Pour ces épisodes, voir Ingram
ton, qu'il n'avait pas revue depuis le temps où il était collégien. Elle habitait Richmond. Il se présenta chez elle et lui demanda sa main : « Je lui dis, racontait la dame, qu'il me fallait du temps pour réfléchir. Il répondit : L'amour qui liésite nest pas de l'amour. » Il fallait qu'il fût, malgré tout, bien séduisant, car il put bientôt écrire à la tante Clemm : « Je crois qu'elle m'aime plus profondément que personne ne m'a jamais aimé, et je ne puis m'empècher de l'aimer en retour.... Ma pauvre, pauvre Muddy, je suis encore hors d'état de vous envoyer même un dollar. Mais ayez bon courage. J'espère que nous sommes au bout de nos peines » (10 sept. 1849).
Moins de deux semaines plus tard, il quittait Richmond pour aller mettre ordre à ses affaires et revenir se marier. En passant à Raltimore, il s'enivra. Quelqu'un le reconnut dans un cabaret et prévint un ami, qui accourut et le trouva en proie au delirium Iremens. On le transporta à l'hôpital. Nous laissons la parole au médecin (Jui le soigna. La lettre qu'on va lire est adressée à Mme Clemm; elle met fin à la légende qui s'était formée autour de la mort d'Edgar Poe * :
« Chère madame,
«... Présumant que vous êtes déjà informée de la maladie à laquelle M. Poe a succombé, je n'ai qu'à en relater brièvement les détails depuis son entrée jusqu'à son'décès.
« Quand on l'a apporté à l'hôpital, il n'avait pas sa connaissance; il ne savait ni qui l'avait apporté, ni
1. Nous rappelons qu'on doit à son dernier biograplie américain, M. Woodberry, d'avoir éclairci plusieurs points de l'histoire de sa vie qui étaient demeurés jusque-là impénétrables.
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avec qui il s'était ti'onvé auparavant. Il resta danscotto condition depuis cinq Iicui-es de l'après-niiili (niomrnt de son admission) jusqu'au lendemain matin, trois heures. Cela se passait le 3 octobre.
t A cet état surcéda un tremblement des membres t't un délire accompagné, au début, d'une grande agitation, mais sans violences, — il parlait sans arrêter, — il avait une conversation dépourvue de sens avec des spectres et des cires imaginaires qu'il voyait sur les murailles. Sa figure était .pâle et tout son corps baigné de sueur. Nous ne parvînmes à ramener le calme que le second jour après son entrée.
« Conformément aux ordres que j'avais laissés aux infirmières, je lus appelé dès qu'il eut repris connais sance. Je lui adressai des questions sur sa famille, sa résidence, ses parents, etc. .Mais je n'obtins que des réponses incohérentes et point satisfaisantes. Il me dit pourtant qu'il avait une femme à Richmond (ce que j'ai su depuis être inexact) et qu'il ne savait ni quand il avait laissé cette ville ni ce qu'étaient devenus sa malle et ses effets. Voulant relever son moral , qui s'affaissait rapidement, je lui exprimai l'espoir qu'au bout de peu de jours il pourrait jouir de la société de ses amis, et j'ajoutai que je serais très heureux de contribuer de tout moo pouvoir à son soulagement et à son bien-être. Il répondit avec véhémence que le meilleur service que pût lui rendre le meilleur de ses apiis serait de lui faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet, — que lorsqu'il contemplait sa dégradation, il souhaitait que la terre l'engloutît, etc. L'instant d'après, M. Poe eut l'air de s'assoupir, et je le quittai pour quelques moments. A mon retour, je le trouvai en proie à un délire viojent; 1^ s efforts de deux infirmières ne parvenaient pas aie maintenir dans son lit. Cet état persista jusqu'au samedi soir (il était entré le
mercredi). Il commença alors à appeler un certain Reynolds, et il continua toute la nuit, jusqu'à trois heures du malin. A ce moment — le dimanche matin, — un changement marqué s'opéra en lui. Les efforts qu'il avait faits l'ayant affaibli , il devint calme et sembla reposer quelque temps. Puis, remuant doucement la tète, il dit : Dieu vienne en aide à ma pauvre âme! et il expira. »
Il était mort le 7 octobre 18i9. L'enterrement eut lieu le lendemain, par un temps pluvieux et froid. Une partie de sa famille habitait la ville où le hasard l'avait mené mourir. Il n'eut cependant que cinq personnes en tout à son enterrement, y compris le pasteur qui prononça les dernières prières. Aucune pierre ne marqua sa tombe.
Mme Clemm le pleura passionnément; ses lettres sont pathétiques. Elle le défendit mort comme elle l'avait défendu vivant, avec autant de fidélité et sans plus de succès. Des amies de. son « Eddy » la recueillirent et la gardèrent de longues années. Elle a fini ses jours, à un âge très avancé, dans un établissement de charité.
Plusieurs femmes, qui n'y étaient pas tenues, conservèrent pieusement le souvenir du malheureux Poe. Mrs Shelton porta son deuil. Mrs Wliitman, chez qui la vertu et la bonté le disputaient inutilement ai ridicule, ne voulut être le reste de sa vie que « la fiai cée de Poe ». Vêtue de blanc et les cheveux teints, Taj d'une « personne embaumée toute vive » et son fai teuil à contre-jour, elle fut jusqu'à près de quatrj vingts ans « celle que le poète a aimée ' >.
On eut de la peine à trouver un libraire pour la pr
1. Tli. Wenlworl Higginson {The lilerunj WurUl, iîi mars 187J Boston).
mièrc édition des Œuvres complètes d'Edgar Poe, k cause de « l'incertitude de sa ijloire ' ».
Le vieux monde n'eut point de ces hésitations. En Angleterre, Poe conquit rapidement une réputation. En France, on le comprit sans effort, on l'aima tout de suite ^ Il en a été pour lui comme pour Hoffmann et Henri Heine, deux génies également contraires au nôtre et dont nous avons aussi, en grande partie, fait la gloire, avec des enthousiasm(>s et des tendi'csses qu'éveillent seules certaines affinités électives nées de contrastes. Nous eûmes Edgar Poe dans les moelles à partir de la belle traduction de Baudelaire (18o6-1865), dont l'école se rattache ainsi aux romantiques allemands par Poe et Hoffmann, aux romantiques anglais par le même Poe et Coleridge. On sait combien l'influence de Baudelaire a été persistante chez nous. Il n'est que juste d'en reporter une part à son maître et de reconnaître que c'est bien souvent d'Edgar Poe qu'on s'inspire en croyant suivre Baudelaire 3.
Les États-Unis ont à présent une littérature, des savants, des lettrés; ils n'ont garde de méconnaître un de leurs premiers écrivains, et ils se sont mis en règle avec lui. On a transporté ses restes, du coin ignoré où ils reposaient, dans un endroit « qu'on peut voir de la
1. Préface générale des Œuvres complètes (Chicago, Stone et Kimball).
2. Les journaux traduisaient ses contes à mesure. Mme Isabelle Meunier en publia un choix en volume à la suite de l'essai élogieux donné par Forgues, le 1.5 octobre 1846, dans la Revue des Deux Mondes. Les articles sur Edgar Poe publiés en France rempliraient des volumes. Barbey d'Aurevilly lui en a consacré quatre, pour sa part, de 1833 à 1883.
3. Sur l'influence persistante de Baudelaire en France, voir l'article de M. Brunetière : Charles Baudelaire {Revue des Deux Mondes du 1" juin 1887).
rue ' ». Poe a son inoiiunienl, qui l'ut inauguré à Ballimorc, en 1875, avec racconipagnenicnt obligé de discours, de musirjue et de récitations. On remarciue toutefois cliez les Américains un peu d'étonnementà l'idée que nous le prenons tout à lait au sérieux. Les mieu.x disposés ont ouvert de grands yeux en lisant dans un Dialofjue 'les morts de M. Jules Lcmaître (qui ne prenait peut-être pas lui-niènie ses <i morts » tout à lait au sérieux) les lignes éloquentes que voici : « Edgar Poe. Vous dites Ijien. J'ai vécu vingt-trois siècles après Platon et trois cents ans après Sliakspeare, à quelque douze cents lieues de Londres et à (pielque deux mille lieues d'Athènes, dans un continent que nul ne connaissait au temps de Platon. J'ai été un malade et un fou ; j'ai éprouvé plus ((ue personne avant moi la terreur de l'inconnu, du noir, du mystérieux, de l'inexpliqué. J'ai été le poète des hallucinations et des vertiges; j'ai été le poète de la Peur. J'ai développé dans un style précis et froid la logique secrète des folies, et j'ai exprimé des états de conscience que l'auteur d'IIinnlct lui-même n'a pressentis que deux ou trois fois. Peutêtre aurait on raison de dire que je dilîère moins de Shakspeare que de Platon : mais il reste vrai que nous présentons trois exemplaires de l'espèce humaine aussi dissemblables que possible. »
Plus inattendue encore a dû sembler aux Américains cette note de Baudelaire, trouvée après sa mort dans ses papiers : « Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie : — Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, ù mon père, k Mariette et à Poe, comme intercesseurs : les prier de me communiquer la force nécessaire pour