‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 27 sur 73 · IV. — LES SCAZONS DE BABRIUS · texte numérisé non relu

IV. — LES SCAZONS DE BABRIUS

L'accent tonique signala son nouvel empire dans le vers scazon longtemps avant de triompher dans riambique trimètre. Le scazon ou choliambe, inventé, dit-on, par Hipponax d'Ephèse, remplace riambe final du senaire par un trochée. Cette rupture subite de l'harmonie fondamentale du vers procure une sorte d*hiatus rythmique d'un efîet puissant dans la satire et dans la parodie (1).

Les fnigments qui nous restent d'Ilipponax suffisent à établir que Taccent tonique n'était pour rien dans le rythme du scazon primitit\ et pouvait affecter arbitrairement les trois dernières syllabes du vers. Il en était de même dans les choliambes

(1) Christ, Meivik. p. 361.

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d'Ananios, des tragiques, des iambo/rraphes alexandrins, et dans IVpitaplie (1) consacrée à la mémoire d'Hipponax par Théocrite.

£? ;/£v r.zvT,pôç, ijx^ zz'Jpytj t(o TÛt^^o), Oapdwv xaTtïcU, yjv OiAr.ç, i-i^p-.^cv.

Babrius semble avoir vécu a Tépoque des derniers Césars. Les meilleurs juges ont vanté Télégance de son style, la perfection dramatique do ses récits, la régularité de sa versilîcation. INlais Th. Fix et Ahrens remarquc'^rent les premiers que la pénultième du scazon de Babrius était toujours accentuée (2). l)ei)uis cette observation importante, Ja critique a lait disparaître la i)luj)art des exceptions qui se rencontraient dans le texte de Lachman. Aujourdluii les vers rélVactaires ou oxytons sont en très-petit nombre: nous en avons compté seulement quinze dans l'édition de Schneidewin (:^). Comment expliquer cette singularité du fabuliste syrien ?

(1) On peut remarquer aussi que Théocrite emploie deux fois sur quatre le spondée au cinquième pied, licence reprochée à Hipponaxpar les grammairiens latins. Cl'. Quicherat, Vcrsif. lat. p. 238.

(2) W. Christ (Mcfrik, p. 362) attribue cette découverte à Schneidewin: mais celui-ci dit expressément: Lachmaamusnjm Ic^fem non perspexemt, qtmc est Th. Fixii et U. L. Ahrentis saffacitate animadversa, ut penultima versus syllaha acrenturn habeat. rBahrii Fah. a:soi). Pmef. p. VI. Teubner. 1880).

(3) Ces exceptions viennent pour la plupart de l'emploi des pronoms f^jxcr; et \j\xv.z. Nous reviendrons jdus loin sur l'accentuation des formes pronominales.

Le scazon passa dans la littérature romaine dès le siècle de Cicéron. C. Matins (1) en a fait usage dans ses mimiambes, Catulle dans plusieurs de ses poèmes, Yarron dans ses satires Menippées. Plus tard on le trouve encore dans les cataîecta de Virgile, dans le Prologue de Perse et dans les épigrammes de Martial. Mais les règles de Taccentuation latine fixaient irrévocablement Faccent final du scazon sur la pénultième. Cette nécessité ne dérivait d'aucune loi rythmique et aucun métricien ne s'avisa jamais de renoncer dans un traité de prosodie. Néanmoins on peut croire qu'une oreille romaine devait constater entre le vers de Catulle :

0 quid solutis est beatius curis,

et cet autre vers équivalent, où les deux derniers mots sont seulement intervertis :

O quid solutis est curis bcatius

une double différence, Tune purement métrique, Tautre purement tonique et pour le moins aussi sensible que la première. Si Ton suppose maintenant un Romain helléniste, lamiliarisé avec la cadence tonique des scazons de sa patrie, ne seraitil pas flatté de la retrouver dons la langue d'Hipponax ? Si jamais Perse dans une nuit d'insomnie, s'était avisé, comme plus tard les érudits du

(l) Probablement le même que Cicéron 2i\s\ie\\Q suavissùnus doctissimusque Vir (Epist. Fam . VII. 15) et qui se justifie si éloquemment de son amitié pour César (i6?V/. XI, 28; cf. ad. Ait. IX. 11.)

— 15:.^ — seizième siècle (1), de traduire en choliambes grecs son fameux prologue, n'aurait-il pas ménagé, à la fin de chaque vers, le trochée tonique, auquel étaient habituées les oreilles latines ? Aurait-il accepté avec un égal plaisir ces quatre vers de Denys Petau ?

t^'/vy;; xaOr,Y£jjL(ov, vcsj t£ B(ÔT£'.pa rasTY;p, 7:apà çûj'.v ^Or.'jJLXT ' £7.tj.aO£Îv $£ivy;.

Après avoir fourni lui-même à son traducteur le trochée final du premier vers :

Quis expcdivit psittaco siuim y^xlpi ?

n'aurait-il pas corrigé bien vite les trois suivants, à peu près de cette manière :

(p(ovy;v T£ Tt; S':Sa;£v av!p'XY;v xtita; ; vioj $CT£'pa xat xaOy;Y£{ji.(.)v T£xvy;ç FajTYjp, è'Osjj ' u-cp^ucîc }i.aÔ£rv 961770^;.

Babrius, en accentuant la pénultième de ses scazons ne révèle t-il pas son origine romaine ? Telle est

(1) C'est ce qu'airirmc Denys Petau, et lui-même chercha le sommeil par cet étrange moyen : « Nuper his contractioribus noctibus, cum insomnia laborarem, subiit animum hsec recordatio : Clarissimos quosdam viros in pari caussa Persii prologtim Grsece vertisse. Quos ut imitarer temperare mihi non potui, quin et ego quid hac in re posscm expeiirer, actecum communicaicm, ut somnii perinde ac vigiliae fructus tibi aliquis exstaret. Sic igitur iUos scazontas Graecis totidem expressi. » (Petavii Opeva, Antuerp. 1705, ism^^ lib. n, 29). ^ ^ 1 .

Texplication qu'on a donnée de la règle tonique suivie par Babrius. Cette explication est plausible et nous ne voulons pas la combattre: ce que nous avons dit plus haut des analogies de Vaccent latin pourrait même servir à la confirmer. Cependant il ne faut pas se hâter de conclure, car il y a aussi quelque raison de croire que Babrius n'a rien à voir avec rOccident.

Le trimètre avait déjà une tendance marquée à la paroxytonie. Cette tendance a pu se développer avec les siècles, en dehors de toute influence occidentale, et atteindre, à l'époque de Babrius, assez d'intensité pour que les iambiques à pénultième atone lussent déjà considérés comme exceptionnels. Le scazon devait suivre a fartiori les règles de riambique dont il dérivait ; car une pénultième longue exerce nécessairement sur Taccent une attraction à laquelle une pénultième brève ne peut prétendre. D'ailleurs, de tous les genres littéraires, la fable fut toujours le plus enclin à proportionner son langage, son vocabulaire et sa prosodie, au goût et à la prononciation populaires.

En second lieu, Babrius ne recherche pas seulement la paroxytonie, mais il aff'ecte encore de terminer ses vers par une syllabe longue de nature. Dès lors, Taccent ne peut plus atteindre Tantépénullième, et la pénultième obtient ainsi une chance de plus de devenir la syllabe tonique.

Enfin tout ce que nous savons de Babrius le rattache plutôt à la Grèce et à TOrient qu'au monde romain. Le jeune Branchus, fils de l'empereur Alexandre, à qui le poète dédie son recueil, ne peut-être

qu'un prince syrien du troisième siècle. Lui même, en attribuant Pinvention de la fable à Pantique Syrie (1), révèle sa nationalité. Lï^poque des Antonins et de leurs premiers successeurs fut un âge d'or pour les Syriens hellénistes. Cest le temps de Lucien, de Porphyre, des deux Jambliques. Babrius peut encore occuper un beau rang parmi les écrivains de sa patrie. Dans ses deux prélaces, il annonce le sujet et le rythme de ses mythiambes. Il reproduira, dit-il à Branchus, les discours du sage vieillard Ésope :

cov vjv É'xajTCv ïva Osy;; èvI [i.vy;;xYj {xsX'.cTaYe; jot, ^(Ôîtc, -AYipicv Oy;s(o, Zf/ptov iitj,gtov jy.AYjpà y/oXa cjjvOAiîja;.

Ce dernier vers est très-expressif : le trimètre de Babrius aura une forme sévère et rude ; en outre ses membres seront brisés et rompus, TjvOXaaja; : c'est la détinition du scazon.

Plus loin en commençant un second livre, Babrius rappelle encore le sage Ésope et le Lybien Cibissès. Pour lui, Babrius, « c'est à ime musc nouvelle qu'il conduit son mythiambo tout caparaçonné d'or comme un cheval de bataille obéissant à sa voix. Il ouvre une porto où bien d'autres vont passer avec un bagage pompeux; son style est clair et limpide : il n'a point aiguisé les dents de Piambe, il en a même adouci la pointe, mais sans la briser. »

(ljPcut-('trc Rabrius a-t-il raison dans cette prétention patriotique.

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Ainsi Babrius se donne pour un initiateur, il réforme les anciens rythmes, il ouvre à Piambe une nouvelle carrière, il ne connaît parmi ses prédécesseurs qu'Ésope et un fabuliste africain. Il ne dit rien de Phèdre, et comme il ne parle pas de l'Occident, l'Occident ne dira rien de lui. Babrius n'est pas seulement un Grec, c'est un Asiatique, un Oriental.

Or, sans entrer dans aucun détail sur la langue syriaque, nous pouvons au moins constater ce fait que les Syriens accentuent régulièrement les pénultièmes, à l'exception de quelques formes apocopées, et qu'en faisant passer dans leur langue les mots étrangers proparoxytons, ils ramènent violemment l'accent sur la pénultième. Ainsi le mot cOa^^eA-sv des Grecs devient pour eux sOa— 'îa'cv.

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