‹ Poètes et poésiesChapitre 23 sur 45 · AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVIS AU LECTEUR

Paul Albert a laissé un cahier de poésies, les unes achevées, les autres seulement ébauchées, en partie transcrites par lui-même, en partie copiées à la dérobée par une main dévouée sur des brouillons épars Un pareil cahier n'a certainement rien d'un manuscrit destiné à l'impression. Aussi la famille de Paul Albert, soucieuse de servir scrupuleusement sa mémoire, se demanda-t-elle ce qu'il convenait de faire de ces vers. Il y avait là un cas de conscience assez embarrassant : les garder pour elle seule, c'eût été nous frustrer d'une révélation fort précieuse des plus intimes qualités de celui qu'elle pleure, et c'eût été le frustrer lui-même d'un surcroît d'estime; mais, d'autre part, ne rien réserver de ces pages, dont beaucoup ne s'adressent qu'au foyer et dont plusieurs ne sont guère que des notes, c'eût été trahir tout ensemble la discrétion et le goût de l'auteur. On décida qu'un choix serait

2l8 AVIS AU LECTEUR

fait des pièces dont il eût vraisemblablement lui-même redouté le moins la publication, et ce choix nous a été confié. Encouragé par la pensée que, dans une tâche aussi délicate, la sympathie et le respect sont les premiers gages de compétence, nous avons accueilli avec piété l'occasion qui s'offrait à nous de marquer notre gratitude envers le fin et savant critique dont nous avions éprouvé plus d'une fois la bienveillance.

Il nous a semblé qu'il valait mieux ne pas former de ces poésies un volume séparé, ne pas leur prêter dans l'œuvre d'Albert une importance qu'il ne leur attribuait pas lui-même, puisqu'il ne les avait pas communiquées au public. Peut-être se proposait-il de les parfaire; chez ce poète caché, en effet, le rimeur n'est pas sévère; quand on ne versifie que pour soi, on est excusable de sacrifier le moins possible aux exigences de la rime; on renonce, il est vrai, au brevet d'artiste consommé; mais, si la richesse des rimes est la plus impérieuse condition de l'harmonie des vers, elle n'en est pas la seule, et, tout en la négligeant, on peut encore avec délices bercer sur le rhythme ses secrètes émotions. A l'oubli de toute préoccupation de publicité, les poésies de Paul Albert, en perdant certaines qualités, en ont gagné du moins une bien rare, l'absolue sincérité, qualité d'autant plus intéressante ici pour nous qu'il ne lui était guère permis de la faire

Page 1