grand poème de Lucrèce, le De naturâ rerum, son livre préféré : il en commentait les puissantes beautés avec une attention qu'on sentait frémissante. On devinait, en l'écoutant, bien des secrètes harmonies. Quand je reçus de lui, en 1900, les Poè?nes idéalistes^ je fus plus charmé que surpris : je les avais prévus et espérés. Ces vers, pénétrés de pensée, et délicats autant que fermes d'expression, furent couronnés, en 1901, par l'Académie française.
Ce n'était que le moindre effort dont Jouffret fût capable. Nous en avons la preuve dans les Poésies posthumes, si neuves, si émouvantes, si aisées et si achevées de facture, qui furent à jamais interrompues par la mort. Dans la cinquième des leçons faites en Allemagne sur les poètes français, JouflVet s'exprime ainsi : « Chez Suily-Prudhomme, il y a deux natures^ je ne
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dis pas juxtaposées, mais profondément fondues l'une dans l'autre : un tempérament de poète et une intelligence de philosophe. Le philosophe a grandi, évolué, grâce aux progrès de la réflexion et de l'étude, et a fini par dominer. » Je ne crois pas trop me tromper en disant que, chez Jouffret, s'il avait vécu plus longtemps, le philosophe, qui d'abord subjugua le poète et l'empêcha longtemps de se manifester, lui aurait laissé le champ libre. Des pièces, d'un réalisme poignant comme Rêve morbide^ étrangement évocatrices comme Papyrus, larges et hautes comme Hymne à r Egypte, nous font songer, avec tristesse, à tout ce qu'une fin prématurée nous a ravi de pensées, de sensations, de formes prêtes à jaillir.
Mais n'allons point fausser le sens d'une vie qui fut avant tout d'action et d'effort, en permettant à nos regrets mal dirigés d'y agrandir, sans que Jouffret nous l'ait permis, la part du rêve. Ne cédons pas à cette puérile prévention, qui nous représente le travail littéraire comme plus précieux qu'aucun autre, enveloppé qu'il
est de je ne sai«i quel réseau d'illusion. N'est-ce pas se faire une plus juste idée de la valeur des choses que de reconnaître jusqu'à quel point nos occupations les plus ordinaires, notre labeur de chaque jour, soutenu sans défection, sous l'apparente monotonie des efforts et des résultats, « nous mettent aux prises », en silence et à notre insu, avec les « suprêmes énergies de la nature » ? C'est l'expression même du philosophe Emerson, et pour prêter à sa formule de penseur la clarté d'une image, il évoque, à grands traits, le souvenir de ce héros des légendes du Nord condamné à boire le contenu de la coupe de corne d'iVsgard, à lutter contre une vieille femme, à rivaliser de vitesse avec Lok le coureur, et qui se trouva, au terme de ces trois épreuves, avoir bu la mer, s'être mesuré avec le temps et avoir cheminé du même pas que la pensée.
Sachons ouvrir les yeux et voir les attitudes ou les actes sous leur vrai jour. Tracer, toute sa vie, des sillons de labour, pour y jettr à pleine m;iin les grains de seigle ou de froment; façonner, sans relâche, de jeunes esprits pour y faire
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fructifier la semence, non moins nécessaire, des sentiments et des idées, ce ne sont là des besognes vulgaires que pour Fobservateur inattentif ou aveuglé ; comme l'a dit, dans des vers animés d'un souffle divin, notre Victor Hugo dont Jouffret prêcha l'évangile : vienne l'heure crépusculaire ; aux lueurs augustes de la tombée du jour ou du mystère de la mort, le geste grave et bienfaisant du patient semeur prend un caractère sacré, et semble « s'élargir jusqu'aux étoiles ».