‹ Poètes et mélodes [microform]Chapitre 68 sur 73 · I. — l'accent et la prosodie classique · texte numérisé non relu

I. — l'accent et la prosodie classique

1. Élément purement qualitatif et musical du langage, distinct et indépendant de la quantité, l'accent grec élève la voix, sans allonger ni fortifier le son. Il est ïdme du mot, selon l'expression de Diomède, c'est-à-dire le principe logique qui fait du mot l'image de l'idée. La syllabe, à Tétat incom-

plexe, a déjà sa quantité propre et définie, mais le mot seul a un accent, parce que seul il est significatif.

2. La modification de hauteur, produite par Taccent, était au moins aussi sensible à l'oreille que le prolongement de durée, causé par la quantité. On peut même dire, sans hésiter, qu'elle l'était davantage, puisqu'elle détachait la syllabe tonique des syllabes voisines, en rompant l'unisson.

3. L'accent ne faisait pas partie intégrale du rythme métrique, il n'était gouverné d^iucune manière par les lois de la versification, mais en gardant toutes ses franchises naturelles, il exerçait sur la voix des rhapsodes, des acteurs, des choristes, et sur l'oreille des auditeurs, une infiuence considérable. Occupant à son gré toutes les places du vers, aff'ectant tantôt les longues, et tantôt les brèves, l'accent demeura pendant la période classique, VauxUiairc de la quantité, et servit principalement à introduire la variété dans l'uniformité du rythme.

4. Outre cette influence générale exercée sur la versification , l'accent pouvait encore contribuer accidentellement à l'harmonie des périodes lyriques, en se disciplinant lui-même et en revenant symétriquement à des intervalles égaux. Ces correspondances toniques formaient un rythme de surcroit et de luxe, qui s'ajoutait au rythme nécessaire, pour en augmenter la richesse et la perfection.

5. Toutefois l'accent était, pour la quantité, un allié dangereux. Cette syllabe brève, mais tonique, principe de l'unité du mot, centre de son organisme, en se faisant entendre au-dessus des autres, pouvait devenir une rivale redoutable pour les syllabes longues SOS voisines. Cette élévation du ton^ pour être brusque et rapide, n'en était pas moins vive et pénétrante. Il s'établissait comme un contraste entre les temps forts de la quantité, syllabes lourdes et traînantes, et les temps forts de l'accent, alertes et incisifs. C'était l'accent qui groupait et resserrait autour de lui les syllabes éparses, quelle que fût leur quantité, et qui, de ces éléments purement matériels, composait le mot expressif et vivant, avec sa physionomie propre et même sa sonorité d'ensemble. Ainsi, dans la prosodie métrique, où la quantité faisait tout le rythme, la syllabe accentuée n'en était pas moins la syllabe dominante et souveraine. Qu'il survienne donc une époque, où la distinction des longues et des brèves ne soit plus faite que par les érudits, où la science de la prosodie métrique, science très complexe et dernière création de la philologie, soit devenue l'objet de l'indifférence générale, où les œuvres des poètes classiques ne soient plus chantées et lues par plaisir^ mais éttidiées comme les monuments d'une langue morte; au milieu d'une telle génération, l'accent resté libre et florissant ne devra-t-il pas profiter de toutes les pertes de la quantité métrique et se substituer peu à peu au principe même de l'ancienne prosodie ?

plexe, a déjà sa quantité propre et définie, mais le mot seul a un accent, parce que seul il est significatif.

2. La modification de hauteur, produite par l'accent, était au moins aussi sensible à Toreille que le prolongement de durée, causé par la quantité. On peut même dire, sans hésiter, qu'elle Tétait davantage, puisqu'elle détachait la syllabe tonique des syllabes voisines, en rompant l'unisson.

3. L'accent ne faisait pas partie intégrale du rythme métrique, il n'était gouverné d'aucune manière par les lois de la versification, mais en gardant toutes ses franchises naturelles, il exerçait sur la voix des rhapsodes, des acteurs, des choristes, et sur l'oreille des auditeurs, une infiuence considérable. Occupant à son gré toutes les places du vers, affectant tantôt les longues, et tantôt les brèves, l'accent demeura pendant la période classique, YauoclUairc de la quantité, et servit principalement à introduire la variété dans l'uniformité du rythme.

4. Outre cette infiuence générale exercée sur la versification , l'accent pouvait encore contribuer accidentellement à l'harmonie des périodes lyriques, en se disciplinant lui-même et en revenant symétriquement à des intervalles égaux. Ces correspondances toniques formaient un rythme de surcroît et de luxe, qui s^^joutait au rythme nécessaire, nour en augmenter la richesse et la perfection.

5. Toutefois l'accent était, pour la quantité, un allié dangereux. Cette syllabe brève, mais tonique, principe de l'unité du mot, centre de son organisme, en se faisant entendre au-dessus des autres, pouvait devenir une rivale redoutable pour les syllabes longues ses voisines. Cette élévation du ton, pour être brusque et rapide, n'en était pas moins vive et pénétrante. Il s'établissait comme un contraste entre les temps forts de la quantité, syllabes lourdes et traînantes, et les temps forts de l'accent, alertes et incisifs. C'était l'accent qui groupait et resserrait autour de lui les syllabes éparses, quelle que tut leur quantité, et qui, de ces éléments purement matériels, composait le mot expressif et vivant, avec sa physionomie propre et même sa sonorité d'ensemble. Ainsi, dans la prosodie métrique, où la quantité faisait tout le rythme, la syllabe accentuée n'en était pas moins la syllabe dominante et souveraine. Qu'il survienne donc une époque, où la distinction des longues et des brèves ne soit plus faite que par les érudits, où la science de la prosodie métrique, science très complexe et dernière création de \a philologie, soit devenue Tobjet de l'indiff'érence générale, où les œuvres des poètes classiques ne soient plus chantées et lues par plaisir, mais étudiées comme les monuments d'une langue morte ; au milieu d'une telle génération, l'accent resté libre et fiorissant ne devra-t-il pas profiter de toutes les pertes de la quantité métrique et se substituer peu à peu au principe même de lancienne prosodie ?

6. Ces circonstances se présentèrent réellement dès les premiers siècles du christianisme : les efforts infructueux des poètes, Toubli dans lequel tombèrent toutes leurs œuvres métriques, et surtout les innombrables lautes de quantité des livres Sibyllins témoignent que la prosodie tendait à disparaître, et avec elle, la prononciation légitime des mots, leur étymologie et leur orthographe.

7. Heureusement, Taccent tonique se trouvait alors assez puissant pour prendre sous sa protection tous les éléments menacés de la langue grecque. 11 groui)a autour de lui toutes les svUabcs, les concentra de plusen plus sous sonaction,ct maintint, par sa stabilité, les flexions qui, sans lui, auraient été caduques.

8. La prosodie en détresse s'appuya elle-même surTaccent. Certains poètes réformateurs cherchèrent à renforcer par Télément tonique les syllabes longues qui ne se suffisaient plus à elles-mêmes. Les iambographes, par un procédé inverse, donnèrent la compensation de l'accent à la pénultième brève du trimètre.

9. Peu à peu, les longues marquées de l'accent n'eurent plus de relief que par lui, et les brèves accentuées effacèrent les longues qui ne Tétaient pas. Dès lors, l'ancienne prosodie n'était plus qu'affaire d'érudition.

10. Vers la fin du sixième siècle, il s'établit entre le principe quantitatif et le principe tonique une

sorte de transaction. Les lettrés continuèrent à versifier à l'ancienne mode, en ménageant seulement, à la fin des vers, quelques correspondances toniques. L'accent de son côté, au lieu de poursuivre contre la quantité son œuvre de destruction^ se contenta d'exercer sur les vers une influence discrète, une sorte d'action à distance^ tandis qu il établissait dans la prose des rythmes indépendants.

LA PROSE SYNTONIQUE

1. L'accent tonique exerça, de tout temps, une notable influence, directement sur la diction , et indirectement sur la prose oratoire.

2. Cette influence, contrebalancée^ à Tépoque classique, par la quantité, devint prépondérante, quand la quantité s'affaiblit dans la prononciation.

3. Dès lors, les correspondances toniques, devenues les seules sensibles à l'oreille, furent recherchées par les orateurs, païens et chrétiens. Ce sont ces correspondances que nous avons appelées syn-tonie, en nous autorisant des textes d'Himérios, de S. Sophrone et de Photius.

4. En lui-même, le principe syntonique était absolument général, et pouvait s'appliquer, soit aux correspondances proparoxytoniques, soit aux correspondances d'oxytons et de paroxytons. Mais de lait, les désinences proparoxytoniques prirent le dessus, au point d'exclure les autres chez certains auteurs.

Ces proparoxytons étaient d'ailleurs doublement accentués, ayant Taccent premier sur l'antépénultième, conformément à leur nature, et Taccent secondaire sur la finale, à cause du voisinage de la pause.

5. Le principe syntonique s'étendit quelquefois du dernier pied tonique à Tavant-dernier, et il se produisit ce que nous avons appelé une dlpodic dactyllque, à la fin des incises. C'est à cette dipodie de six syllabes que s'arrêtèrent, dans les homélies byzantines, les correspondances régulières de l'accent.

0. Dans ces conditions, la syntonie était loin de constituer un rythme lyrique proprement dit. Car d'abord elle manquait de variété, ramenant toujours, à de petits intervalles, les mêmes désinences. En second lieu, elle manquait d'uniformité, puisqu'elle bornait son influence à une seule dipodie tonique. Enfin elle manquait d'amplitude et de force de cohésion, étant incapable de relier entre elles les phrases et les périodes, par un lien mélodique.

7. L'hymnographie donna à la syntonie ce qui lui manquait encore en variété, en uniformité, en amplitude et en force de cohésion. Pour varier les rythmes, elle accueillit aussi bien les paroxytons, désinences féminines, que les proparoxytons et les oxytons, désinences masculines. Pour les rendre uniformes, elle étendit les correspondances toniques aux incises tout entières, en remontant du dernier pied

au premier. Elle resserra la cohésion et augmenta l'amplitude, soit en reliant entre elles les incises par des correspondances plus exactes et plus nombreuses, quelquefois même par des assonances et des rimes, soit surtout en faisant des diverses phrases des cantiques de véritables strophes, d'une étendue syllabique constante, avec des repos symétriquement ménagés, et des accents, ou temps forts toniques, affectant les syllabes de même rang.

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