‹ Poètes et névrosésChapitre 84 sur 119 · Ingram, vol. II, p · texte numérisé non relu

Ingram, vol. II, p

sant. Mais venez — oh! venez demain! Oui, je serai calme, je serai tout ce que vous voudrez.... » Mrs Shew accourut sans .attendre au lendemain. Ce que Virginie lui voulait, c'était de lui montrer des lettres très anciennes, précieusement conservées, qui lavaient son époux d'une certaine calomnie sans cesse rééditée. La tante Clemm va nous apprendre la suite. Ori lit dans une de ses lettres que deux ans plus tard, dans un moment d'affreuse misère, elle était allée confier leur détresse à une « amie riche, qui avait fait beaucoup de promesses.... Je lui avouai franchement ce qui en était, poursuivait Mme Clemm encore bouillonnante d'indignation. Elle me proposa de quitter Eddy *, disant qu'il pourrait parfaitement se tirer d'affaire tout seul.... Me proposer, à moi, d'abandonner mon Eddy. — quelle cruelle insulte! Il n'a que moi au monde pour le consoler et le soutenir, pour le soigner quand il est malade et hors d'état de s'aider! Est-ce que je peux oublier ce doux visage, si tranquille, si pAle, et ces chers yeux qui me regardaient si tristement tandis quelle disait : — Ma bien-aimée, ma Muddy bienaimée, tu consoleras mon pauvre Eddy et tu en auras bien soin, — tu ne le quitteras jumab, jamais^ Prometsle-moi, ma chère Muddy, et je pourrai mourir en paix. Et fai promis. Et quand je la retrouverai au ciel, je pourrai dire : J'ai tenu ma promesse, ma chérie.... »

Virginie expira le :{0 janvier 1847. Mrs Shew apporta unf> line toile pour l'ensevelir, et il n'y eut aucun bienfait dont Mme Clemm lui ait été aussi reconnaissante, t Sans elle, disait la mère désolée, ma Virginie chérie aurait été descendue au tombeau dans du coton. Je ne peux pas dire ma reconnaissance de ce que ma

1. Nous rappelons qu'Eddij, ou Eddie, était le petit nom <le Poe dans riniiinité, Muddtj celui do la tante Clemm.

mignonne a été enterrée dans de la belle toile. » Mrs Shew aida à la mettre dans son linceul. Elle prit le manteau d'ordonnance qui lui avait servi de couverture et le cacha, à cause des pénibles souvenirs qu'il réveillait; mais il fallut le rendre à Poe pour l'enterrement, car il n'en avait pas d'autre, et le ciel hivernal était « de cendre et morne », ainsi qu'il l'a décrit dans Ulahtme. Quand il revint du cimetière, le monde était décoloré à ses^ yeux. Le printemps ne ramena que des fleurs de deuil ; les mêmes campagnes que l'amour avait parées d'une beauté surnaturelle se changèrent en lieux revèches et déserts. Il avait dépeint d'avance cette seconde métamorphose dans Éléonora. « Les fleurs étoilées s'abîmèrent dans le tronc des arbres et ne reparurent plus. Les teinles du vert tapis s'affaiblirent; et un à un dépérirent les asphodèles d'un rouge de rubis, et à leur place jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des j^eux qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes de rosée. Et la Vie s'éloigna de nos sentiers; car le grand flamant n'étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s'envola tristement de la vallée vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d'argent et d'or s'enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l'extrémité inférieure de notre domaine, et n'embellirent plus jamais la délicieuse rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe d'Éole et que tout ce qui nétait pas la voix d'Éléonora, mourut peu à peu en murmures qui allaient s'affaiblissant graduellement, jusqu'à ce que le ruisseau fût enfin revenu tout entier à la solennité de son silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s'éleva, et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs an-

ciennes ténèbres, retomba dans les régions d'Hespérus et emporta loin de la Vallée du Gazon-Diapré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence. ■»

Poe tomba dangereusement malade après l'enterrement et fut longtemps à se remettre. Mrs Shew rapporte qu'à force de privations héroïques, à force d'avoir eu faim et froid pour pouvoir acheter à Virginie des remèdes ou des aliments, il en était arrivé à un état d'épuisement qui faillit le mettre au tombeau. Il guérit cependant, mais ce fut pour son malheur, et il ne le savait que trop; on le surprenait, dans les bois du voisinage, assis à l'écart et « murmurant son désir de mourir ». Jamais, du moins, la crainte détre abandonné par la tante Clemm n'effleura son esprit. C'est dans ce crépuscule de sa vie qu'il composa le sonnet dédié A ma mère, digne pendant à la lettre de Mme Clemm qu'on a lue tout à l'heure :

« Parce que je sens que là-haut dans les cieux les Anges, quand ils se parlent doucement à l'oreille, ne trouvent pas parmi leurs termes brûlants d'amour d'expression plus fervente que celle de Mère,

« Je vous ai dès longtemps justement appelée de ce grand nom, vous qui êtes plus quune mère pour moi et i-emplissez le sanctuaire de mon cœur, où la Mort vous a installée en affranchissant l'àme de ma Virginie.

« -Ma mèrQ, ma propre mère, qui mourut de bonne heure, n'était que ma mère à moi: mais vous, vous êtes la mère de celle que j'aimais si tendrement,

« Et ainsi, vous m'êtes plus chère que la mère que j'ai connue de tout un infini, — juste comme ma femme était plus chère à mon âme qu'à celle-ci sa pro])re essence. »

Après la mort de N'irginie, les ténèbres s'épaissis-

gent autour de Poe. Il n'y a plus de répit, plus d'épisode rafraîchissant.

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