LE SILENCIEUX
Au temps de nos jeunes amours,
Ah! c'était elle qui toujours
Me venait baiser la première;
C'était elle qui me jetait
Les bras au col et me chantait
Un chant que je n'entends plus guère.
Captif, seul et désespéré, Je sentais un souffle éthéré Jeter à mon front sa caresse.
C'était toi, Muse, c'était toi!
Consolatrice, jusque moi Tu t'inclinais avec tendresse;
Et je voyais de ma prison Le morne et cruel horizon S'élargir en espace immense.
A moi l'air pur, les vastes cieux, Et les grands bois silencieux, Et mon doux pays de naissance 1
A moi, pauvre enfant délaissé, Le sein maternel qu'a brisé Entre mes bras la mort cruelle!
A moi les baisers, les doux mots Dont je retrouvais les échos Vibrant dans mon âme fidèle!
A moi l'épanouissement
Du monde invisible et charmant
Où fleurissent les rêveries!
A moi les chimères du cœur
Que la voix d'un geôlier moqueur
Me renvoyait toutes meurtries!
A moi l'amour profond et doux Que l'on épanche à deux genoux Devant celle qu'on a choisie!
A moi tous les enivrements Que tu verses à tes amants.
Fille du ciel, ô poésie!
Ainsi les fantômes divins, A ta voix, gracieux essaims, Venaient peupler ma prison noire.
Qu'était-ce que ces vils bourreaux?
J'entrevoyais par les barreaux Patrie, amour, liberté, gloire.
3û8 VERS ÉLÉGIAQUE3 FI PHILOSOPHIQUES
Tu m'as sauvé! Sans toi, j'allais Où va le vaisseau sans agrès Quand la mer mugit et menace, Où va l'eau folle du torrent, Où vont les feuilles que le vent Fait tourbillonner dans l'espace.
Combien de fois, t'en soaviens-tu?
Tu m'as trouvé morne, abattu,
Souriant à la mort prochaine!
Tandis que, tentateur muet,
Le désespoir me présentait
Ce qu'il faut pour briser sa chaîne!
Mais tu venais; mon cœur trop plein Débordait en pleurs dans ton sein; Moins lourde pesait ma misère :
La fleur que courbait l'eau des deux, Sous un souffle mystérieux Redresse le front, plus légère.
Où donc es-tu? Mon triste chant, En vain partout va te cherchant, Pour monter aux sommets sublimes.
Le rhythme au vol sonore et pur Ne peut emporter dans l'azur " Ma strophe aux languissantes rimes.
Où donc les rapides élans, Et les transports des jeunes ans, Et, parmi les pleurs, le sourire?
Où donc les anciennes douleurs?
Elles s'épanchaient dans des pleurs, Elles faisaient vibrer la lyre!
Plus rien ne vibre maintenant!
Au cœur muet vont s'enfonçant
Vains désirs et regrets sans nombre;
La source que le flot tarit
Dans les flancs profonds du granit
Rentre et se creuse un lit plus sombre.
L'âme qui souffre a sa pudeur.
En sa muette profondeur
Le temple cache un sanctuaire.
Là, dans le silence et la paix,
Le Dieu révèle ses secrets
Au croyant courbé sur la pierre.
Qu'est-ce qu'un chant? Un son qui fuit! Beaucoup d'orgueil, un peu de bruit, Un cœur léger qui s'évapore.
Le vil airain au gré du vent Fait vibrer son banal accent :
L'or précieux n'est pas sonore.
Sur le chemin que Ton suit dans la vie Partout cTabord s'offrent aux yeux des rieurs Sage est celui qui les cueille, et se fie Au Dieu qui peut en faire éclore ailleurs! Vous n'avez point souri sur mon passage, Filles du jour, parure du matin!
Dans mon sentier âpre et dur, le destin N'avait semé que la ronce sauvage :
Elle déchire et mes pieds et ma main Sur le chemin.