‹ Poètes et poésiesChapitre 32 sur 45 · SUR UN POÈTE RÉALISTE · texte numérisé non relu

SUR UN POÈTE RÉALISTE

Ah! rendez-nous Tabbé Delille, Ses bocages et ses guérets, Son olympe de pacotille, Et Flore, et Pomone, et Cérès!

Rendez-nous les fausses bergères, Les faux moutons, les faux pipeaux, Et la nature que nos pères Affublaient de leurs oripeaux!

Rendez-nous la galanterie, Esprit du cœur, et le bon ton :

Ce sont fleurs de notre patrie... Et par quoi les remplace-t-on?

Le savant fera l'analyse

Des forces qu'en son sein mouvant

La nature unit ou divise

Pour Téternel enfantement.

Au poète la fleur des choses, La beauté qui charme et sourit, Les œillets, le lis et les roses, Sans le fumier qui les nourrit.

— Le fumier, c'est le grand mystère, Dit le réaliste, homme fort.

Tout n'est que ferment et matière; Tout rentre au fumier, tout en sort !

Votre amour, son tendre délire Etaient d'écœurante fadeur; Dans nos vers aujourd'hui transpire Le rut du cerf et son odeur.

Nous avons des transports de fauve, Des baisers acres, au piment; Nous nous accouplons dans l'alcôve Avec un fier rugissement.

L'amour du bourgeois, cataplasme !

Notre amour est un corrosif :

Notre corps se tord dans le spasme Avec un rhythme convulsif.

Nos bras ont une telle étreinte, Nos gosiers rauques de tels sons, Nos lèvres tel parfum d'absinthe, Nos baisers telles pâmoisons,

Que le bourgeois se scandalise, Enviant nos reins triomphants, Et se demande avec surprise :

Comment ne font-ils pas d'enfants? —

Moi, critique aux globules pâles, Je veux verser un pleur ou deux Sur les femelles de ces mâles, De ces mâles vertigineux.

Vous savez, pauvrettes, en somme, Ce qu'est ce lutteur surhumain.

Cet Hercule fait plus d'un somme....

Il se rattrape, plume en main.

C'est peu de n'être qu'une chose Pour ce fabricant de poncifs, Il vous faut endurer sa pose Et ses rugissements poussifs.

Cet amant! ce dompteur sinistre, Prend des notes en vous baisant; Il fait son volume, le cuistre, Et rêve un éditeur absent.

Ah ! quel ennui d'être accolée Au réaliste truculent !

On voudrait prendre sa volée, Rire et chanter à tDUt venant!

Mais on est un sujet d'étude :

Il faut montrer ses seins, ses bras, Prendre tel air, telle attitude, Laisser disséquer ses appas.

Puis quand l'homme fort fa saisie,

Après de longs préparatifs,

Il faut jouer la frénésie

Et se tordre en spasmes fictifs !

Pauvre fille ! Ta destinée

Tire à mon œil des pleurs amers :

Gémissons sur Finfortunée

Qui, vivante, est mangée aux vers!

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