‹ Poètes et névrosésChapitre 105 sur 123 · Théophile Gautier, Xolice · texte numérisé non relu

Théophile Gautier, Xolice

nécessaire, et n'étaient pauvres que parce qu'ils le voulaient Inen. parce qu'ils aimaient mieux s'acheter des habits en velours nacarat et des bottes à l'écuyère, comme Rogier, ou des Fragonard et des meubles Renaissance, comme Gérard de Nerval, que de payer bourgeoisement leurs fournisseurs. L'argent leur brillait les doigts — ils ne se représentaient pas des « Titans » ayant de l'onlre et faisant de bons placements, — mais ils le dépensaient en artistes. Plusieurs en ont rappelé de leur mépris pour les capitalistes; mais ce changement de mode vint trop tard pour Gérard de Nerval. L- seul héritage qu'il ait jamais fait lui tomba du ciel en 18.35. Il en consacra la meilleure partie à remplir l'appartement du Doyenné de toiles de maîtres et de vieux meubles, et ne s'en repentit point dans la suite, quand la maladie le laissa dans le dénuement. Il n'eut jamais le courage de regretter (luoi que ce fût des deux années du Doyenné; il n'y pouvait penser sans sécrier : « Quels temps heureux! »

Il avait fait un musée du vieux salon aux glaces troubles. On compléta le décor en invitant des amis à repeindre les boiseries trop défraîchies. Ces amis s'appelaient Corot, Rousseau, Nanteuil, Chassériau, Chàtillon, Leleux, Lorentz, Wattier, et chacun exécuta une « fresque » ou deux, « au grand effroi du propriétaire, qui considérait les peintures comme des taches ». Quand tout fut prêt, on lança des invitations pour la célèbre fête du 28 novembre 1835.

Il avait été décidé qu'elle serait costumée; c'était bien le moins chez des romantiques qui se déguisaient tous les jours de leur vie. Trente ans. cinquante ans après, les survivants ne songeaient encore qu'avec des éblouissements à la gaieté qui se dépensa ce soir là en l)antomimes, en parades, en sarabandes et en chansons. Les fresques tenaient lieu de rafraîchissements; c'était

une idée de Gérard de Nerval. L'orchestre provenail d'une ginj^uelte. On avait eu la charité d'inviter « tous les locataires distinj^ués de l'impasse », y compris le commissaire de police et sa femme, parce qu'on prévoyait qu'il serait impossible de dormir cette nuit-là place du Carrousel. Le commissaire de police refusa par une lettre très polie: mais les attachés d'ambassade et les futurs conseillers d'Etat se montrèrent moins farouches : — « Ils n'étaient reçus qu'à condition d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y lenaîient, par des dominos et des loups s.. Ils vinrent (Ml nonibre, et il y eut des dominos dans le galop monstre qui dégringola les escaliers^ balaya l'impasse, s'engouffra sous les quinconces, tournoya au clair de lune parmi les ruines de l'église et aboutit en coup de vent à un cabiu-et qu'on avait fait rouvrir. A sept heures (lu matin, on partit à pied pour aller déjeuner à INLulrid. Le propriétaire, qui avait le malheur de demeurer sous le grand salon, put enfin se coucher, mais quand il \ it que cela recommençait, que les soupers succédaient aux bals, les comédies aux pantomimes, il donna congé (1 eut un accès de désespoir en voyant ce que ses localaires appelaient avoir restauré sa maison. Les peintui-es des murailles furent recouvertes d'une couche de détrempe, et il y eut désormais à Paris un bourgeois (le plus convaincu qu'on avait tort, selon l'expression de Théophile Gautier, de laisser circuler les romantiques sans muselière.

Lors du déblaiement de la place du Carrousel, au début du second empire, Gérard de Nerval racheta aux démolisseurs les boiseries du salon du Doy.enné et lit nettoyer les tableaux, qui allèrent rejoindre dans une mansarde poussiéreuse les bibelots échappés aux accidents dont sa vie était fertile. « Où avez-vous perdu tant de belles choses? » lui demandait un jour Balzac.

« Dans les malheurs », répondit Gérard. « Les malheurs » lui arrivaient dans l'état de rêve où son moi mystique menait silencieusement une existence qui était de plus en plus la seule vraie à ses yeux. De plus en plus aussi, celle dont nous venons de dire les excentricités n'était, dans sa pensée, qu'un décor; il fallait, pour s'y tromper, ignorer que le monde extérieur est une vaine apparence; mais presque tous les hommes en sont là, et il est alors impossible de se faire comprendre d'eux. Gérard de Nerval en taisait tous les jours l'expérience; ses commensaux ne s apercevaient pas qu'il était continuellement absent, alors même que son corps était au milieu d'eux.

Il était d'usage entre romantiques de croire à tout ce qu'avait cru le moyen âge. Quand on ne le pouvait absolument pas, on tâchait au moins d'en avoir l'air et de parler sérieusement des gnomes ou des vertus cachées des spécifiques. Gérard de Nerval était de ceux qui croyaient réellement au monde et aux sciences occultes. Personne n'avait en eux une loi aussi sincère. Il n'était jamais à court de légendes oîi les forces secrètes de la nature obéissent à des volontés mystérieuses, et il les murmurait avec des accents d'une persuasion irrésistible. « Tous nous y avons cru, dit un contemporain, ne fût-ce qu'un instant, quand Gérard de Nerval nous en parlait. Il avait dans la voix des inflexions si douces qu'on se prenait à l'écouter comme on écoute un chaut. Tous ceux qui ont entendu celle voix ne l'oublierontjamais '. » Pendant longtemps, cel

l. Bell, loc. cit.

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univers invisible qui était le ^ien au cours de ses promenades solitaires ne fut peuplé que.de visions gracieuses; il suffisait de le regarder passer pour en être sûr : « Je l'ai rencontré, dit un autre contcnii)orain ', plus souvent seul qu'en société, le pas alerte, traversant le jardin du Palais-Royal, l'œil souriant à ses imaginations intérieures. On l'arrêtait; sa i)liysiononne changeait tout à coup; c'était un homme qu'on tirait d'un rêve agréable et dont les yeux tenaient du réveil et de l'étonnement. » L'altération du visage indiquait clairement la profondeur delà chute. « Quelquefois, dit Gautier, on l'apercevait au coin d'une rue, le chapeau à la main, dans une sorte d'extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait.... Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, nous avions garde de l'aborder brus- (jnement, de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu'on réveillerait en sursaut; se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d'viu toit. Nous nous placions dans son rayon visuel et lui laissions le temps de revenir du fond de son rcve, attendant que son regard nous rencontrât de lui-même. »

A l'âge qu'il avait alors, il est rare que toutes les visions, quand visions il y a, soient uniquement d'esprils élémentaires ou de symboles philosophiques, sans mélange de figures moins austères. Il ne manquait pas aux cénacles de gens faisant profession de mépriser les amours grossières du commun des hommes; mais c'était d'ordinaire une attitude à ajouter à toutes les autres : « L'homme matériel, dit Gérard de Nerval à ce propos, aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la beJle Isis.... Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité; il

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