‹ Poètes et névrosésChapitre 6 sur 119 · Magnaii, /"O. cit · texte numérisé non relu

Magnaii, /"O. cit

faisait de bons sermons et leur donnait d excellents conseils. Il ne divaguait que sur un seul point : il soutenait qu'il était un certain Sérapion, martyrisé à Alexandrie sous l'empereur Décius, et que sa forêt était le désert de la Thébaïde. Sur tout autre sujet, il s'exprimait avec autant de raison et d'esprit qu'autrefois.

. La curiosité de Cyprien avait été piquée par ce récit. Il noua connaissance avec le Père Sérapion, qui lui parut en effet un homme instruit et aimable, et lui parla agréablement de son martyre. L'ermite l'entretint aussi des visites qu'il recevait des grands hommes des siècles passés et lui montra un rocher d'où l'on distinguait, disait-il, les tours d'Alexandrie. Il redevenait parfaitement sensé dès que sa personne et son histoii'e étaient htjrs de cause. Son calme et sa bonne grâce encouragèrent son hôte à mettre la conversation sur les maladies mentales, et à citer des cas d'aberrations étranges chez des hommes distingués, sains d'esprit en dehors d'une seule idée fixe. Qu"y avait-il déplus fou, par exemple, de plus absurde, que de se croire en Egypte, lorsqu'on était à deux heures de la ville de B*", et de se prendre pour un homme martyrisé il y avait plus de quinze siècles?

L'ermite l'avait écouté patiemment, avec un sourire un peu railleur. Quand Cyprien eut achevé, le Père Sérapion lui répondit à peu près ceci : « Vous avez très bien parlé, monsieur. Permettez-moi de vous répondre quelques mots. Je suis comme saint Antoine au désert, lorsqu'il était tenté par des démons. Il me vient de temps en temps des gens envoyés par le diable, qui veulent me persuader que je suis le comte P..,, et m'attirer dans le monde. Je les mets à la porte de mon jardinet. Je pourrais en faire autant avec vous, mais ce n'est pas la peine. Vous êtes évidem-

ment le plus faible de tous les antagonistes qui se sont présentés devant moi, et je vais vous battre avec vos propres armes, puisque vos armes sont la raison. Vous parlez de folie ; mais lequel de nous deux est le fou? D'après vous, je ne puis pas être le martyr Sérapion, parce qu'il est mort il y a des centaines d'années. Moi, il me semble qu'il y a trois heures à peine — puisque vous appelez cela des heures — que l'empereur Décius m'a fait supplicier. Pourquoi serait-ce vous qui avez la juste notion du temps et pas moi ? Vous prétendez que Tendroit où nous sommes n'est pas la Thébaïde, mais une forêt à deux heures de B***? Prouvez que c'est moi qui me trompe en voyant un désert oîi vous voyez des arbres? »

Cypri(;n était lui-même trop réfléchi pour ne pas sentir la force de l'objection. Il garda le silence, et s'aperçut que les yeux du Père Sérapion riaient. Malgré leur querelle, ils se quittèrent bons amis, et Cyprien s'est souvent demandé depuis si les fous ne voyaient pas quelquefois plus loin que les prétendus sages.

Au fond, Hoffmann n'en était pas au même point (|ue le Père Sérapion. Sa pensée pourrait se fornui!er ainsi : non seulement le monde que nous voyons n'est i)as le seul possible, mais il n'est pas le seul existant. Le monde qu'il devinait, à côté de celui qui nous est familier, n'est pas jugé chimérique et imj)ossible par tous les esprits rassis, puis(ju'il se trouve en ce moment même des savants pour y croire et l'étudier, et (jue leiu's observations, pai- une rencontre, assez curieuse, vérifient le tableau que nous f'u avaient jtrésenté les contes fantastiques d'Ilolfiiian.

(les récils, dont l'ensemble forme une masse impu< sanlc, sont de valeur très inégale. On peut négliger.

d'un côté les contes de nourrice * et la littérature commerciale, bâclée pour payer le cabaret ^, de l'autre une partie des contes de la fin de sa vie, alors qu'il n'était plus lui-même ^. Le résidu, qui représente l'effort du poète et de l'artiste et a valu à Hoffmann sa réputation, comprend une trentaine de courts récits *, reposant tous (il ne faut pas compter le Varnpire parmi les bons) sur les mêmes phénomènes qu'enregistrent aujourd'hui avec tant de soin les Annales psychiques et d'autres recueils spéciaux % en France et hors de France. La coïncidence est, au fond, très naturelle, puisque Hoffmann a vécu au temps du mesmérisme, et que les phénomènes qu'il attribue au magnétisnae n'ont fait que changer de nom ; on les appelle maintenant télépathie, suggestion à distance, etc., mais ce sont toujours les mêmes. De sorte que si ces phénomènes ont un fondement dans la réalité, Hoffmann cessera prochainement d'être un écrivain fantastique. Il aura simplement devancé la science et justifié sa prétention d'être un Voyant.

Ses meilleurs contes ont jailli sous la double influence indiquée plus haut. Hs procèdent tous d'une combinaison de troubles sensoriels, résultats de l'alcoolisme, et d'idées imprécises, relevant des sciences psychiques. Le mélange se fait à doses iné-

1. Casse-noisettes, le Roi des Souris et VEnfant étranger, écrits pour les enfants de son ami Hitzig.

2. La Princesse Brambil/a, Maître Puce, VElixir du dialjle, dont lui-même ne faisait aucun cas, et encore plusieurs autres. En général, la plupart des longs récits.

3. Les deux derniers volumes, sauf quelques exceptions, de l'édition complète.

4. Il suffirait de quelques changements et additions aux deux volumes de traduction française de Loève-Veimars, si populaires chez nous, pour avoir toute la fleur des œuvres ftwi las tiques d'HolTniann.

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