John Hill Burlon, loc. cit
QUINGEY. 141
de ne plus l'avoir et de le faire repartir. L'inquiétude qui pousse l'homme à changer de place sans raison lui paraissait monstrueuse : elle tue le rêve. Quand Thomas de Ouincey se trouvait bien quelque part, il y restait, sourd à toutes les insinuations. On n'avait d'autre ressource que de l'attirer par ruse et adresse à la porte de la rue, où ses instincts de noctambule devenaient le salut. L'obscurité le fascinait. Il s'y élançait, et ne reparaissait chez lui que le lendemain. Nul n'a jamais su où il iillait dans l'intervalle. Les paysans des environs d'Edimbourg prétendaient qu'il se promenait la nuit dans les bois avec une lanterne. On savait par luimême qu'il aimait à coucher à la belle étoile; il s'élevait fréquemment, avec chaleur et amertume, contre la « barbarie » et la « brutalité » de la loi anglaise, qui assimile les dormeurs en plein air à des vagabonds. Après une nuit passée dans un sillon, le petit garçon d'un de ses amis demanda deux sous à son père pour ce pauvre bonhomme plein d'herbe et de terre.
Il ne manquait pas de gens qui s'estimaient trop heureux de le garder, et non pas seulement pour s'en amuser; on l'aimait. Ouincey restait chez eux plusieurs jours ou quelques mois, selon les circonstances, puis il disparaissait comme il était venu, sans l'avoir projeté ni savoir pourquoi. C'était le plus doux et le plus poli des commensaux, mais non le moins embarrassant. A peine osait-on le perdre de vue. Il dévastait à présent les bibliothèques, lui, Thomas de Quincey, jadis impitoyable pour Wordsworth parce qu'il avait coupé un livre avec le couteau du beurre. Il arrachait dans une édition princeps le chapitre dont il avait besoin. 11 écrivait ses articles sur les marges d'un livre de luxe. Il mettait une reliure de prix dans sa cuvette. L'opium en avait fait un Vandale, un moostre, à l'égard des livres, qu'il avait tant aimés. Un bibliophile lui avait
prudemment dissimulé sa bibliothèque : « Au point du jour, un cri de triomphe : Eurêka! m'appelle dans sa chambre. Un instinct infaillible l'avait conduit droit aux livres, dont il avait déjà formé un amoncellement autour de lui. Le mieux relié de mes in-quarto gisait à terre sur un objet de literie, devant Quincey à plat ventre et en chemise.... Il venait de découvrir un anachronisme très remarquable.... La scène que j'avais sous les yeux me rappelait la Tentation de saint Antoine dans les toiles des maîtres hollandais '. »
Il mettait continuellement le feu en travaillant, au beau milieu de la nuit. C'était encore la faute de l'opium, qui lui causait de brusques sommeils. Il tombait le nez sur sa chandelle et la renversait. Tant mieux s'il l'éteignait du coup, sinon elle allumait « la neige ». Cela le réveillait, et son premier soin était de fermer sa porte à double tour, de peur qu'on n'eût l'idée déteindre le feu avec de l'eau : tout plutôt que de laisser mouiller ses papiers ! Il étouffait l'incendie avec sa garde-robe, quitte à avouer le lendemain- qu'il ne pouvait pas quitter sa chambre faute de culottes.
Il commandait à la cuisine, sous prétexte que son estomac exigeait une nourriture spéciale, et il n'y avait pas de fm aux complications domestiques qui en résultaient. Une maîtresse de maison nous a conservé l'un des discours qu'il avait prononcés avec solennité devant ses casseroles : « Vu la dyspepsie qui afflige mon système et la possibilité de quelque trouble additionnel dans mon estomac, il se produirait des conséquences désastreuses incalculables, de nature à augmenter mon irritation nerveuse et à m'empêcher de vaquer à des affaires d'une importance capitale, si vous oubliiez de couper le mouton diagonalement,