‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 28 sur 73 · V. — LE TRIMÈTRE BYZANTIN · texte numérisé non relu

V. — LE TRIMÈTRE BYZANTIN

Reprenons maintenant Pexamen comparatif des trimètres iambiques aux deux périodes extrêmes de leur emploi, et observons surtout les allures de l'accent. Pendant la période classique , sur les cent premiers vers de YOrcste d'Euripide, 58 sont accentués sur la pénultième, 14 sont proparaxytons, les 28 autres ont Paccent sur la finale. Sur les cent premiers vers d'Electre, nous comptons seulement dix proparoxytons, et oT tinales accentuées : restent 53 vers paroxytons. Ces proportions sont d'ailleurs normales, étant donné que la loi de Porson exclut ordinairement de la tin du trimètre les mots de trois syllabes, et que le nombre des dissyllabes paroxytons est bien supérieur à celui des oxytons ou des

périspomènes. Quoi qiiMl en soit des motifs, la majorité des trimètres étaient paroxytons d^s Tépoque classique.

Nous verrons bientôt qu'au temps de Georges Pisidès, riambique était, 97 fois sur cent, accentué sur la pénultième et qu'il ne l'était jamais sur la finale.

Enfin, au moyen âge byzantin, la loi tonique était plus stricte encore. M. Miller publie dans rAnnuaire de r Associât ion des études grecques plusieurs milliers de vers inédits de l'inépuisable Théodore Prodrome (1). Les fautes de quantité sont nom])reuses, mais tous les vers sans exception sont paroxytons. Bien plus, Théodore se permet une fois de déplacer Taccent do rantépénultième pour le donner à la syllabe favorite (2). La loi tonique est devenue tellement prépondérante dans le rythme, qu'elle viole impunément les lois grammaticales. Il est vrai que iM. Ph. Lebas, dans un article sur les fragments inédits de deux romans byzantins, a nié que cette règle tonique fût aussi générale que nous le prétendons ici (:1). Mais les vers de Théodore Prodrome et de Nicétas Eugénianus qu'il publie pour la première fois, loin de justifier sa

(1) Année 1883. p. 18-61.

(2) Le manuscrit donne cj-jovc; pour tj^J^'c; , ibùl.. p. 36.

(3) « Le seul rapport qu'offrent ces vers avec le vers poIiti(iuc c'est qu'ils ont le plus souvent l'accent aigu sur la pénultième syllabe du vers, sans que cependant cet usage soit rigoureusement observé, puisqu'un grand nombre de vers offrent l'accent sur 1 antépénultième et même sur la dernière. » liihUolh. drV École fies Chartes 1840-1844. T. II. p. 409, note.

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thèse, ne font que confirmer la nôtre (1). Il est vrai encore que M. Em. Miller, un de nos premiers hellénistes, dans sa préface aux œuvres de Manuel Philé, se range expressément à l'opinion de M. Lebas^ contre Yossius , Dorville et Boissonade (2;. Mais nous le disons avec autant de confiance que de respect, Manuel Philé lui-même réfute son éditeur^ tant il prend soin d'éviter les vers proparoxytons. Le nombre des exceptions est tellement petit qu'on peut feuilleter longtemps les deux volumes, sans en apercevoir une seule. Cependant, à la page 276 du second volume, se trouve une pièce de 44 iambiques, tous proparoxytons :

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Que conclure de cette anomalie, sinon que Piambique paroxyton et l'iambique proparoxyton ne sont

(1) Les vers de Théodore Prodrome édités par M. Lebas sont au nombre de 103,de la page 413 à la page 417. Ceux de Nicétas Eugénianus (p. 4?0-4?3) sont seulement au nombre de 65. Sur ces 168 vers, il n'y en a pas un seul proparoxyton.

(2)« guam quidem scntentiam (Wensdorfii) qui scquuntur,addunt accentum semper in penultima collocandum esse, in quibus sunt doctissimi viri Isaac Vossius, DorviUius et clarissimus noster Boissonnadius, qui, ultra modum hujusce opinionis fautor, conatus est semper et utinam dicere possera conatur adhuc corrigere pcetarum illorum versus omnes in quibus antepenultima accepit accentum Quem crrorem confutavit vir clariss. Lebasius et Philes ipse nobis adjumento est, ut per eum liceat certissiraas leges de versibus illis constituere ». Man, Phiîae carmim, t. II. p. XIV.

plus le morne vers pour les Byzantins, et que pour conserver riiomogônéité du rythme, il fallait employer constamment Tun, ou constamment l'autre ? On pourrait objecter pncore la paraphrase iambique de rhymne àxiO-cTc,-, où les dérogations à la loi tonique sont réellement plus fréquentes (1). Mais le poète est ici doublé d^in mélode. Le texte qu il doit suivre est un texte sacré: il n'est maître, ni du sens, ni même des expressions. Il conserve jusqu'à Tacrostiche alphabétique ; et d'ailleurs, en y regardant de plus près, ces vers proparoxytons, qui apparaissent plus nombreux, se représentent dans les tropaires toujours aux mêmes rangs. Ce sont les vers 8, 9, 14 et 15 de chaque strophe, de telle sorte que le tropaire initial

devient pour Philé, dans la mesure iambique et tonique^ comme pour Sergius., dansla mesure particulière aux mélodes, un véritable Jiirmus, modèle et régulateur de toutes les strophes suivantes Nous constaterons le même procédé dans les canons iambiques de S. Jean Damascène.

Ainsi, pour résumer cette discussion, dès le temps d'Euripide, l'oreille rencontrait Tacccnt sur la pénultième dans la plupart des vers iambiques; peu à peu elle s'habitua à l'y rencontrer toujours. Les poètes lettrés, qui connaissaient les anciennes lois

(1) T, H. p. 317-333. M. Miller semble prendre la paraphrase de Philé pour lo véritable texte, et le cantique du mélode pour la vraie paraphrase. (Voir note de la page 317),

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métriques, continuèrent à les observer tant bien que mal et s'eftbrcèrent, en même temps, de plaire à la multitude des lecteurs par l'uniformité des rythmes toniques, auxquels le public se montrait de plus en plus sensible.

D'autres écrivains, plus audacieux dans les voies de l'innovation, et sans doute moins instruits de Tancienne prosodie, secouèrent complètement le joug de la quantité, et crurent assez faire pour leur gloire en composant des lignes de douze syllabes à pénultième accentuée (1). Cette forme du yevsjjoliti' que est assez rare, mais le j^oUtique de quinze syllabes, tel qu'on le trouve par exemple dans les Allégories de ïzetzès a une origine analogue.

Concluons en quelques mots ce chapitre : l'accent a été réellement chez les Grecs comme chez les Latins le principe destructeur de la quantité. A l'époque classicjue, il se contentait d'être libre, sans affecter dans les vers de syllabe privilégiée ; plus

(1) On voit que nous ne nous rendons pas à l'opinion de Ritschl acceptée par \V. Christ et S. Reinach, hypothèse d'après laquelle le vers politique de douze syllabes dériverait de l'iambique scazon. Ritschl admet en principe que l'accent remplace la quantité, et conclut que la syllabe toniciue des byzantins devait être une syllabe longue dans l'ancienne prosodie ; mais cette théorie nous semble fausse de tous points. 1» Le vers scazon n'était pas d'un usage assez fréquent pour donner lieu à une transformation de ce genre. 2« L'analogie des véritables iambiques paroxytons de Pisidès, de Philé, de Prodrome et de tant d'autres, prouve que l'accent alTectait la pénultième \mv rompcnsation et non par accumulation. Quant au vers politique de 15 syllabes, nous croirions volontiers, sans avoir de preuves certaines, qu'il dérive non du tétramètre iambique, comme on le croit généralement, mais bien du tétramètre trocliaïque.

tard il voulut renforcer les syllabes longues ou donner une compensation aux brèves ; et peu à peu les longues marquées de Taccent n'eurent plus de relief que par lui, et les brèves accentuées effacèrent les longues qui ne Tétaient pas. Il n'y eut plus dans le rythme des mélodes ni renforcement de la quantité par l'accent, ni compensation tonique donnée aux syllabes disgraciées de la quantité ; l'accent ne fut pas seulement vainqueur et conquérant, il resta seul pour déterminer les temps forts et les temps faibles du rythme, et la quantité fut pour les mélodes comme si elle n'était pas.

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