‹ Poètes et névrosésChapitre 80 sur 119 · P.seuilonvmc île Tlioinas NVard · texte numérisé non relu

P.seuilonvmc île Tlioinas NVard

puisqu'il s'en trouva un pour publier le conte impertinent que Poe a intitulé : la Vie littéraire de Bob Thingum, esq. C'est l'histoire d'un jeune Yankee très avisé, qui a résolu d'arriver à la gloire et à la fortune par la littérature. 11 commence par acheter quelques vieux bouquins « complètement oubliés ou inconnus », qu'il traduit ou copie avec discernement. A l'un, il prend l'histoire « d'un certain Ugolin, qui avait une potée dcalants » ; à l'autre, un long passage sur « la colère d'Achille » ; à un troisième, qui est aussi d'un bonhomme aveugle, des tirades sur « la Sainte-Lumière » et sur Adam, « premier-né du ciel ». Bob recopie proprement 1 ses poèmes » et les envoie aux quatre magazines les plus importants. Ils sont refusés, non pas qu'on * ait reconnu les vers de Dante, d'Homère ou de Milton, mais parce qu'ils sont traités de fatras. Instruit par l'expérience. Bob débute modestement par un distique sur un produit de parfumerie. Il apprend d'un éditeur influent l'art de la réclame, celui de tuer la concurrence en déshonorant les confrères et de supprimer les frais de rédaction en se faisant payer par ses collaborateurs. La fortune lui sourit aussitôt. Il devient propriétaire de « trois périodiques », l'argent afflue dans sa caisse et les échos de la presse quotidienne retentissent de son nom : il est le grand Bob, le fameux Bob, « l'immortel Bob ».

Poe résumait dans les termes que voici — ou à peu près — le spectacle offert aux environs de 1840 par le monde des lettres américain : « En tant que nation littéraire, nous sommes un immense humbug; il n'est pas un homme raisonnable qui n'en convienne dans son for intérieur. Nous sommes la proie des coteries et des sociétés d'admiration mutuelle. Tous nos poètes et nos poétesses ont du génie , tous nos romanciers sont « grands », tous les écrivailleurs en n'importe

quel genre sont « admirables ». Nous n'aurions pas à chercher bien loin pour citer vingt ou trente soidisant « personnages littéraires * auxquels ces lignes feront faire un retour sur eux-mêmes et sur t leur gloire ï, et qui rougiront de honte, à moins qu'ils ne soient à moitié idiots, ce que je serais assez disposé à croire, ou endurcis par une habitude prolongée de la mauvaise foi. Il appartiendrait à la critique de faire justice de ce puffimic éhonté, de ces charlatans pleins d'impudence; mais il est de notoriété publique que notre critique est à vendre. Les uns empochent purement et simplement; ce sont les moins malfaisants; on les prend pour ce qu'ils valent. Les autres pratiquent le pot-de-vin indirect et savant; ils sont considérés; ce sont les véritables empoisonneurs de l'esprit public. Les relations d'éditeur à critique sont, de nos jours, des relations de forban à forban. Je défie bien qu'on me donne un démenti '. »

Ce sont là des paroles courageuses, quand on se reporte à la situation difficile de celui qui les traçait. Maintenant que les victimes de Poe sont mortes et oubliées, leurs descendants commencent à reconnaître qu'il a rendu un grand service à son pays en remettant les choses au point et en réduisant à néant les ridicules pantins de lettres qui donnaient aux États- Unis, à force de s'agiter, rilhision de posséder une littérature. Les plus francs avouent qu'on, ne peut lui reprocher (jue d'avoir été encore trop indulgent et d'avoir fait l'éloge de mainte nullité. Mais de son vivant, lorscpie ses articles éclataient comme des bn[n]ifs dans les petites chapelles littéraires où les liilèlcs étaient occupés à s'encenser les uns les autres, ils provoquaient d'inexpiables rancunes, trop faciles

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à satisfaire. Il aurait fallu ne pas donner prise soimême pour mener une campagne aussi violente, et ce n'était point le cas. L'ivrognerie de Poe faisait généralement les frais des réponses à ses articles de critique. Les plus ccorchés ne s'en tenaient pas là et l'accusaient d'actes infamants, voire criminels. Ce fut le cas de M. English, le directeur de revue qui faisait des^ fautes de pluriel. Poe lui intenta un procès en diffamation et le gagna, mais ces sortes de victoires coûtent cher; il en reste dans le public le vague souvenir qu'on a été mêlé à de vilaines affaires, et cette impression était entretenue avec soin par les ennemis du poète.

Edgar Poe, hélas ! prêtait aussi le flanc aux reproches de charlatanisme qu'il adressait à ses confrères. Il ne le cédait à personne pour la science de la réclame, et, si sa probité lui interdisait les moyens déshonnêtes, sa vanité d'auteiir lui conseillait les moyens ingénieux. On dirait vraiment qu'à force de s'entendre dire que Blackwood était un « morceau capital », il en était venu à penser qu'il y avait du l)on dans les conseils de M. Blackwood à miss Zénobie, puisqu'il les suivit à la lettre; c'est à croire qu'il s"y était moqué de lui-même. Lui aussi, il eut sa petite provision de citations en toutes langues, les langues qu'il savait et celles qu'il ne savait pas, et il les plaça et replaça « adroitement », avec un mépris superbe de la prosodie, de la syntaxe et du reste. Il faisait dire à Voltaire : — « Les Grecs font paraître ses acteurs... le visage couvert d'un masque... ». et à Boileau : « Le plus fou souvent est le plus satisfait ». Il copia effrontément les 7iotes des savants européens, transcrivant ingénument les fautes d'impression et prenant le Pirée pour un homme. Il attribua Œdipe à Colone à Eschyle, et mit Ver-Vert et le Belphégor de Machiavel

parmi les livres ténébreux qui contribuaient à troubler la raison de Roderick Usher. Il poussa la confiance en l'ineptie de ses compatriotes jusqu'à se pourvoir d'une discussion savantissime, prise je ne sais où, sur le sens d'un texte hébreu dont il aurait été bien en peine de déchiffrer une lettre. 11 était très fier de sa « polémique » à propos d'Isaïe et d'Ézéchiel, et il est de fait qu'elle lui a rendu de bons et loyaux services : il l'a reproduite à satiété.

C'était par trop de sans-gène avec des lecteurs qui se formaient rapidement sous l'influence des Longfellow, des Emerson et des Hawthorne. On s'avertissait entre éditeurs de se défier de la science de M. Poe : « — 11 fait des citations de l'allemand, mais il n'en sait pas un mot... Quant à son grec, vous saurez à quoi vous en tenir pour peu que vous y mettiez le nez.... » Les revues ne lui en demandaient pas moins des articles.de critique; on l'y poussait, on l'y cantonnait, car ses éreintements faisaient monter le tirage. Et Poe leur en fournissait avec sécurité; il ne songeait pas que tout se découvrirait un jour, que bien des choses se découvraient déjà, et que son érudition de carnaval fournissait des armes à qui ne demandait qu'à lui rendre œil pour œil.

La foule ne s'inquiétait pas de ces vétilles; il lui était fort indifférent que M. Poe se fût trompé sur la densité de Jupiter, ou qu'il eût volé des notes à quelque savantasse du vieux continent. Mais il existait enlre elle et l'auteur des Contes fantastiques un malentendu profond, qui fut le grand obstacle à la popularité de Poe dans sa patrie, plus encore que ses obscurités et ses bizarreries. Ces pelits-fils de puritains s"obstinaient à exiger de la littérature une aciion morale, directe, évidente, qui fût le but avoué de l'auteur et la raison d'être de son œuvre. II ne leur suffisait pas qu'une

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page fût pure : il fallait qu'elle apportât son enseignement, qu'elle apprît ou insinuât une vérité saine et utile. Edgar Poe se hérissait à la pensée de faire servir la poésie à l'éducation de la nation autrement qu'on élevant les âmes dans la sphère de l'éternelle beauté. Il se retranchait dans^la doctrine de l'art pour l'art avec une intransigeance qui le rendait agressif envers les écrivains d'une autre opinion. Non content d'avoir banni de son œuvre la créature morale, comme l'a très bien dit Barbey d'Aurevilly, il était impitoyable pour ceux qui lui réservaient la première place, ou Heulement une grande place, dans leurs ouvrages. Il reprochait à Longfellow d'avoir la manie de réformer le monde par ses poésies, au" lieu de se borner à tâcher de faire de bons vers : « — C'est un grand artiste, disait-il, et un idéaliste de haut vol. Mais sa conception de Vobjet de la poésie est entièrement fausse.... Sa didactique est invariablement hors de sa place. Il a écrit des poèmes brillants — par accident; c'est-à-dire, quand il a permis à son génie de l'emporter sur des habitudes de pensée conventionnelles.... Nous ne voulons pas dire qu'on ne puisse faire circuler un enseignement moral tout au fond d'une œuvre poétique; mais on a toujours tort de l'imposer avec insistance, comme il le fait dans la plupart de ses œuvres.... M. Longfellow... croitessentield'inculquerwnewîora/e.... Le ton didactique prévaut dans sa poésie. Idées et images, tout est subordonné chez lui à la mise en lumière d'un ou plusieurs points qu'il considère comme la vérité. Et, tant que le monde sera plein de conventicules parlant le patois de Chanaan, il ne faudra pas s'étonner que ce système conserve d'austères défenseurs '. »

i. Lonçjfellou;'s Ballads-

Ces lignes sont de 1842. Poe s'y montre très modéré, puisqu'il demande seulement que l'élément moral soit subordonné dans l'œuvre d'art à l'élément esthétique. Trois ans plus tard, à propos d'une anthologie publiée sous la direction de Longfellow, il devenait dur pour les braves gens qui persistaient à voir dans la sanctification de l'âme le but final de la littérature. « — Nous ferons remarquer pour finir, écrivait-il, que (ce volume), quoique rempli de beautés, est infecté de morale '. » 11 alïectait de proclamer très haut qu'on ne le prendrait jamais à coudre une morale à la queue d'une histoire, et il n'avait pas assez de railleries pour les critiques qui découvrent des enseignements profonds jusque dans une chanson de routiers. « — C'est donc bien à tort, poursuivait-il ironiquement, que certains ignorantissimes m'accusent de n'avoir jamais écrit une histoire morale, ou, pour parler plus exactement, une histoire avec une morale. D'autres qu'eux ont été prédestinés à me dévoiler et à développer ma morale — voilà tout le secret.... En attendant, désireux d'alléger les charges qui pèsent sur moi,... j offre la triste histoire que voici; sa morale ne pourra pas être mise en doute, puisque le titre en est caution. » Le récit annoncé avec ce fracas est un des plus insipides qui soient sortis de la plume de Poe; il s'appelle : Ne pariez jamais votre tête avec le diable; Conte avec wie morale.

Poe avait donc sa part de torts dans la mauvaise fortune qui ne lui laissait guère de répit, niais il les expiait lourdement. Quelles que fussent sa diligence, son assiduité au travail, sa bonne volonté à se plier aux besognes infimes, il ne pouvait être question pour lui (le vivre de sa plnnie. Le poème qui lui avait l'ap-

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