II. — LES ANALOGIES DE L' ACCENT LATIN
A l'époque de la conquête romaine, la Grèce insinua son esprit, son goût, sa civilisation, et, dans une certaine mesure, sa prosodie aux Latins victorieux. Mais plus tard^ et après Tèrc chrétienne, surtout après Constantin, n'y eut-il pas une sorte de réciprocité ? La langue, la syntaxe et la versification latine n'cxercèrent-ollcs pas une inlluence sensible sur la langue, la syntaxe et la versification des Byzantins ? Nous ne nous chargeons pas de résoudre ce problème historique avec toutes les questions incidentes qui s'y rapportent, mais nous croyons pouvoir établir quelques points essentiels.
Ainsi nous croyons que dans la prose, et spécialement dans la prose oratoire, les analogies de la phrase latine, combinées avec remphase orientale, devaient amener l'habitude de terminer les périodes par de longs mots, et surtout par des verbes composés ; et, comme les llexions verbales des Grecs sont presque toutes accentuées sur Tantépénultième, il en résultait cette i)rosc syntonique, dont nous donnerons bientôt de si curieux exemples.
Mais nous nous en tenons encore dans ce chapitre
à la seule versification : nous nous proposons de montrer comment les analogies de l'accent latin devaient accélérer dans la versification grecque la tendance à la paroxytonie, et, par là, contribuer à la naissance du trimètre byzantin et du vers politique.
Il est nécessaire avant tout de signaler les rapports ou plutôt les diff'érencesqui existaient de tout temps entre l'accent grec et Taccent latin.
Chez les Grecs, la syllabe qui a le plus d'influence sur l'accent est la finale. Mais cette influence est seulement restrictive : elle marque des limites à l'accent, mais sans lui imposer de place déterminée ; longue , elle resserre l'amplitude, et la borne aux deux dernières syllabes ; brève, elle rétend aux trois dernières.
Chez les Latins au contraire, la syllabe directrice de Taccent est la pénultième, et les lois qu'elle impose sont absolument décisives : longue, elle est nécessairement tonique ; brève , elle reporte non moins nécessairement l'accent sur l'antépénultième. On a chez les Grecs :
los dactyles ^w^îv.a, r:';jL£va, y.xpTepcv, les triliraqiios àXc/cv, £y£;j.£v, à^aOcr, les anapestes àv£;j.2'., cX'yy;, ipîTr^;, les crétiqiies a^f ;£/.:'., Y;À(y.sur, £vt:ayjv.
En latin, tous ces mots seraient indistinctement proparoxytons.
Chez les Grecs, nous avons encore :
les pyrrhiques ^oXjv, xpcv:v,
les iambes H-ix^, «Yct,
les trochées yatav, çwtc^,
les spondées Swao) , Xasî; ,
les amphibraques ^iXaf^^ç, ^aOîîav, ^jvaiyi;,
les bacchius {JLix^aOat, YîvsOXr,;, Trspisjoir,
les antibacchius wXtîOîv, bTwcav, suwTriv,
les molosses x?'"^^^^5'. , vcvvado;, Xa-z^r^po;;.
En latin, tous ces mots seraient invariablement paroxytons. De ces règles absolument g(!^nérales résultait dans la versification latine une étroite alliance entre la quantité et Taccent.
Vers a finales spondaïques ou trochaïques — Les temps forts métriques de la dernière dipodie de riiexamètre coïncident exactement avec les temps forts toniques :
Tit>Te, tu patiilsp recubans sub tégminc fâjïi, Silvestrem tenui musam mcditâris avéna.
Dans l'hexamètre virgilicn, cette coïncidenc eharmonieuse de la quantité et de Taccent n'est négligée (1) que pour produire des effets imitatifs :
(1) Servius si^j^nalc une autre exception fort singulière dans cette finale de Virgile :
maria omnia circùm.
In fine accentum ponimus, contra morem latinnm. Priscien en donne une raison peu plausible. C'est, dit-il, pour distinguer la préposition circum de l'accusatif de. riirt<s,C( Quicherat, traité de versifie . lai. Ed. 1876. p. 152.
Souvent l'accumulation des deux ihesis métrique et tonique s'étend au quatrième pied :
Candidior postqiiam tondénti barba cadébat.
mais le vers serait monotone et disgracieux si l'accumulation avait lieu partout :
Hûnc ncque dira venéna, née hosticus awferet énsis.
On pourrait même croire que la raison secrète qui a rendu plus rigoureuses les lois de la césure dans la versification latine n'est point autre que la nécessité d'opposer au début du vers la quantité à Taccent et l'accent à la quantité, afin de mieux mettre en relief leur réconciliation dans la cadence finale.
De même toutes les finales trochaïques de quantité sont nécessairement aussi trochaïques par l'accent :
Martiis ca^lebs quid agam caléndis:
Nec turpem senéctam, Degere, nec cithara caréntem.
Vers a finales iambiques, dactyliques, axapestï- QUES. — Le vers pentamètre est ordinairement accentué sur les temps forts du second hémistiche.
Hoc anno statuit témporis ésse satis.
Fastus erit, per quem lége licébit agi.
En outre, dans ces pentamètres d'Ovide, le dissyllabe final du vers présente une trochée tonique, et les hémistiches :
Jh
Témporis ésso sàtis, Légc licébit agi,
qui, au point do vue de la quantité , sont des archiloquiens comme ceux d'Horace :
Bruma recûrrit inors.
Polvis et ttmbra suniiis.
deviennent, au point de vue de l'accent, de véritables aristophaniens ou choriambiques dimètres, tels que :
Lydia, dîc por omnos, Teniperot ora freiiis.
Dans les vers à finales dactyliques ou iambiques, l'accent se reportait toujours en latin sur Tantépénultième, quand le dernier mot était polysyllabe :
Audax omnia péi'poti, Sonioti(iuo priiis tarda nécessitas, .^sopiis auetor qiiaiu matoriam répporit.
Mais ici encore les poètes semblent avoir tenu au dissyllabe final (1) qui donnait au vers plus de variété et d'harmonie et rapprochait Tiambique du scazon :
Audax lapoti «fénus.
Gens humana mit por vetitum nélas.
Sedilibusque magniis in primis éques
Othone contenipto, sédit.
(1) « Le versiambiquc, ainsi que le vers pcntamôtrc, finit ordinairement par un mot de d eux syllabes, dont la quantité est une iambe >». Quicherat, p.^lG.
De même à côté ^l'asclépiades proparoxytons, comme ce vers de la première ode d^îlorace :
Ma^eenas, atavis édite régibus,
on en trouve d'autres de cette forme :
0 et praesidium et dulce deeus niéuui.
Les finales anapestiques, assez rares d'ailleurs, se comportent comme les iambiques :
Niniis ha^e ros sine cura géritur,
et ont la même tendance à ûiire descendre l'accent sur la pénultième.
Apoi'ite atque approperate ; fores Fa cite ut pateant ; removete niôram.
On peut tirer de ces observations sur la versification latine les deux conclusions suivantes :
1^^ Lorsque la pénultième d'un vers latin doit être longue, elle est accentuée de plein droit, par accumulation de la ^/a'^^/6Mnétriqueet de la thesis tonique.
2^ Lorsque la pénultième doit être brève, les meilleui^ poètes affectent de terminer le vers par un dissyllabe , formant un iambe ou un pyrrhique par la quantité, mais un trochée par l'accent. Dès lors, s'il est vrai que la versification latine ait eu quelque influence dans les premiers siècles de notre ère sur la versification grecque en décadence, cette
influence fut surtout caractérisée par Thabitude de la pénultième tonique.