John Hill Burlon, loc. cil
plutôt que longitudinalement ' ». Ce noble langage terrorisait les servantes écossaises, déjà impressionnées par sa tournure de sorcier et par les légendes qui couraient sUr son compte. L'une d'elles s'attendait à le voir s'envoler par la cheminée. Une autre quitta p.'écipitaninienl la maison et refusa d'y rentrer : « M. Quincey lui Taisait trop peur — il avait des mots épouvantables! » Il arrivait quelquefois qu'il les subjuguait : « Ah! monsieur, s'écriait l'une de ces go thons, vous êtes un grand homme, un très grand homme; personne ne vous comprend ! » Les hôtes étaient perdus quand la cuisinière le prenait en affection. Quelqu'un avait prié un gourmet à dîner. On servit des tripes et du flan; c'était Quincey qui avait changé le menu à cause « de l'état de son estomac, source perpétuelle d'aftliction pour lui ». On eut de la peine à apaiser l'invité -.
Malgré toutes ces choses, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de raconter, il n'aurait tenu qu'à lui de passer sa vie entière 'chez l'un ou chez l'autre. Il était de ceux qui gagnent les cœurs par un charme indéfinissable : « Jamais homme plus aimable, jamais homme doué d'autant de séduction n'a foulé cette terre. Le voir et le connaître, c'était l'aimer et le vénérer. Humble au point où cela devient un défaut, simple comme un enfant, chacun de ses actes, chacune de ses paroles respirait néanmoins la noblesse et accusait une nature raffinée ^. »
Les siens l'adoraient tout les premiers. Dieu sait pourtant s'il avait été un bon père de famille ! Sa femme était morte jeune, de misère et de souci. Ses enfants 3'étaient élevés tout seuls. Ce n'était pas faute de ten-
1, Mrs Gordon, Menioir of Wilson.
i. J. G. Berlram, Some Memoirs ofBooks, Aulhors and Events.
■3. Recollcclions of the Glaf:fjow Period, par Colin Rae-Brown.
dresse de sa part; c'était l'opium et son cortège d'infirmités mentales. La perte de trois de ses fils l'affecta profondément sans rien changer à son train de vie. Il eut sa dernière grande rechute après la mort de l'un d'eux, en 1842. Il était remonté à cinq raille gouttes ^ de laudanum par jour, avec quelles conséquences, ses lettres et son Journal manuscrit nous l'apprennent : « (1844)... Dès qu'il s'agit de composer, de suivre et de développer une idée, je ne me rends que trop bien compte à quel point l'intelligence est atteinte par ma condition morbide. Cette ruine m'aide avoir clair dans l'état où était Coleridge sur la fin de sa vie. J'ai compris son chaos par les ténèbres du mien, et tous deux étaient l'œuvre du laudanum.... On peut encore créer des fragments isolés, mais il manque le lien, la vie, le principe qui relie les diverses parties à un point central. Une incohérence sans bornes, une impossibilité lugubre de se rattacher à une idée dominante : tel est l'incube hideux qui pèse continuellement sur mon esprit. »
Avec la difficulté du travail était revenue la répulsion nerveuse pour la page commencée : « Ce que j'écris m'inspire tout à coup une sombre et frénétique horreur. Il n'y a pas de termes pour rendre l'ouragan subit de révélations effroyables qui s'abat sur moi, du fond d'une éternité qui n'est plus à venir, mais passée et irrévocable. Il me semble que ce que j'écrivais est enveloppé subitement dans une nappe de feu, — mon papier m'a l'air empoisonné; — je ne peux plus en supporter la vue, et je l'ensevelis parmi d'énormes tas de lettres inachevées, d'articles commencés et abandonnés dans des circonstances analogues. Personne n'est
1. Je rappelle que le laudanum peut être plus ou moins forUj Quincey le préparait lui-même.
témoin de ces crises; je vis coniplèteinent seul dans mon cabinet de travail. »
Ailleurs : « Je connais quelqu'un qui s'est bien souvent jeté à bas de son lit, au milieu de la nuit, — tombant à genoux, tandis que la sueur inondait son visage ravagé, et criant d'une voix à réveiller toute la maison : « O Christ, aie pitié de moi, pécheur! » tant était atroce le monde d'horreurs que le sommeil ouvrait devant mes yeux'. »
11 n'en était plus à se sentir guetté par la folie, comme lors de ses précédents excès, mais agrippé par elle, déjà dément et marchant rapidement au suicide. La peur lui fut une fois de plus secourable. Elle lui donna la force de diminuer considérablement la dose d'opium, malgré les tortures de l'état de besoin. « J'éprouvais, raconte Quincey, des effets tellement atroces et dont les médecins ne se doutent pas. que j'étais heureux de l'etomber. Cependant, je persistai. J'ai redescendu l'échelle, silencieusement, sûrement.... » 11 trouva sa récompense au pied de l'échelle, et fut sauvé alors qu'il n'espérait plus : « Pendant six mois, pas de résultat, — un étatdune morne uniformité, — une désolation complète, — une détresse si profonde, que je ne pouvais plus me cacher l'impossibilité de continuer à vivre en portant une croix pareille. Je tenais mon Jourwil, comme le naufragé dans une île déserte qui n'a plus qu'un jour de vivres. Le vendredi 2'^ février, je pus dire pour la première fois, dans le langage de l'Écriture : « Et l'homme était assis, vêtu, et dans sa raison ». L'expression n'est pas trop forte, j'avais su tout le temps que je n'étais plus tout à fait dans mon bon sens-. »
Son traité avec le « noir tyran » date de cetle affreuse