l'utnum's McKjazine, i' série, vol. IV
alarmée du trouble de son esprit, uii jour qu'il n'avait certainement pas bu. Eurchi n'est pourtant pas un livre de demi l'ou. Cela vaudrait mieux, les demi-ibus ayant quelquefois des illuminations. C'est simplement un livre manqué, pour avoir visé plus haut que ne le comportaient le degré d'instruction d'Edgar Poe et les forces de son intelligence. 11 voulut faire un système du monde, et il ne comprenait qu'imparfaitement les ouvrages de science sur lesquels il s'appuyait, d'où les erreurs grossières qu'on a relevées dans ses pages. 11 prétendit renouveler la science, et il parla de la science en poète, qui ignore, usant de son droit de poète, la séparation entre la physique et la métaphys^ique, irrévocable depuis plus de deux mille ans. Eurêka contient de hautes pensées; on a pu, sans trop de complaisance, y apercevoir une analogie avec les idées d'Herbert Spencer sur l'évolution de l'homogène vers l'hétérogène et le retour éventuel de l'hétérogène à l'homogène. Mais, cela dit, on peut se dispenser d'en donner une analyse '.
Edgar Poe a peu écrit depuis Eurêka. Son imagination était forte; elle n'avait jamais été abondante, et < 0 qu'elle avait possédé de fécondité tarissait, à mesure 411e les crises alcooliques s'exaspéraient. La faculté créatrice ne se réveillait plus que de très loin en très loin, avec des irrégularités et des apparences de caprice qui ne peuvent étonner que si l'on ignore les irrégularités et les caprices de ses accès d'ivrognerie. 11 est impossible de suivre chez lui les ravages de l'alcool avec la minutie et la certitude qui donnent tant d'intérêt aux observations de Thomas de Quincey sur les effets
i. Baudelaire a donné une Iraduclion complète à'Euréka dans le volume VII de ses Œuvres complètes (Caïman n Lévy). On en trouvera une analyse approfondie et sympathique dans les Écrivains francisés d'Emile Hennequin (Pcrrin;.
de l'opium. Les données font défaut pour Edgar Poe, qui cherchait à se cacher, à s'oublier soi-même, avec autant de soin que Quincey en mettait à s'analyser, à se noter et à se faire connaître au monde entier. Nous ne sommes même pas en mesure de nier ou d'affirmer que Poe ait aggravé son cas en prenant, lui' aussi, de l'opium; les témoignages sont aussi contradictoires qu'ils sont formels. 11 faut se borner à dire qu'il avait le cœur gravement atteint et qu'il dépérissait rapidement. Par une anomalie dont il y a d'autres exemples '. les facultés intellectuelles, tout intermittentes qu'elles fussent devenues, retrouvaient à certains moments une partie de leur ancien éclat. Plus que jamais, il y avait deux Edgar Poe, deux personnalités que le public ne parvenait pas à concilier, l'une touchante et poéliipie, l'autre absolument répugnante. Ceux qui ne connaissaient que la première gardaient un souvenir inoubliable de cette face pâle et farouche, d'une tristesse qui ne se peut dire, et de la grâce courtoise, des façons chevaleresques de ce mourant à la voix musicale. Les autres n'oubliaient point non plus, mais c'était avec horreur qu'ils se rappelaient le misérable dépeint avec tant de vigueur par Emile Hennequin, l'être dégradé qui « en vint... à avoir cette face de vieille femme hagarde et blanche que nous montre un dernier portrait, celte face creusée, tuméfiée, striée de toutes les rides de hi douleur et de la raison chancelante, où sur des yeux caves, meurtris, tristes et lointains, trône, seul trait indéformé, le front magnifique, haut et dur, derrière lequel son âme s'éteignait ». Tel il apparut h mesure qu'approchait l'inévitable dénouement; et c'est l'image qui a surriagé dans la mémoire de son peuple. On est sans doute curieux de savoir ce qu'il écrivait
1, Les Maladies de l'esprif, par le D' Pirtion, ciiap. ii.
aux heures de répit, et à quoi cela ressemblait dans le passé. En 1818 — nous négligeons ce qui n'a point de valeur, — parurent des vers intitulés les Cloches, qui sont un aimable tour de force d'harmonie imitative. L'année suivante , prestiue à la veilli^ de la mort, autre pièce de vers, A Annie, où il se représente dans son tombeau :
« Grâce à Dieu! — L,a crise — le danger est passé, et l'interminable maladie est finie, à la fin — et la fièvre nommée « Vivre k est vaincue, à la fin.
« Je n'ai plus aucune force, je le sais bien, et je suis lii, couché tout de mon long sans pouvoir remuer un muscle. — Mais qu'importe! Je sens que je suis enfin mieux.
« El je repose si tranquillement dans ma couche, à présent, qu'on pourrait croire en me regardant que je suis mort. — On pourrait tressaillir en me regardant, me croyant mort... » •
Deux curieux fragments en prose , le Domaine d'Aviiheim et le Cottage Lawlor, terminent son œuvre. Poe y développe une esthétique du paysage qui est aujourd'hui bien démodée. D'après lui, un paysage naturel n'est jamais parfaitement beau; ilnele devient que grâce à l'intervention et au travail de l'homme. Poe nous décrit deux paysages modèles, idéaux, et, pour les deux, l'effort de l'homme a tendu tout entier vers l'artificiel, ses mains ont effacé avec une sorte de rage les dernières traces de la glorieuse liberté de la Nature; il en a aboli jusqu'au souvenir, autant qu'il dépendait de lui. Dans le Domaine d'Arnhcim, des lieues entières de terrain sont propres et peignées comme l'unique plate-bande d'un amateur de tulipes : — « L'idée de la nature, dit-il, subsistait encore, mais
altérée déjà et subissant dans son caractère une curieuse modification; c'était une symétrie mystérieuse et solennelle, une uniformité émouvante, une correction magique dans ces ouvrages nouveaux. Pas une branche morte, pas une feuille desséchée ne se laissait apercevoir; pas un caillou égaré, pas une motte de terre brune. L'eau cristalline glissait sur le granit lisse ou sur la mousse immaculée avec une acuité de ligne qui effarait Tœil et le ravissait en même temps. » L'ordre est encore plus parfait autour du Cottage Landor. La route est tapissée de gazon anglais, parfaitement uni et d'un vert éclatant : — « Pas un fragment de bois, pas un brin de branche morte. Les pierres qui autrefois obstruaient la voir avaient été soigneusement iilacées, non pas jetées, le long des deux côtés du chemin, de manière à en marquer le lit avec une sorte de précision négligée tout à fait pittoresque. » Cette route Unique entre toutes les routes, où l'on ne trouverait même pas un « caillou égaré », mène à un jardin qui a des fleurs en pots et des trottoirs pour allées. Nous voilà loin du paysage à la Salvator Rosa de la Maison Usher.
Poe était déjà au fond de l'abîme lorsqu'il porta le Cottage Landor à une revue. En novembre 18i8, il avait essayé de se suicider. — « Comment vous expliquer, écrivait-il à une amie après cette tentative, langoisse amère, amère, qui m'a torturé depuis que je vous ai quittée? Vous avez vu, vous avez senti, l'agonie de ' désespoir avec laquelle je vous ai dit adieu, — vous vous rappelez mon air de profonde tristesse, — l'air que donne le pressentiment terrible, horrible, du Mal. En vérité, — en vérité, il me semblait que la mort approchait et m'enveloppait de son ombre.... Je ne me rappelle plus rien nettement jusqu'à mon arrivée à Providence. Je me couchai , et je pleurai pendant
EDGAR POE. ?5ri
toute une longue, longue, une atroce nuit de Désespoir. » Au matin, il alla acheter du laudanum et l'avala, sans autre résultat qu'un accès de folie : — « Un ami se trouvait là, qui me secourut et me sauva (si cela peut s'appeler sauver), mais il n'y a que trois jours que je peux me rappeler ce qui s'était passé •.... »
Une autre lettre à la mèrne amie contient une peinture lugubre de la mélancolie à forme maniaque qui était désormais son lot. Il vient de lui raconter que les revues sur lesquelles il avait compté lui font défaut : — « Vous attribuez sans doute ma sombre tristesse à ces événements, continue Poe. Vous avez tort. 11 n'est pas au pouvoir de considérations de ce genre, purement mondaines, de m'abattre.... Non, ma tristesse est inexplicable, et cela me rend d'autant plus triste. Je suis plein de sombres pressentiments. Rien ne me réconforte ou ne me console. Ma vie me semble une ruine — l'avenir morne et vide : mais je lutterai, et j'espérerai contre toute espérance.... » La tante Clemm avait ajouté quatre lignes en post-scriptum : « ...J'ai cru plusieurs fois qu'il allait mourir. Dieu sait que je nous souhaite tous les deux dans nos tombes, — cela vaudrait bien mieux.... »
Le premier accès de delirium Iremens dont il soit fait mention par ses biographes date des premiers jours du mois de juillet 1849. Les hallucinations furent effroyables. Il se voyait poursuivi par des ennemis, se débattait contre des fantômes, et implorait du laudanum avec des cris déchirants; la raison ne lui revint qu'au bout de plusieurs jours. Les deux mois qui suivirent amenèrent deux autres accès. Au troisième, son médecin l'avertit que le quatrième l'emporterait. Ils eurent ensemble, à ce sujet, une longue conversa-
: i. Lettre du 16 novembre 1848. — Ingram, vol. II.
tlon que le médecin a racontée : « Poe manifesta le plus sincère désir d'échapper à l'esclavage du péché qui le possédait, et raconta ses efforts répétés, mais inutiles, pour s'en affranchir. Il était ému jusqu'aux larmes , et il finit par déclarer de la façon la plus solennelle que, cette fois, il aurait la volonté de se dominer, de résister à n'importe quelle tentation '.... »
Deux épisodes tragi-comiques viennent rompre la monotonie de ces horreurs. Ils lui ont fait grand tort aux États-Unis, bien injustement à mon sens; on l'accusa de marcher sur les traces de don Juan, alors qu'il était tout simplement sur la route des Petites- Maisons.
11 avait entrepris m extremis, moins pour lui-mènu; que pour la fidèle tante Clemm, d'épouser quelque bonne âme dont la fortune les mît à l'abri du besoin. C'était outrecuidant, mais on ne peut pas dire qu'il ait cherché à tromper son monde. Son choix tomba d'abord sur une poétesse vieille et laide, excellente femme au demeurant. On la nommait Mrs Whitman. Poe lui adressa sans la connaître des lettres enflammées : « Je vous ai déjà dit que j'ai entendu parler de,i vous, pour la première fois, par X*", qui avait prononcé votre nom en passant. Elle avait fait allusion à ce qu'elle appelait vos excentricités, et touché un mot de vos chagrins.... Une sympathie profonde s'empara sur-le-champ de mon âme. Je ne puis mieux vous exprimer ce que je ressentis qu'en disant que votre cœur inconnu sembla passer dans ma poitrine — poqr y habiter à jamais, — tandis que le mien était transféré dans la vôtre. Je vous ai aimée depuis cet instant. Jamais, depuis, je n'ai lu ou entendu votre nom sa: un frisson, moitié de délice, moitié d'anxiété.... Maii