IV. — LA LITURGIE DES PERES DU DÉSERT
Germain et Cassien avaient embrassé la vio religieuse dans un monastère de Palestine, voisin de Bethléem. Ils vinrent en Egypte vers Tan ;>90 pour s'exercer à la dernière perfection de la vio monastique. Longtemps après, en 417, ou plus tard
{\)Men. Febr. p. 70 : èv àvp-jTrviat^ ib euTOvov.
encore, Cassien, retiré à Tabbaye de S. Victor de Marseille, entreprit sur la demande des évêques de Provence, de décrire dans un premier ouvrage les Institutions des cénobites^ et de raconter dans uu autre les Conférences des pères du désert (1).
Le second et le troisième livre des Institutions exposent les coutumes des moines d'Egypte et de Palestine, en ce qui concerne la prière et la psalmodie. Cassien en parle comme témoin oculaire, car il a pris part lui-même à cette liturgie de la solitude. « Dans toute l'Egypte et laThébaïde, ditil, on récite douze psaumes à Tofi^ce du soir et douze psaumes à Toflice de la nuit, et après les psaumes deux leçons, la première de Tancien, la seconde du nouveau Testament (2). S'il n'y a que deux frères, chacun récite six psaumes ; s'il y en a trois, chacun en récite quatre ; s'il y en a quatre, chacun en récite trois. Ce nombre de quatre psalmistes, quelle que soit la multitude des trères, n'est jamais dépassé. Le psalmiste récite ou chante seul les cantiques sacrés ; les autres moines écoutent^ assis sur des escabelles fort basses, qui sont faites avec des roseaux du Nil., et servent aussi de chevets pour le sommeil f3). A la fin de chaque psaume et quelquefois même plus souvent, après la récitation d'un petit nombre de versets,
(1) A Tariicle bibliographique de Cassien dans le répertoire de M. Ul. Chevalier, il faut ajouter les préfaces de ses deux traducteurs, de Savigny au XVIl"-' siècle et Cartier au XIX*.
(2) Instit. L. II cap. \\\PaU\ Lai. T. XLIX, p. 35. Le samedi et le dimanche, les deux leçons étaient empruntées au seul nouveau Testament, l'une aux Épitres ou aux Actes, l'autre à rÉvangile. cap. VI, p. 90.
C3)Cap. XII, p. 102. Cf, CoUai. 1, cap. XXUI, p. 522.
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Tabbé donnoun sifrnaî, on sclèvo et Ton resie quoique tem[)S debout, dans le silence et la méditation ; puis tous se prosternent pour adorv'^r, se relèvent' immédiatement, et, les mains étendues, continuent la prière, en redoublant de ferveur (1). »
Cette prière silencieuse et recueillie durait quelques instants à peine, mais se renouvelait souvent (2). « Il laut nous accoutumer, dit Tabbé Isaac, ù faire des prières courtes, mais tréiiuentes, de peur que, si elles sont plus longues, notre ennemi ne trouve le temps de j(*tor des distrat'tions dans notre cœur. Cotte oraison courte et fervente est Fol dation salutaire. rolïVande pure, le sacrifuv de justice et de louanges, Tbolocauste intérieur .... C'est ce sacriïice, mes enfants, (juo riieure où nous sommes et Tapproclie de la nuit nous avertit d'aller rendre à Dieu (3). »I1 congédie ainsi ses visiteurs, et tous s'en vont assister à l'odice du soir. Dans la contérence suivante, le vieillard f.iit de nouveau allusion à cette coutume (rinterr(unpre les psaumes par la prière personnelle etlc^s prostrations : il recommando aux deux moines étrangers d'avoir toujours sur les lèvres et dans le cœur ce verset du roi propbète: Dieu rr)fr:. à mon aid(\ liàtcz-rouSs Sciffi l'ur, de rue secourir. Enfin il explique admirablement comment les psaumes suftisent au culte public et peuvent élever Tàme jusqu'aux plus liants degrés de Torai-
(i)Cap. vil, p. v^2, 'y^.
(2) Cap. XI, p. 101. S. Augustin dit ôjjralomcnt dans sa lettre à Proba : Dicunlur fratres in A^.(jy}>io rrch'as quidem habere orationes, sed eas tantum hrcvissimas^ et raptim qiwdiwimodojactdatas,
(3) Coll. IX, cap. XXXV. trad. de Savigny, 16G5,p. 306.
son : « Passant dans le même mouvement, dans la même impression qui a lait composer autrefois un psaume, nous en devenons comme les auteurs : nous le prévenons plutôt que nous ne le suivons, nous comprenons ce qu'il a dit, plutôt par le cœur que parTesi^rit. ^ous en voyons le sens des ijeux et le touchons presque des inains.. .. C'est le moyen d'arriver à cette haute perfection de la prière, ou l'aine n'est plus occupée d'aucune image, ni d'aucun fantôme, où elle ne se sert pas même d'aucune parole, mais se laisse aller à un transport, à des ardeurs et à des mouvements qui ne se peuvent exprimer, où se sentant einponée hors d'elle-même CL entraînée au-desssus des sens et de toutes les choses visibles, elle n'olîVe plus ses prières à Dieu que par des soupirs et des gémissements inelïables ^1). »
Cette longue citation était nécessaire pour montrer les raisons prot;)ndes qui attachaient les moin(^s à leurs ti'adiiions liturgiques. Tout était dans les psaumes : les ibndateurs d'ordre, les abbés des monastères taisaient ap[)rendre le psautier à leurs novices, il le fallait savoir entièrement, le méditer sans cesse, s'assimiler à soi-même tous les sentiments du roi prophète. Que venait-on parler de nouvelles formules, de paroles humaines, de mélodies de la terre àceshommes qui vivaient duciel, qui s'étaient établis en communauté de prière avec les anges, et (lui ne voulaient converser avec Dieu que dans le langage inspiré par Dieu même ?
(1) Ibitl. p. 425. Cf. Thomassin ; Traite de Vo/fice divin, 1GS6. chap. IV, p. 5C-73.
Telle était la liturgie du désert au cinquième siècle (1), à l'époque même ou Cyrille d'Alexendrie se faisait le mélodc de la Passion du Sauveur. Déjà, dans les basiliques des grandes villes, retentissait le chant des tropaires, à la grande joie du peuple qui a toujours pris goût aux magnificences du culte. Bientôt les monastères eux-mêmes entendirent les échos de cotte hymnographie lointaine. Les jeunes moines turent séduits; les vieillards, austères représentants de la tradition, ne ménagèrent ni leçons, ni réprimandes : la nouveauté remporta.
L'abbé Pambo (2) envoya son disciple à Alexandrie pour vendre les fruits de leur travail commun. Le jeune moine r9sta seize jours dans la ville, et comme il nous le raconte lui-même, il passait ses nuits à rentrée de la nef de PEglise de S. Marc. Après avoir assisté ainsi aux cérémonies sacrées et entendu le chant des tropaires, il revint vers le vieillard, celui-ci Pinterrogea : « Mon fils, je vous vois tout troublé : avez-vous rencontré dans la ville quelque tentation ? » Le frère répondit : « Père, nous perdons bien des heures de nos journées dans ce désert, et nous ne chantons ni canons, ni tropaires. J\ai vu à Alexandrie Pordre des offices, j'ai entendu comme ils chantent et je suis pénétré de chagrin de ne pouvoir les imiter ici. »
(1) Cependant Cassien s'étonne quelque part de trouver même dans les monastères égyptiens, des antiennes qui lui paraissent des nouveautés. Cf. Pitra, llymnogr^ p. 42.
C^) Rien ne prouve que ce soit S. Pambo, abbé de Nitrie, au IV« siècle, qui eut certainement des homonymes. Déjà leBollandiste Sollier était porté a distinguer un Pambo du \\^ siècle et un autre du V«.
« Malheur à nous, reprit le vieillard, je vois venir des temps, ô mon fils, où les moines abandonneront leur sainte et sévère liturgie, inspirée par Dieu même, pour se livrer à des harmonies frivoles. Quelle componction de cœur, quelles larmes de repentir pourraient exciter ces tropaires ? C'est pourtant cette componction et ces larmes que le moine doit rechercher avant tout, quand il se tient en présence de Dieu. Il n'est pas venu au désert /?oîer s\'nor(jucillir de sa voix, pour moduler des cantiques, composer des airs nouveaux, et battre la 7nesure de la main et du pied. C'est dans la crainte et le tremblement, dans les gémissements et les larmes, avec le ton de la pénitence et de rhumilité qu'il doit offrir à Dieu ses prières. Je te le dis, o mon fils, il viendra un temps, où les chrétiens corrompront les livres des saints Évangiles, et des Apôtres et des divins Prophètes ; ils réduiront à néant tous les écrits des Pères, ils composeront des tropaires et des discours à la façon des Grecs. Les pensées, les mœurs, les paroles, tout sera infecté de paganisme (1). »
De telles prophéties ne peuvent convenir au W siècle. S. Augustin, dans ses Confessions, rappelle que Pusagc de l'Église d'Alexandrie, usage confirmé par S. Athanase, était de psalmodier d'une voix si unie et avec tant de simplicité, tarn modico /fexu vocis, que le chantre semblait plutôt lire que chanter, ut pronuntianti viciniorcsset quam canenti. Les reproches de Pambo seraient donc inexplicables, s'ils s'adressaient aux Alexandrins du temps de S. Alha-
(\) Le texte de ce fragment a été publié par Gerbort {Scrpt. KcrI. de Musica) d'après un manuscrit de Vienne, et reproduit par Christ, Aiith. p. XXIX, note; cf. Pitra, HyuDioijr. p. 42.
nase. Quant aux canons dont il est parlé dans ce fragment, il faut entendre par ce mot, non le grand cantique en huit ou neuf odes, inauguré par André de Crète au milieu du septième siècle, mais bien Tensemble des tropaires, canoniquement autorisé par les Évèques^ pour rodico pul)lic. L'abbé Pambo tire de funestes présages de ces altérations de Tantique discipline; il veut que la liturgie monastique demeure telle que Toni réglée les premiers pères du désert, telle que Tarait vue Cassien au temps de S.Cyrille.
Un moine de Cappadoce, habitué dès longtemps à ces nouveaux rites dont S. Basile avait été un des promoteurs, était venu dans les solitudes de ^'itrie, partager la cellule d'un vieil anachorète.
« Après quelque temps, il se présente à Thégumène de la montagne, et lui demande une cellule séparée, parce qu'il ne peut plus vivre avec le vieillard, qui ne garde aucun ollice, aucune règle, ni celle des moines, ni celle des séculiers. Il énumôre tous ses griefs sur les jeûnes du dimanche et des letes, et même du temps pascal, où il y avait double abstinence, tandis que dans la sainte quarantaine, selon un constant usage, les moines de Cappadoce ne prennent ni pain, ni vin, ni huile, mais vivent do légumes. « Et ce qu'il y a de plus intolérable, ajoute-t-il, c'est qu'il ne me permet pas de psalmodier les canons ni les tropaires^ qui sont la psalmodie accoutumée de tous. » — « Frère, lui répond Thégumène, retourne à ta cellule, et reste avec le vieillard, si tu veux sauver ton âme. » I*uis il lui explique la règle des Anachorètes, qui a ses rigueurs spéciales, son abstinence continue, sa discrétion en
carême. « Quant au chant des tropaires et des canons, lui dit-il, et à l'usage des modulations musicales, ceci convient aux prêtres du monde et autres séculiers ; pour cela, il est bon qiCon assemble les peuples dans les églises; mais aux moines, qui vivent loin des tumultes mondains, semblable chose n'est pas profitable, mais engendre beaucoup de dommage: car, de même que le pêcheur, avec le hameçon et un ver, prend le poisson, ainsi le diable, avec Tengin des tropaires et du cha)it, précipite dans la fosse de la vaine gloire, de la recherche humaine, de l'amour des délices, de la fornication, enfin ; en vérité, conclut-il, loin du moine qui veut se sauver tout chant î?ï0^ii(^t^(l). »
Un troisième récit nous présente, sous une forme toute technique, les ditférences qui subsistaient encore au commencement du septième siècle, entre Toffice nouveau, tel que Tavait fait Tadjonction des tropaires, et Tancienne liturgie qui s'obstinait dans ses traditions.
Nous allâmes, racontent Jean et Sophrone (2), visiter Tabbé Nil un jour de dimanche, sur le mont Sinaï. Le vieillard avait son séjour au sommet de la montagne, avec deux de ses disciples. A l'heure des vêpres, il commença le Ac;a IlaTp-. On récita les psaumes Maxap-:^ et K6p'.£ -l/i/para (3), sans ajouter les tropaires, puis le <lVo;
(1) Le texte grec est resté inédit : nous citons la traduction du card. Pitra, Ilymn. p. 43. Cf. Clirist. p. xxk.
(2) Nous traduisons le texte grec fourni encore par le card. Pitra, dans son grand ouvrage : Juris EccL Gr. Hist, et Monum, T. II. p. 220. Cf. Christ. Anth. p. xxx.
(3) Les psaumes I et 140,
tXapcv, IeKaTa?:Wcv, enfin le NDv iroXiet; et la suite H) Ayant achevé l'oflice du soir, on dressa la table, et api es le repas, on commença le Canon. On dit YlIeœaDsal 20S (2) et le H.., ,,., et de suite on commS^a e^ psaumes. Apres la première stalwn de cinquante psaumes, le vieillard dit encore ni.sp ^^^Co. et Kûp. IXi,L et nous étant assis, un des disciples lut l'épitre catholique de Jacques. On se releva et on commença la seconde etation de cinquante psaumes, et la psalmodie achevée, labbe passa le livre au second disciple, qui lut l'épitre catholique de Pierre. On récita encore debout les cinquante derniers psaumes, et le vieillard après avoir dit ria.sp r,arov et KOp:, àXsr^.ov, me donna le livre et je lus 1 epitre catholique de Jean. Puis, nous étant levés, nous récitâmes les neuf cantiques (3;, sans tropaùrs, sans intercaler le Alesodion après le troisième, ni après le sixième, mais seulement le IliT.p f,j.à)v et le K6p:s D.ir:zz. ^ous dîmes les «Tv.. (i). toujours sans tropaire, le Aira c" l'V'.^xct;, le^^;/iôo/^,encore une fois le nir.p .^;^c;>v et le K J. iX.r;.ov. Enfin le vieillard ajouta : /7/. et Verùe de Dieu Jesus^Christ, notre Dieu, aiepilié de nous, viens à notre aide, et sauve nos âmes. Nous répondîmes Amen et nous nous levâmes.
Et je dis au vieillard : < Pourquoi donc, Père, n observez-vous pas le même ordre, .^ -?:v, que l'Église catholique et apostolique?» Et le vieillard répondit • * Que celui qui n'observe pas les ordonnances do
I^c^l^t '''""'' '''' '''• ''' ''''' commencent par A.%srT..
l'église catholique et apostolique soit anathème, dans le temps présent et dans le siècle futur ! » Et je repris : < Comment donc, aux Vêpres du Saint Dimanche, ne psalmodiez-vous pas les tropaires du Kjpt£ èv.éy.paça, ni celui du ^1*0); îXapiv, ni au canon (office de la nuit) le 0£c: Kjp'.c;, ni les y.a6(s;ji.aTa àva::ajs'.jxx à la stichologie des psaumes, ni les tropaires des cantiques des trois enfants, ni, au Meva^uvii, le llasa ::v:yj, ni, à la doxologie, le tropaire de la Résurrection du Sauveur (1) ?
Cet épisode, d'un grand intérêt pour rhistoire de la liturgie orientale, a pour narrateurs et pour héros Jean et Sophrone. Ne faut-il voir dans ridentité de ces deux noms avec ceux des pèlerins du Pré spirituel, Jean Mosch et Sophrone de Damas, que le résultat d'une rencontre fortuite ? Une coïncidence si singulière ne nous parait pas le fait du hasard, et nous croyons le passage extrait du A£t;i.a)v, qui nous est parvenu fort incomplet et dont il existait déjà beaucoup de fragments détachés, du temps de Photius (2).
D'ailleurs tous ces fragments peuvent rester anonymes, sans rien perdre de leur valeur intrinsèque. 11 y avait donc une lutte entre deux liturgies rivales, l'une déjà triomphante dans les cités, l'autre réfugiée au désert ; Pune brillante et pleine d'avenir, l'autre sobre, austère, et obstinée dans la tradition. Que cette lutte ait commencé avant le pèlerinage de Sophrone en Egypte, qu'elle ait rem-
(1) Nous expliquerons ailleurs la plupart de ces termes liturgiques.
(2) Nous n'avons, dans le As'.jjlcov actuel, que 219 chapitres. Photius {Biblioth. cod. 19*J) en lisait 304, et certains autres exemplaires en comptaient jusqu'à 342,
pli déjà tout le sixii)me siècle, nous radmettons volontiers. iSIais c'est seulement vers rêi)oque do ce pèlerinage qu'elle touche à son dênouemoiit.
On a pu observer que riiorreur des i)ères du désert pour cette hymno«>rapliie naissante avait surtout pour cause la ressemblance qu'ils y voyaient, ou qu'ils croyaient y voir, avec les rites de l'ancien paganisme. L'emploi de la musique profane, le chant modulé remplaçant la psalmodie, la rupture deTunité dans le choMirliturgiciue, toutes ces innovations dos grandes villes n'étaient pas seulement contraires aux rituels des Eglises et des monastères. Il y avait h\ une réaction du génie grec, réaction dirigée par les évoques eux-niihnes et rendue inoflensive par le terrain où elle s'exerçait.
Après ce premier moment dVlfroi, les moines s'habituèrent à cette nouvelle forme de la prière. Après avoir protesté et lutté contre une tendance qu'ils jugeaient dangereuse, ils la subirent euxmêmes, et bientôt avec cette puissance d'action qui leur est propre, ils se trouvèrent à la tète du mouvement. Alors, sous la surveillance des conciles et des docteurs, les mélodes se mirent à l'œuvre et formèrent ce drame immense de la liturgie grecque, qui est resté presque inconnu à TOccident.