‹ Poètes et névrosésChapitre 43 sur 123 · London Réminiscences · texte numérisé non relu

London Réminiscences

celés s'analysent difficilement, en tout état de cause. Il n'y faut môme pas songer avec Quincey, qui demeura en littérature l'homme aux « efforts spasniodiques et irréguliers », condamné aux digressions à poi-péluité. Les idées, ne lui manquent pas, et il y en a beaucoup d'ingénieuses, il y en a quelques-unes de vraiment originales; mais son intelligence est, pour ainsi parler, pleine de trous, à travers lesquels les idées coulent sans qu'il puisse les retenir. C'est une vraie passoire, doù il sort parfois des articles sans queue ni tète, par exemple Tarticle sur Sir William Ilamilton, dans lequel Quincey parle de tout excepté de son sujet : de l'influence des chemins de fer sur l'argot, de la supérioi'ité de Milton sur Homère, de l'admiration « bestiale » des anciens Grecs pour les exercices athlétiques, du caractère destructif des doctrines de Kant, etc., etc. Il n'y a que son héros dont il ne nous parle point. Quelques lignes nous apprennent où il l'avait rencontré et connu; mais nous n'avons pas une ligne, pas un mot, sur les trav^iux philosophiques de William Hamilton , et cet article n'est pas unique on son genre dans la collection. Que serait-ce si Quincey ne s'était revu et refondu avec beaucoup de soin sur ses vieux jours, après avoir fait sa paix avec l'opium?

La médecine a constaté que les morphinomanes ont le ï caractère versatile » et changent d'humeur, d"idée,'' selon qu'ils sont plus ou moins sous l'action du poison. Le même -individu passe en quelques minutes de la tristesse à la gaieté, du plus sombre mutisme à une animation turbulente : une piqi^re a fait le miracle. En étudiant Quincey et ses aveux pei'spicaces, il semble — je le dis timidement — qu'en dehors des causes intermittentes de « versatilité » dues aux alternances d'ivresse et d'état de besoin, on sente chez lui, à partir

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d'une coiiaiiu' épojjue, une cause profonde et constante, agissant uniroi-ménient, de ce décousu extraordinaire de la pensée. Les solutions de continuité qui mont fait comparer son intelligence à une passoire n'étaient plus des accidents passagers. Il y avait désormais en lui un je ne sais quoi qui les perpétnait, et pi'oduisait un éniicttement général des idées aussi bien (jue des impulsions.

On ne peut que présumer ce qu'aurait été Quincey écrivain, dans d'autres circonstances, et en possession do tous ses moyens. On est réduit à le conjecturer d'après les idées qu'il .a semées à l'aventure, le plus souvent hors de leur place. C'est un travail de reconstitution analogue à ceux qu'essaient les architectes pour les ruines antiques, et assujetti aux mêmes chances d'erreur; la faculté métaphysique, la plus haute qui ait été donnée à l'homme, et, jadis, la pierre d'angle des vastes ambitions de Quincey, était celle de toutes qui avait le plus souffert chez lui; il n'en faut pas davantage pour changer la physionomie d'une intelligence au point de la rendre méconnaissable.

Les spéculations personnelles avaient cédé la place, dans son esprit débilité et rétréci, à de simples antipathies ou sympathies pour les spéculations des autres, qu'il jugeait maintenant par des raisons « morales », les arguments » intellectuels » lui paraissant offrir des dangers pour un bon chrétien. Il affichait une aversion un peu puérile pour les « démolisseurs » en philosophie, à moins qu'après avoir déblayé le terrain, ils ne se missent incontinent à reconstruire. Kant, son ancien maître tant admiré, tant respecté, était devenu de sa part l'objet de « l'une de ces haines comme on dit qu'on éprouvent les hommes à l'égard du sinistre onchanteur, de quelque nom qu'on le nomme, dont les -•■duclions détestables les ont attirés dans un cercle

trinniieiices maliii-ncs ' i>. 11 laccusait d'être de ces « démolisseurs » ijui dévastent les âmes, et ajoutait : « J'en ai été misanthrope plus de dix ans ». — Il est impossible de préjuger ce qu'aurait valu la métaphysique de Ouincey; pour restituer un monument, encore laul-il eu posséder quelque reste, et nous sommes ici en lace du néant.

Nous connaissons très bien, en revanche, ses idées sur la iaçou d'écrire l'histoire. Il aurait signé des deux mains, à condition d'en retrancher les mots de philosophie et de philosophe, ces lignes de Fustel de Coulanges : « Il faut, en histoire comme en philosophie, un doute méthodicpie. Le véritable érudit, comme le philosophe, commenee par être un douteur. » Quincey était de ceux qui ne croient pas « que tout a été dit, et quà moins de trouver des documents nouveaux il n'y a plus qu'à s'en tenir aux derniers travaux des modernes ». Il inclinait toujours, comme lillustre auteur de la C/W antique (malheureusement pour Quincey, là s'arrête la ressemblance), « à écarter les opinions reçues, même quand elles avaient les avantages d'une longue possession », età préluder à l'examen de chaque question en « faisant d'abord table rase... de tout ce qu'on avait publié antérieurement-». Les faits de l'histoire, disait Ouincey, sont les ossements desséchés du passé : « Non seulement ils peuvent revivre, mais d'une variété infinie de vies. Les mêmes faits, considérés sous des jours différents, ou dans leurs relations avec d'autres faits, offrent éternellement matière à des spéculations nouvelles, inépuisables comme les combinaisons dont ils sont susceptibles. Ces spéculations

1. OEuvres complèles .• German studies and Kant in parlicular (ISliG).

2. Revue des Deux Mondes du 1" mars 1896; Fustel de CoU' langes, par M. Paul Guiraud.

en font à leur tuur des faits nouveaux, et cela est sans fin.... Je ne parle pas siinplenienl des raisons subjectives, tirées de la dilTéi-ence des esprits, qui sont cause qu'il y a autant de manières d'interpréter et de juger les événements qu'il y a d'historiens. Je prétends «(Liobjectivement, tous les grands laits de l'histoire doivent aux progrès des sciences sociales de prendre perpétuellement des aspects nouveaux, qui rendent perpétuellement nécessaire de les rejuger au point de vue moral. » 11 disait aussi : « La chimie est la science des formes et des forces qui sont contenues à l'état latent dans tout ce qui existe, épiant l'occasion d'être. Il en est des faits de l'histoire comme des éléments chimiques : il n'y a pas non plus de fin k leurs caparilés de transformation'. »

Ouincey rejugeait les grands faits de l'histoire d'après < -s principes, et remettait en question les opinions les plus vénérables. Il soutenait que l'empire romain n'a pas été détruit par les barbares, qu'il s'est détruit lui-même par les vices de sa civilisation, et que les Goths, ou les Vandales, loin d'être responsables de son effondrement, ont été les sauveurs de l'Occident. Ils ont arrêté sa décompo?;ition en lui infusant un sang

i jeune et sain. < Ils ont été les restaurateurs et les régénérateurs de l'intelligence romaine épuisée. Sans eux, la population indigène de l'Italie aurait probablement été éteinte, vers le vi'' ou le vir siècle, par la scrofule,

i la folie et la lèpre. » Les Romains ont été les vrais barbares; l'Europe serait aujourd'hui beaucoup moins avancée s'il n'y avait pas eu des Goths et des Vandales sur la terre. — Arrivé à ce point. Quincey se met en devoir de démontrer sa thèse, mais il avait compté sans les infirmités mentales qui lui interdisaient de

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