III. — l'hexamètre DE NONNOS
« Les poètes primitifs, dit un grand critique, font des épopées; les poètes des époques secondaires font des morceaux clioisis ; les poètes de décadence font de beaux vers (1). » Cette dernière parole se réalise avec une merveilleuse exactitude dans deux poètes presquecontemporains. Tous deux sont nés en Egypte et appartiennent à Técole alexandrine. Le premier, Claudien, après quelques essais de poésie grecque, abandonna sa langue maternelle, se lixa en Occident et devint le panégyriste ofîiciel des derniers jours de Tempire. Nul n'a tait de plus beaux vers latins que Claudien, mais c'est une beauté roide et guindée, sans grâce et sans souplesse ; c'est une harmonie qui coule, non d'une source vive, mais d'un robinet qu'on ouvre et qu'on ferme. Nonnos resta grec et fît de beaux vers de décadence dans la langue d'Homère, comme Claudien dans la langue de Virgile. « Plus j'avance dans la traduction de Nonnos, dit le comte de Marcellus, plus son style me semble digne d'observation. Si je n'admirais bien souvent, dans les heureuses négligences du plus grand des poètes, un nouvel artifice, je dirais, en tremblant moi-même devant mon blasphème, que ses vers sont parfois plus réguliers que ceux
(1) D. Msard, Poctes latins de la décadence) à propos de Lucaiii.
d'Homère. Mais quoi ? Delille ne versifie-t-il pas souvent mieux que Corneille ? Claudien et Stace de leur côté n'ont que des hexamètres d'une belle fabrique ; avec moins de sève qu'eux, mais avec plus d'élégance et de limpidité, Nonnos a plusieurs de leurs défauts (I) ».
Il n'est pas impossible chronologiquement que Nonnos ait eu en effet Claudien pour modèle. Tout au moins, faut-il admettre que ces deux grands versificateurs de décadence ont usé des mêmes procédés pour rendre plus sensible l'harmonie de leurs vers. Tous deux ont horreur de l'hiatus, tous deux affectionnent le dactyle et le multiplient au préjudice du spondée. M. de Marcellus a caractérisé comme il suit la réforme rythmique de Nonnos :
« PII a constamment proscrit l'usage, qui régnait jusqu'à lui, de la syllabe brève devenant longue en raison de la césure. — 2" Il a poursuivi Vhia" tus à outrance dans les premiers chants de son poème, et l'a complètement banni des derniers. — ^^ Il a presque partout remplacé le lourd spondée facultatif du quatrième pied, par un dactyle rapide, mais non obligé, et il a ajouté ainsi à l'éclat et à la grâce du vers. — 4^^ Enfin, dans sa haine du spondée, il l'a chassé du cinquième pied, où Homère et Hésiode l'avaient introduit pour les nécessités de la prosodie primitive : transmis par eux au vers héroïque latin, il est fréquent chez Lucrèce et Catulle, rare et à effet chez Virgile ; mais Nonnos et ses disciples après lui, l'ont considéré comme un défaut, ou du
(1) De Marcellus, Konnos, notes, p. 14?,
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moins comme une négligence : or, je ne crois pas, moi qui ai tant lu et relu les Dionysiaques pour les traduire ou les rétablir, y avoir trouvé un seul vers spondaïque, parmi 21,895 hexamètres comptés (1). »
Ces préférences et ces proscriptions de Non nos sont aussi les préférences et les proscriptions de Claudien. IMais il est une autre tendance commune aux doux poètes et qui semble avoir passé inaperçue. Puisque la quantité disparaissait de la prononciation et que Taccent au contraire devenait prépondérant^ un procédé qui se présentait naturellement à des poètes réformateurs, consistait h renforcer par Taccent les syllabes longues et à donner ainsi à la thésis du pied métrique le double relief de la quantité et de la hauteur. C/est ce que firent en effet Claudien et Nonnos ; Claudien (2) avec la discrétion qu'exigeaient les lois de la césure latine, Nonnos dans la mesure que permettait la mobilité beaucoup plus grande de Taccent grec.
Nous donnerons seulement quelques preuves de ce que nous venons d'avancer : sur les cent premiers vers des Dionysiaques, 73 ont Taccent sur la
(1) De MarccUus, ihid. p. 24.
(2) S. Reinach, :sianud de Phifoîopir : « Dans les hcxamètros grecs et latins, les poètes n'ont pas essaye de faire coïncider les temps forts et les accents : toutefois, au dernier pied, les poètes latins recherchent cette coïncidence Ainsi, dès le temps d'Auguste, un certain besoin se trahit chez les poètes, de faire coïncider à la tin des vers le temps fort et l'accent. La sonorité que notre oreille trouve aux vers latins de la décadence, de Claudien, par exemple, tient au grand nombre de ces coïncidences dans le corps des vers, coïncidences naturelleftient recherchées à une époque où la quantité avait prest^uc disparu de la langue parlée. > p. i3-? et 133,
pénultième et 27 sur la finale ; 34 présentent à la dernière dipodie cette disposition des accents sur les thésis : 9JAa vivavTwv (1). Dans le dernier chapitre de la 2Mraphrase de S, Jean, sur 1 14 vers, 99 sont paroxytons ou périspomènes, 83 ont l'accent sur la thésis du dernier dactyle, et 55 offrent la dipodie tonique : cEiTTvx OaXissY;; (2). Ce qui est plus caractéristique encore, c'est que jamais Nonnos ne termine le vers par un proparoxyton, comme le fait si souvent Homère (3), ni par une enclitique, telle que ts, r£p, t'. (4). Enfin voici des exemples décisifs que nous pourrions multiplier à Tinfini.
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(1) Lionys., i, IS.
(2) Paraphr. de S. Jean. Patr.Gv. T, XLlU. p. 010. Cap. XXI. 25.
(3) 32 fois sur les 100 premiers vers de V Iliade. M. Sal. Reinach nous apprend (Manuel de Philologie, T. II p. 208; que Ludwich a découvert avant nous cette particularité de Nonnos.
(4) T£ à la fin du vers : lliad. I. 167, 177, IW, 200, — z-z • ^41 586, 588. r • - 1
(5) Dionys. XX. ?^2'2 ; cf. 303, 306.
(0) XXl, 107 ; cf. 36, 68, 08, 307, 332. G) XXII, 138 ; cf. 6a, 123, 124, 2^), 385. (8)XXIII, 84 ; cf. 07.