Le Chois: de la fiancée. Ihid., vol. III
dans les lieux où tout le monde va, où tout le monde est. Ceux du Majorât n'habitent parmi des ruines que parce qu'Hoffmann avait réellement séjourné dans le vieux château des bords de la Baltique. Le décor lui avait paru joli ; il l'utilisa, mais sans croire un instant qu'on ait plus de chances de voir des revenants dans une salle gothique et croulante qu'au coin de son feu, dans la modeste chambre soigneusement époussetée par la bonne Micheline. Il savait trop bien le contraire, lui qui était entouré desprits, étant un Voyant.
En ce temps-là, l'alcoolisme n'avait pas encore été étudié scientifiquement. Hoffmann ne se doutait pas, lorsqu'il buvait pour exciter son cerveau, que ses visions sortaient avec le vin du goulot de la bouteille. Il croyait seulement avoir donné à ses facultés toute leur acuité, afin de pouvoir plonger ses regards dans le monde mystérieux qui reste invisible à l'homme ordinaire. Le poète, disait-il, « favori de la Nature », peut seul aspirer à « la connaissance profonde, complète, de l'être ». Il n'est donné qu'à lui de lever les voiles qui dérobent aux yeux du vulgaire des phénomènes obéissant à d'autres lois, à d'autres forces, que les lois et les forces étudiées, formulées, mesurées par les docteurs et les académiciens. Quand on a « le don «, beaucoup de choses qui paraissent inexplicables aux autres deviennent toutes naturelles. Hoffmann avait le don. Il n'était donc pas surprenant qu'il vît les habitants de cet autre monde, et qu'il conversât avec les esprits des trépassés. Plus les hallucinations redoublaient, plus il avait la foi et, inversement, plus il réfléchissait à ces mystères, plus il apercevait après boire de revenants et d'êtres extra-terrestres en tout genre, car il a été constaté que « les hallucinations ont pour objet, soit les occupations ordinaires, soit les
préoccupations dominantes du moment • ». Ce n'était pas un état desprit bien sain ; on ne le souhaiterait à personne; mais c'était un état d'esprit éminemment favorable pour un écrivain fantastique, puisque Hoffmann aurait souvent été bien en peine de faire la part du rêve et celle de la réalité dans ses portraits d'après nature. Il ne s'imaginait pas que les personnages de ses contes/qui gambadaient dans la chambre tandis qu'il écrivait, avaient tous une existence véritable. Et pourtant! puisqu'il les voyait et les entertdait! Il s'y perdait, et en arrivait à se demander si ce que nous appelons le monde réel ne serait pas une apparence, s'il existe en dehors de notre entendement.
Dans un de ses plus jolis contes, un promeneur nommé Cyprien s'égare dans une forêt. Il aperçoit un ermite assis sur une pierre et s'approche pour lui demander son chemin. L'ermite lui répond d'une voix solennelle et caverneuse : « Tu agis bien légèrement et bien étourdimcnt d'interrompre par une sotte question mon entretien avec des hommes de poids.... Tu vois que je n'ai pas le temps de causer avec toi. Mon ami Ambroise, des Camaldulcs, retourne à Alexandrie; va avec lui, » Comprenant qu'il a affaire à un fou, Cyprien n'insiste pas.
11 demande dans le pays qui est cet ermite. On lui apprend qu'il appartient h une excellente famille, et qu'il n'y avait pas jadis dans toute la province de jeune homme mieux doué, plus cultivé et plus spirituel. Un beau jeur il avait disparu, et on l'avait retrouvé ermite. Sa famille l'ayant ramené de force, il avait eu un accès de folie furieuse. Le médecin avait conseillé de ne pas le contrarier, et il était retourné vivre dans les bois. Les paysan'; <ln voisinage l'aimaient, parce (|n'il leur