T/ie Ci'iilury, loc. cil
2. Voici le titre coinplel : Huit) lu wrile a Blackvood article. — A piedicamenl Miss Zenobia's lilackwood article.
EDGAH POE. 223
noyée ou pendue, et que vous puissiez prendrt des notes, ça vaudra dix guinées la feuille. Tenez; r.ous avons eu V Expôrvnenlatcur malyrc lui, — c'est l'histoire d'un monsieur cuit au four, — sorti vivant; il fee porte très bien, — ça vous a eu un succès! Et le Mort vivant! Ce sont les sensations d'un monsieur enterré vif. Vous auriez juré que l'auteur avait passé sa vie dans un cercueil. Je vous citerai encore, parmi les bons modèles, les Confessions cVun mangeur cVopium. On a fait courir le bruit que c'était de Coleridge. Allons donc! C'est de mon singe Juniper — je lui avais fait avaler un bon grog, chaud et sans sucre. — Voulez-voils que je lâche mes chiens? Ce serait le plus simple. Ils vous auront avalée en cinq minutes, montre en main. Pensez donc! quelles sensations! — Tom! ici, Tom! lâchezles, Dick! i Miss Zénobie, à son grand regret, n'avait pas le temps d'être mangée, même en cinq minutes. M. Blackwood se dispensa de lâcher Tom, mais il donna à la bonne demoiselle une excellente leçon de style : < — Il y a beaucoup de manières d'écrire, lui disait-il judicieusement. Nous avons le ton didactique, le ton enthousiaste, le ton naturel, — fini, tout ça, usé jusqu'à la corde. Dans ces derniers temps, nous avons eu le style abrégé, qui a très bien pris. Jamais de virgules — Trois mots — Un point — Toujours un point — Et à la ligne; jamais de paragraphe. Quelques-uns de nos meilleurs romanciers ont pris sous leur patronage le style élevé, un peu amphigourique et avec beaucoup d'interjections. Il faut que ça fasse rrrrrrrrrr, comme une toupie d'Allemagne; le ronflement tient lieu de sens. Pas mauvais non plus, le ton métaphysique; vous parlez objectivité et subjectivité; vous ne manquez pas d'éreinter en passant un nommé Locke, vous saupoudrez de noms savants : le Gorgias, lécole éléate, Archytas de Tarente, Xénophane de
Colophon; et quand vous craignez d*avoir dit une bêtise par trop forte, vous mettez en note : Critique delà raison pure. — A propos, n'oubliez pas d'avoir un cahier de citations en toutes langues; vous les placez adroitement — ça donne l'air savant. » M. Blackwood n'avait pas jeté ses perles devant des pourceaux. Miss Zénobie monta dans un clocher où se trouvait une horloge, et passa sa tète par un trou du cadran. Son premier article décrivit ses sensations tandis que la grande aiguille « lui sciait lentement le cou ». Réduit à une page, Blackwoad peut faire rire ; en vingt grandes pages, la plaisanterie paraît longue.
Poe avait appris sans étonnement qu'il possédait le don du comique. Il avait la prétention d'être un génie universel, aussi apte à bâtir une tragédie ou un système du monde qu'à bâcler une parodie ou un article de journal. Il ne se fît pas prier pour exploiter la veine bouffonne illustrée par BUtckwood, et de cette erreur sont sortis des contes que Baudelaire, en homme de goût, s'est gardé d'admettre dans sa traduction. Imitons sa discrétion et passons sur les Lunettes, la Mille et deuxième Nuit, le Duc de l'Omelette, et quelques autres du même genre.
Passons aussi sur de nombreux travaux, sans valeur aucune, où il s'était abaissé en conscience « au niveau de l'intelligence de la généralité des lecteurs » La nécessité en a seule été responsable. On lui demandait une compilation, un manuel d'écolier, des articles « d'actualité » : il compilait, professait, parlait sport, histoire naturelle, inventions nouvelles, pavage des rues, cuisine, au gré du « patron ». S'il n'a pas lait de sermons c'est qu'on ne lui en a pas commandé ; que lui importait un sujet ou un autre, pourvu que Virginie eût rhatid et tante Clenini de quoi aller au marché? Au surplus, ces besognes passaient inaperçues. Poe
eut beau se prodiguer en écrits médiocres et incolores, il resta toujours, pour la foule, l'auteur apocalyptique de deux ou trois douzaines de contes qu'elle ne comprenait pas; la foule avait deviné, avec l'un de ces instincts inexplicables qui sont en elle,, qu'il n'y avait que cela qui comptât. Le directeur de journal dont nous avons cité plus haut un joli fragment sur la tante Clemra * disait dans le même article, pour excuser les États-Unis d'avoir laissé leur plus grand poète dans le besoin : « M. Poe écrivait... dans un style beaucoup trop au-dessus du niveau populaire pour pouvoir être bien payé ».
Ses articles de critique méritent qu'on s'y arrête un instant. On lui a reproché leur terre à terre, et avec raison; mais on ne voit pas comment il aurait pu l'éviter, alors que sa mauvaise étoile l'obligeait à parler de productions qui n'étaient encore que les balbutiements dune littérature au maillot. Des devoirs d'écoliers appellent le maître d'école et sa férule. Celle d'Edgar Poe était lourde. Dès qu'il la saisissait, ce n'étaifcht que pleurs et grincements de dents parmi la gent écrivassière. à laquelle il ne passait ni une faute de prosodie, ni une faute d'orthographe : « Comptez donc sur vos doigts, disait-il à l'un; vous verrez qu'il manque un pied au second vers. Le suivant est trop long. Essayez de scander la dernière strophe; je vous en défie. Vous avez confondu les anapestes avec les spondées; un anapeste se compose de deux brèves et une longue. Voilà un mot qui n'existe pas en anglais; l'adjectif infini n'a pas de comparatif. Et vos prépositions ! Toutes à contresens! Prenez modèle sur la populace; vous ne confondrez plus de et avec. » — A
i. Voir p. 213. L'article avait paru dans le Home Jounutl du 13 octobre 1849. Edgar Poe était mort depuis huit jours.
d'autres : « Vous aussi, miss Margaret Fuller, vous feriez bien de repasser votre grammaire ; vous en prenez trop à votre aise avec la syntaxe, sous prétexte de carlyliser. C'est dommage, car votre style est un des meilleurs que je connaisse. — M. Flaccus * — rien d'Horace, ni même de son ombre — a mis le mal de mer en vers. C'est une entreprise hardie, sans précédent si je ne m'abuse. Son volume est un des plus sots qu'on puisse rêver. Il a des métaphores extraordinaires. Lui seul était capable de trouver les « fleurs « sans épines qui sautent tout armées d'un cerveau de « femme ». Ou ceci : « Il prend les grands arbres « par les cheveux, et en balaie l'air comme avec des « balais ». Flaccus n'est même pas un poétereau de second ou de troisième ordre; il est tout au plus de quatre-vingt-dix-neuvième ordre. — M. English se plaint encore des typographes; mais nous connaissons le truc. Toutes les fois que M; English s'aperçoit qu'il a estropié un mot, ou mis un verbe au singulier avec un nom au pluriel, nous sommes sûrs de voir apparaître des lamentations sur les fautes d'impression « absolument inconcevables » qui se sont glissées dans son dernier volume. Il est parfaitement dans son droit en ignorant l'orthographe, puisqu'il n'a pas été à l'école. Nous trouvons seulement fâcheux qu'il dirige une revue. 11 n'y a pas de spectacle plus pitoyable que celui d'un homme n'ayant même pas l'instruction primaire et qui se fait pourvoyeur de belles-lettres pour l'humanité. »
Il est vrai qu'il n'y aurait pas eu de revues en Amérique — toujours d'après Edgar Poe, — s'il avait fallu attendre de trouver des directeurs instruits. A défaut de science, accordons-leur une philosopliie indulgente,