‹ Poètes et névrosésChapitre 85 sur 119 · VI II · texte numérisé non relu

VI II

Il vécut dans une retraite farouche les premiers temps de son veuvage. Il marchait beaucoup, rêvait beaucoup et ne buvait que de l'eau; mais il était trop tard pour fuir la catastrophe finale. Depuis longtemps, il suffisait d'un verre d'une boisson forte pour lui donner la fièvre, le délire et des souffrances aiguës. Une agitation maladive le chassait de nuit hors de la maison, par les plus grands froids, enveloppé dans le manteau militaire et cramponné à la tante Clemm, qui faisait les cent pas avec lui jusqu'à ce quelle tombât de fatigue. Les rares personnes qui l'approchaient sentaient poindre la démence. Les signes précurseurs du delirium tremens étaient visibles; ils n'attendaient qu'un accident pour éclater, et il était impossible que l'accident n'arrivât pas.

Au mois de décembre, la pièce de vers intitulée Ulalume parut dans une revue, après avoir été refusée par une autre. Elle raconte l'histoire intérieure d'Edgar Poe durant cette année tragique, et comment il avait failli être infidèle au souvenir de Virginie. La morte avait pourtant triomphé de l'aube d'un sentiment nouveau : « Les cieux, ils étaient de cendi'e et mornes; les feuilles, elles étaient crispées et desséchées; elles étaient flétries et desséchées. C'était la nuit, dans l'Octobre solitaire d'une année qui, pour moi, n'a plus de place dans le temps. C'était tout près du lac brumeux d"Auber, dans l'humide région de Wcir; — c'était le long de l'étang fangeux d'Auber, darts les bois de Weir, hantés par les goules.

« Ici, jadis, par une allée titanique de cyprès, j'errais avec mon âme; j'errais sous les cyprès, avec Psyché, mon Ame.... Notre entretien avait été sérieux et grave; mais nos pensées, elles étaient paralysées et desséchées, nos souvenirs étaient traîtres et desséchés — car nous ne savions pas que le mois était Octobre et nous ne remarquions pas la nuit de l'année (ah ! la nuit de toutes les nuits de l'année)! »

L'étoile du matin se lève sur cet entretien, et sa lumière figure aux yeux du poète une aurore d'espérance, lisent son cœur « encore jeune et vivace », il veut revivre, aimer, malgré l'effroi de son Ame, qui sait bien que tout est fini pour lui : « Ainsi je calmai Psyché et lui donnai un baiser, et je la tirai de son abattement, et je vainquis ses scrupules et son abatte- Tnent; et nous allâmes jusqu'à la fin de l'allée, mais là, no.us fûmes arrêtés par la porte dune tombe — par la porte d'une tombe avec une légende; et je dis : Qu'y a-t-il d'écrit, douce sœur, sur la porte de celte tombe?... Elle répondit : Ulalume! Ulalume! — C'est le caveau de ton Ulalume (jue tu as perdue!...

« Alors mon cœur devint de cendre et morne, comme les feuilles crispées et desséchées, — comme les feuilles qui étaient flétries et desséchées. Et je m'écriai : C'était sûrement la même nuit d'Octobre, cette nuit de Tan passé, où je voyageai, — je voyageai par ici, — où j'apportai ici un fardeau terrible! Oh! quel démon m'a ramené ici, justement cette nuit entre toutes les nuits de l'année. Je connais bien maintenant ce lac brumeux d'Aul>er, — cette lunnide région de Wcir, — je connais bien maintenant cet étang fangeux d'Auber, ces bois de Weir, hantés par les goules. »

Ulalume a été l'objet des jugements les plus divers. La pièce fui peu comprise en sa nouveauté; elle devançait les tcmjjs du syiiil)oli.sme et du mot imprécis à

dessein. Un ami de l'auteur ' la recommanda dans une revue « comme un exercice de langage », une « jonglerie de mots rares, exquise d'adresse et très piquante », bref, une « curiosité philologique » ; et ce miracle d'inintelligence ne lut pas isolé, tant s'en faut. Aujourd'hui encore, ceux qui mettent tout le prix de la poésie dans la perfection de la forme goûtent médiocrement Ulalume. Elle exerce sur d'autres un charme irrésHslible; ils y entendent la plainte d'une âme blessée à mort; ils y sentent la confession personnelle « la plus spontanée et la plus sincère ^ » de toute l'œuvre d'Edgar Poe.

Peu de temps après sa publication, on annonçait à New York une conférence sur V Univers, par M. Poe. Elle eut lieu le 3 février 1848 devant une salle à peu près vide. A l'entrée de l'orateur, ses rares auditeurs furent <t affectés presque péniblement », rapporte l'un d'eux, par son air « inspiré » et l'éclat étrange de ses yeux : « Ils brillaient comme ceux de son corbeau ». Pendant deux heures et demie, Poe leur développa une « Proposition générale » qu'il formulait ainsi : « C'est parce qu'il n'y avait rien, que toutes choses sont ». D'après sa correspondance, les journaux louèrent sa conférence, mais pas un n'y avait compris un traître mot. Le mois suivant, l'un des grands éditeurs de New York voyait entrer dans son bureau un agité qui réclama son attention pour une affaire de la dernière importance : « 11 s'assit auprès de mon bureau, me regarda fixement une bonne minute de son œil étincelant et dit enfin : « Je suis M. Poe ». Je fus naturellement tout oreilles.... 11 reprit après une pause : « Je ne sais par oîi commencer. C'est une chose d'une immense

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